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Feuilleton 9 min de lecture

Une passion torride sur la plage

Enfant terrible, globe-trotter, poète du lac de Constance : Norbert Jacques est désormais dans le domaine public

Article paru dans Édition avril 2025
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Classique ou littérature de gare ? Le 70e anniversaire de la mort d’un écrivain est une date importante : il passe du statut de « contemporain » à celui d’« historique », et la protection des droits d’auteur sur ses œuvres prend fin. Dans le cas de Norbert Jacques, cela concerne plus de 50 livres, des centaines de nouvelles, des scénarios et d’innombrables articles. Une exposition au Musée Hesse, au bord du lac de Constance, permettra peut-être de le classer dans la catégorie de la « renommée posthume » ou de l’« oubli ».

La plupart des pièces exposées proviennent de l’université de Sarrebruck, où Hermann Gätje gère le fonds Jacques au sein des Archives littéraires Saar-Lor-Lux-Alsace. Au Luxembourg, l’écrivain est mis au ban. Gätje, en revanche, estime que ce « principal représentant de la littérature exotique » mérite encore aujourd’hui d’être lu. Son style émotionnel et son penchant pour le pathos peuvent paraître « parfois désuets », mais ils donnent « une impression intéressante et surtout vivante de la vision de la vie et de la pensée de son époque ». On y découvre en tout cas une vie digne d’un roman à quatre sous : Fuite du Luxembourg !

Norbert Jacques est né le 6 juin 1880 au sein d’une famille de commerçants aisés à Luxembourg-Eich. Dans une lettre adressée à sa sœur Bertha, il se plaint de ses « parents incultes » : « Moi aussi, j’étais battu à l’époque. Jusqu’au sang, même. J’avais la lèvre fendue… » Son lycée est pour lui un « véritable calvaire, un véritable enfer ». Peut-être n’aurait-il pas dû entamer une liaison avec la femme de son professeur de français ?

Pour échapper à la province luxembourgeoise étroite d’esprit, Jacques part à Bonn pour y faire des études de droit, mais surtout pour se consacrer à la musique, à l’art et à ses premiers essais d’écriture. Au bout de deux semestres, il s’enfuit avec Olly Hübner, une actrice de trois ans son aînée, à Beuthen, où elle trouve refuge au théâtre et lui dans un journal.

Il ne fait pas long feu en tant que rédacteur : il ne plaît pas aux nationalistes silésiens. Son passage au bureau berlinois de la *Frankfurter Zeitung* reste également une parenthèse. En 1904, Jacques s’installe à Überlingen en tant que journaliste indépendant et y découvre son grand amour : le lac de Constance. Jusqu’à sa mort, il y aura plusieurs résidences, sur toutes les rives du lac.

Avec le soutien financier de l’armateur Albert Ballin, Jacques part pour son premier grand voyage, qui le mènera au Brésil en passant par Madère. Ce périple lui inspire son premier roman : Funchal. Une histoire de nostalgie, publié en 1909 aux éditions S. Fischer, connaît immédiatement un grand succès. L’histoire d’un naufragé du Sud qui débarque au Danemark s’articule autour des thèmes chers à Jacques : la patrie et l’envie de voyager.

Des aventures au loin !

Son mariage avec Olly échoue très vite. À Paris, Jacques fait la connaissance, chez l’écrivain René Schickele, de la secrétaire d’Arthur Schnitzler : Grete Samuely, issue de la haute bourgeoisie viennoise. Ils se marient en 1912 à Londres. La lune de miel dure seize mois et les mène en Extrême-Orient, dans les mers du Sud, en Australie et en Amérique du Sud. De quoi alimenter des récits de voyage tels que Sur le fleuve chinois ou Villes torrides. Grete ne se contente pas de dactylographier les manuscrits. Ses propres articles pour des magazines tels que *Die Gartenlaube* ou encore ses traductions de Kipling paraissent toutefois souvent sous le nom de son époux, qui touche de meilleurs honoraires.

Pendant la Première Guerre mondiale, Jacques s’engage comme volontaire dans l’armée allemande (qui le refuse toutefois). Ce qui indigne encore davantage Luxemburg : il utilise son passeport neutre pour se rendre, pour le compte de la Frankfurter Zeitung , des deux côtés de divers fronts. Gätje trouve que ces reportages offrent « des regards authentiques sur le quotidien de la guerre », malgré la propagande pro-allemande.

Jacques est d’ailleurs domicilié en Suisse depuis 1909, d’abord à Salenstein, près du musée Napoléon. Plus tard, il loue le Luxburg près de Romanshorn, puis achète le petit château de Gaisberg, près de Constance. Le panorama est grandiose, mais ses tentatives de commercialisation de baies pour confiture se soldent par un fiasco financier.

Une ambiance bohème au bord du lac de Constance !

Chaque fois que la situation devient difficile ailleurs, de nombreux artistes sont attirés par le cadre idyllique du lac de Constance, largement épargné par l’industrie et la guerre. Schack (en Suisse : Tschack) s’intègre rapidement à la scène artistique : il publie pendant plusieurs années le Bodenseebuch. Avec le peintre de Constance Karl Einhart, il fonde en 1925 l’association d’artistes « Der Kreis ». Il dirige ce groupe jusqu’en 1937, date à laquelle les nazis qualifient bon nombre des quelque 50 membres d’« art dégénéré » et rendent impossibles les expositions internationales. Aujourd’hui, ce sont surtout les peintres Adolf Dietrich, Hans Purrmann et Rudolf Wacker qui jouissent d’une renommée au-delà de la région.

