Comme on le sait, les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Et quoi de mieux pour illustrer cela que l’aménagement intérieur des biens immobiliers les plus chers du Luxembourg ? Chaque semaine, Sotheby’s, l’agence immobilière de luxe locale riche d’une longue tradition, propose, sous la forme d’une newsletter, une sorte de visite des coulisses de ces demeures. Ce ne sont certes pas des vidéos YouTube, comme celles d’Architectural Design (AD), où l’on rend visite à des stars dans leurs villas hollywoodiennes souvent interchangeables, ni une émission du genre « Cribs » comme sur MTV dans les années 2000, mais c’est déjà ça. Même si, d’un point de vue stylistique, ces propriétés ne sont pas toujours un régal pour les yeux, elles n’en restent pas moins extrêmement intéressantes d’un point de vue sociologique : du papier peint de grand-mère au kitsch impitoyable en passant par l’esthétique minimaliste du béton, on prend conscience de la façon dont vit la classe supérieure de ce petit pays.
Prenons par exemple une propriété de 890 mètres carrés dans le sud-ouest, dont le prix avoisine les 10 millions d’euros. Sur ce terrain de 5,5 hectares, l’acheteur potentiel pourra également s’adonner à la cueillette des champignons ou à la chasse, car une forêt privée fait bien sûr partie du lot. Peut-être le monastère Saint-François, avec sa vue sur la Grund et l’Alzette, séduira-t-il également : 5,9 millions d’euros pour 250 mètres carrés. Des fenêtres baignées de soleil, une salle de bains moderne et une cuisine contemporaine. Les nantis ont des goûts éclectiques : certains laissent traîner les livres de Yuval Noah Harari dans leur salon, d’autres ont entièrement dédié la chambre d’enfants à la franchise Disney « La Reine des neiges », ou encore exposent de vrais arbres dans leur appartement de style loft. On trouve des propriétaires d’œuvres originales de Joseph Kutter, des collectionneurs obsessionnels de vinyles, des personnes qui préfèrent le linge de lit de style Louis XIV – et celles qui décorent des fermes centenaires et leurs salons au coin du feu, rustiques et chaleureux, avec des centaines de livres. Dans d’autres maisons, on se demande si l’objectif principal du propriétaire n’est pas de se stimuler le moins possible : à travers un art si discret et minimaliste qu’il n’y aurait en réalité rien à accrocher aux murs – et à travers un ordre clinique qui est probablement aussi dû à la mise en scène en vue de la vente. L’esthétique neutre en marbre gris-blanc-noir est très répandue – et interchangeable.
Ce que l’on appelle le « home staging » désigne la pratique consistant à aménager des biens immobiliers vides avec du mobilier afin de leur donner un aspect attrayant et d’attirer ainsi des acheteurs potentiels ; cette pratique est censée avoir une influence positive sur le prix de vente. Cette procédure est courante aux États-Unis. « Chez nous, le home staging n’est pas encore bien implanté. Cela s’explique d’une part par son coût, mais aussi par un manque de prestataires », explique Philippe Vermast, directeur général chez Sotheby’s. En matière de décoration et de design, le prestataire n’intervient pas. « Ce qu’une personne trouve kitsch plaît à une autre. Il y a des acheteurs potentiels pour pratiquement tous les styles. » La nationalité, le niveau d’éducation et l’âge jouent ici un rôle déterminant. Toutefois, si un mur est rose, un autre jaune et un autre orange, on propose au vendeur de les repeindre en blanc « pour apporter de l’harmonie », ce qui est généralement accepté.
Comment décide-t-on de l’aspect que doivent avoir les biens immobiliers pour être vendus ? On explique aux clients comment l’appartement doit être mis en valeur. « Nous ne voulons pas photographier de brosses à dents ni de toilettes. » En ce qui concerne les biens privés, on est constamment en dialogue avec le vendeur. Certaines personnes n’ont rien contre le fait que leurs enfants apparaissent sur des photos encadrées dans l’annonce. D’autres souhaitent davantage d’intimité : ainsi, des photos de famille peuvent apparaître sur une image, mais avoir été retirées de la suivante parce que les personnes sont trop reconnaissables.
Comme certains projets de construction n’existent pas encore, les intérieurs sont parfois imaginés grâce à des visualisations en 3D. Sur ces images fictives, on trouve, outre les poufs rembourrés violets et les murs intérieurs en briques, des livres consacrés à l’architecte Schinkel ou au « design scandinave » posés sur la table d’appoint – ainsi que des poires démesurées dans la corbeille à fruits. Lorsqu’un bien immobilier est entièrement vide, Sotheby’s a parfois recours à l’IA pour stimuler l’imagination. Mais plutôt à contrecœur, car on fonctionne plutôt selon le principe « ce que vous voyez est ce que vous obtenez », explique Vermast. L’IA a transformé l’architecture d’intérieur : grâce à des outils en ligne, il est possible de meubler en un clin d’œil des pièces vides dans un style « moderne », « scandinave », « ferme », « industriel », « côtier » ou encore, plus énigmatique, « standard ». L’IA joue la carte de la sécurité : ces divers aménagements ne dérangent sérieusement presque personne. Ils sont bien trop inintéressants pour cela.