L’argent public afflue dans la défense et file en partie vers l’Ukraine, ligne de front entre l’UE démocratique et la Russie tyrannique. Le gouvernement Frieden-Bettel ne souhaite néanmoins pas que les deniers levés auprès du contribuable filent intégralement au complexe militaro-industriel de l’Oncle Sam ou aux géants européens de l’armement. Il faut associer les PME luxembourgeoises dans la chaîne d’acquisition, martèle la ministre Yuriko Backes (DP). L’une de ces PME avait précédé le mouvement aux premières heures du conflit ouvert avec la Russie de Poutine. Mais elle s’est cassé les dents sur un ministère ukrainien en proie à la corruption.
En mars 2022, l’entreprise PowerLab développe une plateforme de soutien à la population ukrainienne Help-Ukraine. L’entreprise basée dans la zone d’activité Wolser à Bettembourg, principalement active dans le conseil digital, avait déjà lancé la plateforme Kaaft Lokal durant le confinement du Covid-19 pour apporter des liquidités aux commerçant luxembourgeois (en vendant des bons d’achats à faire valoir ultérieurement). Elle avait aussi développé une activité commerciale de masques durant la pandémie. Quelques jours après l’agression de Poutine, le fondateur et actionnaire de Powerlab, Gabriele Sibio, entre en contact avec la présidente d’une association de soutien à l’Ukraine en Lorraine. D’origine ukrainienne, l’intéressée se présente comme conseillère du ministère de la Défense du gouvernement Zelensky et partage les besoins de son armée. Gabriele Sibio, fort de son expérience et s’appuyant également sur son épouse, ukrainienne elle-aussi, répond à l’urgence et signe le 9 mars un contrat de fourniture d’équipement militaire. Le 17 mars, le ministère de la Défense ukrainien paie, rubis sur l’ongle, 3,1 millions d’euros pour 3 000 vestes pare-balles, 5 500 casques et autant de plaques balistiques (bulletproof plates). L’essentiel de la marchandise est livré le 25 mars. Le reste accuse du retard à cause d’un problème chez le fournisseur. Les interlocuteurs ukrainiens ne s’en émeuvent pas et passent commande pour d’autres gros volumes d’équipements de protection de l’infanterie... toutes les semaines. Le premier camion est ouvert le 22 avril en Roumanie (où les échanges sont organisés), mais est refermé immédiatement faute de paiement de la part du ministère ukrainien. Gabriele Sibio croit en un « piège ».
Depuis lors, le blocage est total. La partie ukrainienne prétend aujourd’hui que Powerlab n’a pas satisfait au contrat qu’elle a sa disposition en n’en livrant pas tous les éléments. L’entreprise luxembourgeoise conteste fermement, documents à l’appui. La PME rétorque qu’elle attend toujours le paiement de la deuxième commande… dont le contenu végète dans des entrepôts en Roumanie et dont le coût de stockage finit d’épuiser les dernières liquidités à disposition de Powerlab. Une facture de 3,5 millions d’euros reste en souffrance. La PME luxembourgeoise propose une résolution à l’amiable pour 1,5 million d’euros afin de boucher le trou dans sa trésorerie. Problème : « Les responsables du ministère de la Défense ukrainien avec lesquels nous étions en contact en 2022 sont tous en prison », soupire Gabriele Sibio. Les commandes ultérieures au contrat signé le 9 mars 2022 n’apparaitraient pas dans la documentation du ministère. Celui-ci a fait l’objet d’une restructuration en 2024 après plusieurs affaires de corruption et de détournements de fonds. L’issue est incertaine. Gabriele Sibio explique ne pas avoir les moyens de demander un arbitrage. Contacté par le Land, le ministère de la Défense souligne qu’il s’agit d’une « relation commerciale directe » entre Powerlab et le ministère ukrainien. « La Direction de la défense n'a pas de compétence et n’est pas impliquée dans ce dossier », poursuivent les services de Yuriko Backes. Face au Land, Gabriele Sibio regrette « ce gaspillage », avec des équipements militaires dont l’Ukraine a besoin et qui attendent à la frontière… un dialogue de sourd qui met sa société en péril.