Bien que ses propos incessants et erratiques ressemblent davantage au flux de conscience d’un sale gosse qu’au discours d’un homme d’État, il faut reconnaître à Donald Trump qu’il introduit dans l’univers feutré de la diplomatie un franc-parler inédit, avec pour conséquence, parfois, de révéler ce que d’autres s’acharneraient à dissimuler. Dimanche, sentencieux, manifestement soulagé de s’être ôté du pied une épine qu’il y avait lui-même plantée, il écrivait à propos de l’accord entre les États-Unis et l’Iran : « Navires du monde entier, lancez vos moteurs. Que le pétrole coule ! » Un post qui jette une lumière crue sur l’écart abyssal qui se creuse entre la fuite en avant éperdue du statu quo fossile et de possibles trajectoires de survie. Que l’énormité de cet appel ouvertement climaticide soit largement ignorée en dit long, par ailleurs, sur la normalisation du déni que l’administration américaine et ses vassaux ont réussi à imposer ces derniers mois.
Cela commence par les marchés boursiers et financiers, qui ont réagi avec ferveur à l’annonce escomptée de l’ouverture du détroit d’Hormuz après plus de trois mois de blocage. Ce n’était pas par empathie envers la fin prévisible des souffrances endurées par les populations directement impactées par les pénuries d’essence et de diesel, notamment dans les pays asiatiques, ni en raison des famines évitées grâce à la reprise attendue des exportations d’engrais en provenance du Golfe. Ce qui a enflammé l’imagination des traders, c’est la perspective de voir la consommation et la croissance économique, effrénées et irriguées aux hydrocarbures, repartir de plus belle.
Et même si le baril de pétrole s’est fortement replié à l’annonce de l’accord signé, ce n’était pas pour déplaire aux compagnies pétro-gazières. Bien que leurs gains aient atteint ces derniers mois des niveaux astronomiques, elles sont bien conscientes qu’un prix durablement élevé du pétrole et du gaz finirait par décourager leurs clients et les pousserait encore davantage vers les alternatives renouvelables. À soixante dollars le baril de pétrole, elles se voient en bien meilleure position pour continuer de gaver le monde de leurs produits et grapiller quelques années de plus sur l’inéluctable effondrement de leur modèle d’affaires.
Alors que le G7 consacre traditionnellement quelques pieuses phrases à la problématique climatique, Emmanuel Macron, l’amphitryon du sommet d’Évian, a prudemment choisi de ne pas la mettre à l’ordre du jour, histoire d’amadouer son irascible hôte américain. « Nous n’avons pas souhaité aborder ce sujet de front car si nous l’avions fait, nous aurions pris le risque de voir certains partenaires quitter la table des négociations et donc de ne rien obtenir du tout », expliquait au printemps Monique Barbut, la ministre française de la Transition écologique. Les débats sur les rives du lac Léman ont porté sur l’armement nucléaire iranien, les potentiels investissements de pétromonarchies du Golfe en Iran, la désescalade au Liban ou la guerre en Ukraine, mais le climat a été mis entre parenthèses grâce à l’attitude proche de la schizophrénie, grand écart entre la défense du statu quo fossile et le maintien nominal d’objectifs climatiques, qui domine dans une Europe en pleine droitisation.
Ce à quoi nous assistons est donc la poursuite d’une marche somnambulique dans laquelle les infrastructures fossiles (puits, mines, ports, routes maritimes, raffineries, usines, réseaux de distribution, moteurs, chaudières etc.) sont préservées avec ardeur, alors qu’elles sont à la fois extrêmement fragiles et condamnées. L’éclairage apporté par la chercheuse américaine Emily Grubert, ingénieure et sociologue de l’environnement, est à cet égard particulièrement rafraîchissant. Elle défend l’idée de leur mise sous tutelle par les États afin d’organiser leur mise à l’arrêt sans trop de dégâts. Selon elle, en effet, en-dessous d’une certaine taille, un réseau fossile peut vite s’effondrer, ce qui est certes l’objectif recherché mais lui donne des « cauchemars » si l’on devait laisser ces processus se dérouler sous la seule supervision des marchés. À rebours de leur sauvetage forcené qui a lieu sous nos yeux, dit-elle, on peut, si l’on s’en donne la peine, organiser leur abandon tout en limitant les dégâts – pollutions, black-outs, pertes de compétences – qui en résultent inévitablement.