Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Stil 4 min de lecture

Preuve par l’image

Encore aujourd’hui, après un accident de voiture, on doit sortir son stylo pour griffonner un schéma illustrant les circonstances du malheureux événement. Les générations futures ne nous croiront pas quand on leur…

Article paru dans Édition juin 2026
Partager l'article sur

Encore aujourd’hui, après un accident de voiture, on doit sortir son stylo pour griffonner un schéma illustrant les circonstances du malheureux événement. Les générations futures ne nous croiront pas quand on leur racontera que, en 2026, les voitures étaient prêtes à la conduite autonome, mais qu’on avait encore besoin de quelqu’un pour remplir manuellement des constats à l’amiable. On pourra expliquer comment un rectangle figurait chaque véhicule vu de dessus, un triangle le sens de circulation, des flèches les directions approximatives, et des croix les impacts. On leur racontera comment le stress de la situation, l’encre séchée par un séjour prolongé du Bic dans la boîte à gants, la finesse du papier carbone qui imposait fermeté et retenue, les aléas climatiques et l’inconfort d’un support constitué par le capot d’une voiture (peut-être cabossé) contribuaient au côté périlleux de l’exercice. Il est étonnant que ceci n’ait pas été remplacé par une séance de photographies prises avec nos téléphones, ou par une extraction des informations provenant des innombrables capteurs qui ont rendu la plupart des autos plus intelligentes que leurs conducteurs.

En effet, désormais, de nombreuses situations de la vie courante nécessitent un cliché ou une petite vidéo, et pas forcément pour partager un bon moment, une assiette magnifiquement dressée ou un coucher de soleil pittoresque. Les images ne servent plus seulement à illustrer, mais à prouver ce qui a été fait, le résultat obtenu, ou l’étendue des dégâts dans le pire des cas.

Ainsi, chaque vendeur publie une photo à côté de sa petite annonce, puis en envoie une à l’acheteur quand il poste son colis, que le livreur immortalisera également pour montrer dans quel buisson il l’a caché en votre absence, et dont l’acheteur pourra filmer l’ouverture, soit pour une séance d’unboxing (s’il a moins de trente ans) soit pour effectuer une éventuelle réclamation au cas où ce magnifique lot de 80 verres à pied en cristal de Bohème ne serait pas dans l’état attendu.

Le phénomène tend à se généraliser. De nombreux professeurs de secondaire demandent à leurs élèves de leur envoyer par Teams une photo prouvant qu’ils ont bien terminé l’exercice avant minuit. Certains dermatos vous invitent à immortaliser vos grains de beauté à fréquence régulière. Les assurances complémentaires santé se basent maintenant sur de simples photographies des ordonnances et des tickets de caisse des pharmacies. Pour revenir au domaine automobile, peu d’entre nous regretteront l’épreuve du check-out dans l’agence de location de voitures, remplacé par une séance de shooting sous tous les angles, pour repérer les micro-rayures et les coups sur le pare-chocs qui doublaient le budget vacances. Autant à l’arrivée il semblait tout naturel d’être pressés de quitter l’aéroport et rejoindre son lieu de villégiature, autant au moment de rendre le véhicule, l’employé de l’agence de location prenait tout le temps nécessaire pour jouer à l’expert de la police scientifique à la recherche du moindre soupçon d’égratignure superficielle sur les jantes.

Un petit tour dans la galerie d’images de nos téléphones permettra à chacun de retrouver des photos floues de nos mains tenant les objets les plus improbables avec la nappe de la salle à manger en arrière-plan, pour prouver notre identité, notre âge, la fraîcheur d’un bouquet de fleurs ou la pauvreté de la garniture d’une pizza. Pour certains travaux, des procédures prévoient même que les techniciens immortalisent les différentes étapes prévues pour attester de leur bonne exécution.

À l’ère du soupçon et de l’évaluation permanente, où râler semble devenu le hobby le plus répandu, au resto comme au boulot, en auto comme sur les réseaux sociaux, on pourra peut-être regretter que le contrôle ait remplacé la confiance. Mais on se consolera en pensant aux futures générations, à qui l’on pourra expliquer que, de notre temps, il restait encore de fugaces moments où l’être humain pouvait laisser sa fibre artistique s’exprimer librement, que ce soit pour adresser un dessin à son assureur ou envoyer à une administration une photographie de sa carte d’identité avec vue sur ses orteils en arrière-plan.