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Société 4 min de lecture

La société civilisée

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition février 2024
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Comme au Luxembourg, où tant de gens se lèvent pour se placer devant ceux qui sont tout en bas. À terre. Ceux qui ont sombré, ceux qui sont tombés, ceux qui ont trébuché, comme on disait autrefois, ceux pour qui l’optimisation de soi n’a pas vraiment fonctionné. Pour se placer devant eux afin de les protéger. C’est une belle image. La façon dont des personnes se placent devant d’autres personnes et nous donnent une idée. L’idée de ce que cela pourrait être. De ce que nous pourrions être, nous aussi.

Cette belle image est un modèle. Un éclair d’un autre monde, d’un monde meilleur. Où les gens bien ne rougissent pas de leur qualité et où les bonnes âmes ne se sentent pas ridicules d’être bonnes. Parce qu’elles sont tellement naïves. Si naïfs, si kitsch, si enfantins, si élitistes sans s’en rendre compte, utopistes, rêveuses, habitants des quartiers chics où, tout au plus, le chien du voisin fait ses besoins devant leur porte.

Comment naît un débat au Bettel Ground de Luxembourg, comment untel, untel et tant d’autres encore prennent la parole les uns après les autres et tiennent des propos poignants. Mais ce n’est pas seulement un message pour le dimanche, cela doit aussi s’appliquer le lundi. Comment le droit doit retrouver ses lettres de noblesse, et ne pas être simplement plié à volonté aux dépens des plus démunis. Même l’Église est du côté du bien.

Mais beaucoup voient les choses autrement : ils sont contents qu’il y ait enfin un ministre qui veuille sévir, plutôt que de se livrer à toutes ces gesticulations. À ces discours moralisateurs, à cette idéalisation de la pauvreté, à tout ce que débite cette bande de clowns, d’artistes et de adeptes du kitsch, sans parler de la plupart des médias. Après tout, ils n’ont aucune idée de ce qui indigne tant les gens en colère. De ces installations de misère devant les vitrines, dans les meilleurs emplacements, de ces personnes immobiles qui font baisser les prix de l’immobilier, de ces « attractions » indésirables dans notre ville qui a pourtant tant à offrir. Le monde est pourtant vaste, pourquoi revendiquent-ils justement de l’espace ici ? Ils ont sûrement calculé leur coup. Et probablement même organisé tout ça.

Malheureusement, ces gens sympathiques ne peuvent pas non plus faire apparaître comme par magie un monde idéal pour les mendiants, peuplé de quémandeurs bien présentés, toujours prêts à plaisanter ou à partager une pensée positive lorsqu’ils reçoivent leur aumône. Des personnes à qui l’on épinglerait un insigne de « mendiant le plus apprécié », sous les applaudissements des passants, toujours ravis de donner quelque chose. Tous ne sont pas des créatures reconnaissantes et bon enfant qui tendent la patte, ni des philosophes ou des artistes globe-trotters. Bref, des personnes intéressantes. Certains ne sont même pas du tout intéressants et le premier réflexe, le plus primitif, est de les éviter à tout prix. Le deuxième réflexe n’en serait pas un, on l’appellerait « réflexion ». À défaut de compassion.

Il y a quelques années, je me promenais avec une bonne amie sur l’avenue Nei en direction du centre-ville. Je n’étais pas venue en ville depuis longtemps et j’étais surprise par cette haie de mendiants. Mon amie jetait une pièce dans chaque chapeau, dans chaque gobelet posé sur le trottoir, versant sans faiblir sa petite contribution, ses nombreuses petites contributions ; cette balade en ville avec mon amie avait quelque chose de féérique, des mendiants et mendiantes heureux bordaient notre chemin. Ces quelques euros ! Ce n’est qu’une routine pour eux, m’a dit mon amie, une citadine qui ne fait pas partie des plus fortunés et qui mène, grâce à beaucoup de travail et de créativité, une vie intéressante mais précaire. Elle ne voit toutefois pas la vie en rose. Parfois, cela lui pèse trop, m’a-t-elle confié récemment, lorsqu’elle quitte son domicile et doit faire attention à ne pas glisser sur les excréments ou les débris que laissent régulièrement ceux qui passent la nuit devant l’entrée de son immeuble. Elle a tout de même signé la pétition contre l’interdiction de la mendicité, bien sûr. Il faudrait proposer des solutions aux personnes concernées, surtout aux toxicomanes ; il faudrait des améliorations plutôt que de la répression.

Mais des progrès ont déjà été réalisés. Le simple fait que les « Kindischen » et les « Gutherzmenschen » se soient opposés à l’expulsion des mendiants a fait de notre ville une ville à taille humaine.