En 2006, Luc Frieden posait, l’air satisfait, devant des rideaux dorés au ministère des Finances. Tel Louis XIV à Versailles. Aujourd’hui, le Premier ministre ne souhaite même plus occuper le poste de ministre d’État. Il se montre en phase avec son époque, pragmatique. Peut-être même modeste.
Lui-même, d’autres membres du CSV et la presse avancent des raisons différentes pour justifier ce renoncement. Personne ne sait ce que signifie ce titre obscur de « ministre d’État ». Il ne figure dans aucune loi, ni dans aucun registre d’état civil.
En 1856, le roi-grand-duc Guillaume III dissolut le Parlement. Il abrogea les acquis démocratiques de la révolution de 1848. À la suite de ce coup d’État, la Constitution stipulait : « Le Roi Grand-Duc règle l’organisation de son Gouvernement. » Cet article est resté en vigueur pendant 176 ans.
Le roi-grand-duc promulgua un « décret du 9 juillet 1857 relatif à la constitution du gouvernement du Grand-Duché » : « Le gouvernement de Notre Grand-Duché se compose d’un président portant le titre de “ministre d’État” ». Celui-ci « supervise de manière générale la conduite des affaires publiques et veille au maintien de l’unité […] de l’administration de l’État ».
Le Luxembourg s’est doté d’un ministre d’État. Parce que la Prusse en avait un. Cela facilite la communication. En Prusse, le « ministère d’État » désignait le gouvernement placé sous l’autorité du roi. Le Luxembourg faisait partie de la Confédération germanique. C’était une forteresse fédérale gardée par des soldats prussiens. Le roi-grand-duc néerlandais adorait la Prusse autoritaire.
Le président de gouvernement réactionnaire Charles-Mathias Simons devint premier ministre d’État. L’« arrêté » était mis à jour à chaque formation de gouvernement. Jusqu’en 1989, le gouvernement était dirigé par un « président, ayant le titre de ministre d’État ». Puis Jacques Santer devint « président, ayant le titre de Premier ministre ». Lui et ses successeurs continuèrent à signer en tant que « Premier ministre, ministre d’État ». L’« arrêté » de 1857 n’a été abrogé qu’il y a cinq mois, lorsque la nouvelle Constitution est entrée en vigueur.
En 2009, la commission parlementaire a proposé une révision constitutionnelle. Elle souhaitait inscrire dans la Constitution une hiérarchie entre les membres du gouvernement. Le CSV, avec son ministre d’État Jean-Claude Juncker, venait d’obtenir son meilleur résultat électoral depuis un demi-siècle.
Vers la fin de son mandat, le Premier ministre Jean-Claude Juncker est devenu capricieux. Les ministres du LSAP avaient du mal à le supporter. Au sein de la commission constitutionnelle et dans le *Tageblatt*, le député du LSAP Alex Bodry a fait valoir qu’un Premier ministre n’était qu’un « primus inter pares ».
La commission souhaitait également inscrire le titre de « ministre d’État » dans la Constitution. En 2012, le Conseil d’État s’y est opposé, estimant que ce titre n’était pas en accord avec d’autres articles de la Constitution et qu’il prêterait à confusion à l’étranger. Il ne figure donc pas dans la Constitution.
L’article 91 de la nouvelle Constitution stipule : « Le Premier ministre coordonne l’action du Gouvernement et veille au maintien de l’unité de l’action gouvernementale. » Cela figurait déjà dans la décision de 1857. Il y a 14 jours, le gouvernement a adopté un « Règlement interne du Gouvernement ». Concernant le Premier ministre, il est en outre précisé : « Il dirige le ministère d’État. » Il existe toujours un ministère d’État, mais il n’y a plus de ministre d’État.
Luc Frieden effectue des voyages à l’étranger. En tant que ministre d’État, il craint d’être ignoré lors de la répartition des places. En Belgique et aux Pays-Bas, le titre de « ministre d’État » est un titre honorifique attribué aux hommes politiques en fin de carrière. En France, il s’agit d’un titre honorifique protocolaire réservé aux ministres. En Allemagne, il est attribué aux secrétaires d’État parlementaires.
Toute sa vie, Luc Frieden a voulu être plus qu’un simple « primus inter pares ». Au sein du gouvernement, il souhaite être un « leader » et un « capitaine » (RTL, 21/11/23). D’autres Premiers ministres ont dirigé des portefeuilles supplémentaires : Finances, Affaires étrangères, Travail, Justice, Fonction publique… Luc Frieden n’a pas le temps pour cela. Le capitaine souhaite se tenir à plein temps sur la passerelle de commandement.