Les potins sont l’un des principaux plaisirs de Jacques ; aucun voisin n’échappe à ses notes. Il rencontre l’architecte Henry van de Velde, tout comme, par exemple, le dramaturge Carl Sternheim ou le peintre Ernst Ludwig Kirchner. Quand Andersen Nexö (Pelle, le conquérant) « arrivait avec son grand chapeau, on aurait pu croire que Dieu le Père en personne traversait Constance… » Parfois, Hermann Hesse traversait le Rhin à la rame. Theodor Heuss, qui deviendra plus tard président de la République fédérale, se souviendra longtemps des fêtes débridées passées avec « le Luxembourgeois », à qui il attribue « la sensuelle exubérance de l’homme naïf et épicurien ».

En 1920, Jacques achète une ferme au-dessus de Lindau. Il devient citoyen allemand et s’installe avec vue sur la baie de Bregenz et les Alpes suisses. Quand il ne chevauche pas à travers les Andes ou qu’il n’écrit pas un « Journal africain ». C’est toutefois par hasard, à bord d’un bateau à vapeur du lac de Constance, qu’il trouve sa plus grande source d’inspiration : un passager, sans doute un trafiquant, incarne pour lui « la grandeur et la méchanceté de notre époque ». Ce visage lui donne l’idée du livre qui deviendra plus célèbre que lui-même.

Dans une auberge du Vorarlberg, il écrit en deux semaines Dr. Mabuse, le joueur. Refusé par S. Fischer, ce roman de malfaiteurs paraît en 1921 chez Ullstein. L’adaptation cinématographique marque la percée du réalisateur Fritz Lang. Alors qu’au début, Jacques était encensé par la critique et boudé par le public, c’est désormais l’inverse qui se produit : les romans à l’eau de rose se succèdent à un rythme effréné. « Plus ses cachets grimpaient en flèche, plus le poète sombrait dans la médiocrité », ironise un journaliste.

Le nazi et ses femmes juives !

On ignore pourquoi les nazis ont interdit la satire La flûte de Limmburg. Le fait qu’un personnage principal en surpoids pète l’hymne national luxembourgeois est en tout cas « indésirable ». Le film Le Testament du Dr Mabuse, réalisé avec Fritz Lang, est également interdit, apparemment par Goebbels en personne. Lorsque le journal local se lance dans une campagne de dénigrement, les membres de la Jeunesse hitlérienne de Lindau brisent les vitres de l’auberge « Jacques’ Hof ». L’auteur, dont le nom n’est pas allemand, est emprisonné pendant quelques semaines par la Gestapo.

L’exil n’est pas une option pour ce patriote conservateur. En 1940, il divorce de sa femme juive ; il épouse Maria Jäger, une employée de bureau de 24 ans originaire de Bregenz. En Suisse, Jacques mendie cependant des devises afin que Grete puisse fuir aux États-Unis en passant par le Luxembourg. Il obtient la nationalité luxembourgeoise pour ses filles « à moitié juives », Aurikula et Adeline. Cela n’entame en rien ses convictions nationalistes allemandes : à travers des articles et trois tournées de conférences, Jacques milite en faveur de l’identité allemande au Luxembourg. C’est là qu’il devient définitivement persona non grata, du moins après la guerre.

En 1945, les Français prennent le commandement au nord du lac de Constance. Ils nomment Jacques (victime des persécutions nazies, parlant français) maire de la commune de Sigmarszell pour une courte période. Puis, le qualifiant de nazi, ils l’enferment pendant cinq mois dans un camp près de Lindau et l’expulsent vers le Luxembourg afin qu’il y soit jugé pour trahison. Après une détention préventive de mars à juillet 1946 à la prison municipale de Luxembourg, il est toutefois expulsé sans avoir été inculpé.

Du sexe et de la drogue jusqu’au bout !

De retour à la ferme, Jacques admet volontiers avoir « porté une part de responsabilité » pendant la période nazie. Il se procure des « certificats Persil » pour sa « dénazification » et reprend ses activités avec Zeit, Welt & Co. Il rédige son autobiographie de plus de 1 000 pages, intitulée Mit Lust gelebt (la partie couvrant la période à partir de 1933 ne sera publiée qu’en 2004).

La troisième fille de Jacques, Bibiane, naît en 1951. L’année suivante, à l’âge de 72 ans, il effectue son dernier grand voyage à travers l’Amérique du Sud. Alors qu’il se rend à la fête du vin de Traben-Trarbach, il décède le 15 mai 1954 dans un hôtel de Coblence des suites d’une insuffisance cardiaque. Paraissent à titre posthume Deux étoiles au-dessus du Säntis. Roman d’un grand amour et Chez un aubergiste d’une douceur miraculeuse, un guide des auberges d’Allemagne. Sa ferme continue d’être exploitée comme pension de famille pendant encore quelques années par son ex-femme Grete et sa fille Adeline. À l’exception du « Norbert-Jacques-Weg » dans le village de Thumen près de Lindau, bientôt plus rien ne rappellera cet auteur à succès dont les livres ont été lus des millions de fois.

L’exposition « Norbert Jacques. « Une vie pleine de joie au bord du lac de Constance » est visible jusqu’au 15 juin à Gaienhofen. Hermann Gätje et Inga Pohlmann ont publié un ouvrage d’accompagnement à cette occasion aux éditions Drey-Verlag de Gutach : hesse-museum-gaienhofen.de