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Feuilleton 4 min de lecture

Quand les petits sauvages écrivaient, par Michèle Thoma

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition mai 2023
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Autrefois, il fallait devenir laveur de cadavres (je n’ai jamais lu de femmes exerçant ce métier, du moins pas dans les autobiographies de mes écrivains américains préférés), ou bien avoir fait de la prison dans le couloir de la mort, avoir séjourné dans l’asile – qui s’appelait encore « asile » à l’époque –, avoir cueilli du coton, braqué une banque ou conduit un camion. Des trucs plutôt durs. Si l’on voulait devenir écrivain, il y a cent ans, il fallait même être « maudit » ; en dessous de ça, ça ne marchait pas. Ça se lisait alors avec une splendeur sanglante dans les quatrièmes de couverture, c’étaient de véritables amuse-bouches pour les lycéennes bien sous tous rapports. Les auteurs étaient de véritables casse-cou, et ils ont très souvent fini par y passer, ou du moins se sont retrouvés, fous et illuminés, enfermés dans une tour qui n’était pas en ivoire. Villon a été pendu, Oscar Wilde a croupi en prison. C’étaient de terribles baroudeurs, ou du moins des clochards, des ivrognes ou des junkies ; Burroughs a abattu sa femme. Non pas que je trouve ça génial. Les poétesses, elles, se sont simplement suicidées.

Les autrices menaient rarement une vie aussi passionnante ; les rares qui échappaient à la maternité en série finissaient généralement par perdre la raison ou mouraient prématurément, seule possibilité d’être libres. Ou du moins de finir tragiquement, telle était la punition. Elles plongeaient la tête dans la cuisinière à gaz, brûlaient sur le bûcher dans leur lit ou finissaient seules et sans le sou, comme on disait. Dieu merci, c’est du passé désormais, pourrait-on penser ; la nostalgie n’a pas sa place ici. Aujourd’hui, on lit le plus souvent que les autrices et auteurs ont suivi des cours d’écriture ou des ateliers créatifs, et s’il s’agit d’un sujet plus difficile, ce sont plutôt eux les victimes, interrogées avec délicatesse dans un talk-show pour « avancés », par un intervieweur qui s’y prend avec beaucoup de prudence, car le sujet est si sensible. Et si un parcours de vie s’avère un peu choquant, mis à part les dépressions qui sont accueillies avec beaucoup de compréhension, l’avertissement « trigger » retentit aussitôt. Peut-on imposer cela au public du soir ? N’aura-t-il pas des frissons et des éruptions cutanées, comme on disait autrefois, ou pire encore, ne sera-t-il pas bouleversé, traumatisé, une expérience de l’enfance, probablement un abus refoulé, ne sera-t-elle pas réactivée ?

Plus un artiste était mauvais, plus il était déjanté, mieux c’était. Être mis au ban était un honneur. Personne n’aurait jamais songé à reprocher à un artiste d’avoir dépassé les limites. L’artiste se devait de dépasser les limites, c’était après tout sa raison d’être. Il (pas besoin de préciser le genre, voir ci-dessus) devait aller trop loin ; un artiste qui n’allait pas trop loin n’en était pas un.

Mais aujourd’hui, qui a encore besoin de ces types déjantés à l’ancienne, de ces poétesses exaltées qui, pour nous, ébranlent les chaînes de conventions qui n’existent même plus et font exploser des bombes au visage d’un public de lecteurs bien-pensant qui n’existe même plus ? Blasphémer contre un Dieu qui, ici, n’existe plus, ou alors seulement à des doses digestibles. Ce travail est pourtant terminé depuis longtemps, les tabous sont en ruines, super bien démolis ! Enfin, les décombres démodés ont été déblayés. C’est tellement propre ici maintenant.

Alors, que reste-t-il à faire sauter ? Tout est libre, nous sommes libérés. Plus personne n’est obligé de faire semblant d’être normal, l’idée fixe d’une norme a été abandonnée depuis longtemps. Nous pouvons faire ce que nous voulons, et si nous le voulons, nous en sommes capables. C’est du moins ce que nous racontent tous ces « gagnants des start-ups » : il suffit d’y croire, c’est toujours une question de foi. Crois en toi et tu seras ta propre déesse ! Nous tirons sur nos poils de barbe et fixons l’horizon de l’écran : qu’est-ce qui vient de là-bas ? Quelque chose de tout à fait nouveau, murmure-t-on. Des divinités tout à fait nouvelles. De celles qui ne se sont pas encore présentées à nous. Nous ne pouvons même pas encore les imaginer.

Pas étonnant que nous nous réfugions dans nos « espaces sûrs » et que nous nous installions confortablement dans nos « babbels », où nous babillons à notre guise. Avec et pour des personnes qui partagent les mêmes idées. Avec de vraies règles, cette fois. Les seules qui comptent. Et nous avons déjà érigé de nouveaux murs de tabous.