C’est presque en passant que le Parlement a modifié la semaine dernière cinq lois relatives aux fonds d’investissement. Les fonds d’investissement commercialisent des promesses de bénéfices regroupées provenant d’entreprises. Ils se livrent également à des spéculations de toute sorte sur des valeurs réelles et imaginaires. Ils proposent aussi des promesses de retraite à des actifs sous-assurés. Ils permettent aux banques de contourner les contraintes imposées aux opérations financières traditionnelles.
Chaque trimestre, les fonds exigent de leurs participations des bénéfices records. Une chaîne d’intermédiaires en tire profit. Certains maillons de cette chaîne passent par le Luxembourg : « Le Luxembourg est le plus grand centre de fonds d’investissement d’Europe et le deuxième au monde », vante l’Alfi sur Internet.
Le lobby des fonds Alfi a été autorisé à participer à la rédaction du projet de loi. L’objectif était d’assouplir les contraintes et de réduire le droit d’abonnement. Le rapport d’exposé des motifs parle de « d’améliorer et de moderniser la boîte à outils luxembourgeoise » (projet de loi 8183/A, p. 2). Selon la « fiche financière », l’amélioration de cette boîte à outils coûtera huit millions d’euros par an à l’État (p. 102).
Le projet de loi n’avait été déposé qu’en mars. Il restait peu de temps pour la séparation des pouvoirs : les avis d’experts ne sont pour la plupart que des copier-coller du texte du gouvernement. Le débat en séance plénière s’est achevé au bout d’une demi-heure. Il n’y avait plus de partis, mais seulement des patriotes : 55 députés sur 60 ont voté en faveur de la loi pour « notre industrie du Fongen ».
Jean-Claude Juncker avait un jour expliqué au Parlement les prix élevés de l’immobilier : « Ce ne sont pas les Russes, les Qataris, les Indiens et d’autres encore qui achètent les terrains à bâtir luxembourgeois. […] Ce sont des Luxembourgeois qui exploitent d’autres Luxembourgeois » (8 mai 2012). Le Premier ministre du CSV de l’époque y voyait un manque de patriotisme. Les Luxembourgeois feraient peut-être mieux de participer à l’exploitation des étrangers. Par exemple, par le biais de fonds d’investissement.
L’immobilier et les fonds d’investissement constituent des formes de placement prometteuses. Les fonds d’investissement gérés dans notre pays tirent profit, directement ou indirectement, de la production de plus-value dans des pays lointains. Leur fondement économique est éloigné tant sur le plan géographique qu’économique. On dirait que c’est l’argent des fonds qui travaille. Et non les ouvrières à la chaîne en Hongrie, les mineurs au Pérou, les ouvrières des plantations en Indonésie. Les étrangers exploités restent lointains et anonymes.
Il en va autrement des fondements économiques du secteur immobilier. Ceux-ci se trouvent à deux pas de chez nous : immeubles de rapport, appartements, bureaux, commerces. Les Luxembourgeois exploités sur le marché immobilier ne sont ni lointains ni anonymes. Ce sont les membres de la famille qui ne parviennent plus à rembourser leur prêt, la collègue de travail qui ne trouve pas d’appartement à louer. Beaucoup d’entre eux sont même en âge de voter. Cela rend le marché immobilier politiquement plus délicat que l’« industrie des fonds ». Il exige que le DP et le CSV fassent semblant de ne rien voir, et que le LSAP et les Verts affichent une fausse indignation.
La valeur d’usage des produits fabriqués en Hongrie, au Pérou ou en Indonésie reste abstraite pour les fonds d’investissement. La valeur d’usage des biens immobiliers semble quant à elle concrète : il s’agit de logements, de lieux de travail. Elle est si concrète que ce n’est pas le rendement, mais la mise à disposition de logements qui est considérée comme la motivation de l’investissement.
Tout comme les fonds d’investissement, l’immobilier sert à la valorisation du capital. La Banque centrale européenne et le gouvernement ont contribué à l’essor d’une bulle immobilière. Selon l’Observatoire de l’Habitat, les prix des terrains ont augmenté de 136,5 % entre 2010 et 2021, ceux des logements existants de 117,4 % et ceux des logements neufs de 107,4 %% (note 32, p. 4). L’indice des salaires a augmenté de 18,1 %. Il faudrait chercher longtemps pour trouver des fonds d’investissement offrant des perspectives de rentabilité similaires.
Aujourd’hui, les hausses de taux d’intérêt pèsent sur les ménages et les investisseurs recourant à l’endettement. La bulle n’éclate pas. Elle se dégonfle. Certains programmes électoraux promettent une « boîte à outils » pour colmater la bulle à l’aide des recettes fiscales.