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Feuilleton 5 min de lecture

Peaux d’animaux sacrées

Parchemin et feuille d'or : au bord du lac de Constance, on peut admirer de magnifiques manuscrits médiévaux uniques en leur genre

Article paru dans Édition août 2024
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Un « objet suspect » a fait capoter l’inauguration. La police n’est toutefois pas intervenue parce que certaines pièces exposées étaient pour le moins douteuses, mais en raison d’une alerte à l’explosif. Une fois la fausse alerte levée, Winfried Kretschmann a finalement pu inaugurer la Grande exposition régionale du Bade-Wurtemberg ‘24. À l’instar d’autres personnalités, le premier – et pour l’instant dernier – ministre-président vert souhaite honorer de sa présence à plusieurs reprises cette année encore le 1 300e anniversaire de l’île monastique de Reichenau. Il ne voit pas dans cette île du lac de Constance une sorte de charlatanisme religieux, mais « le berceau de l’Allemagne en tant que pôle scientifique ».

Lorsque le présent est difficile et l’avenir incertain, on aime bien évoquer la splendeur et la gloire du Moyen Âge. C’est ainsi que l’empereur Guillaume II fait construire la gare de Metz pour en faire un château fort, que des bureaucrates sans cheval invoquent Jeanne d’Arc, et que les communistes hongrois ressortent la couronne de Saint-Étienne. Quelques intellectuels peuvent bien déplorer cette mise en scène et cette instrumentalisation ; le public, quant à lui, se laisse volontiers divertir par cette ambiance médiévale.

Les « Grandes expositions régionales » du Bade-Wurtemberg ont été créées en 1977 par le ministre-président Hans Filbinger. Ce membre de l’aile droite de la CDU estimait que ce Land, bricolé à partir d’éléments disparates à peine 25 ans auparavant, avait besoin d’une conscience historique. De plus, il avait des démêlés avec les terroristes de la RAF, les opposants au nucléaire et d’autres chevelus. Les disques de Heino contenant l’hymne national allemand, que Filbinger avait fait distribuer aux écoliers, n’ont guère trouvé d’écho. En revanche, une exposition consacrée aux « Staufer » a connu un tel succès que, depuis lors, environ 80 autres expositions régionales ont été organisées – certaines années, jusqu’à cinq simultanément. Les plus grands succès de public n’ont toutefois pas été, jusqu’à présent, les thèmes médiévaux, mais les impressionnistes, les momies et les dinosaures.

L’évêque itinérant irlandais, voire français, Pirmin, qui aurait été enterré plus tard en Sarre et qui a en tout cas été canonisé, aurait, en l’an 724, débarrassé la plus grande île du lac de Constance de ses serpents afin d’y fonder un monastère. Il n’existe aucune preuve à l’appui de cette légende. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas fêter cet anniversaire : 1300 est un chiffre rond. Et lorsque le reliquaire d’Egbert de Trèves, les reliefs en ivoire du Louvre, la plus ancienne girouette de Brescia et d’autres précieux prêts sont réunis, c’est tout simplement magnifique.

L’attraction principale de l’exposition que le Badisches Landesmuseum présente actuellement au Musée d’archéologie de Constance est constituée d’environ 80 manuscrits provenant du scriptorium de Reichenau. Les notes en marge de ces textes latins, pour la plupart religieux, comptent parmi les plus anciens témoignages de la langue allemande. Ces somptueuses enluminures sont habituellement dispersées aux quatre coins du monde et conservées à l’abri de la lumière dans des coffres-forts.

L’évangéliaire de Liuthar, issu du trésor de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, pourra être admiré pendant toute la durée de l’exposition. Quatre autres manuscrits ottoniens somptueux, également inscrits au Patrimoine documentaire mondial de l’Unesco, ne seront présentés que de manière ponctuelle. Grâce à une autorisation spéciale du ministère italien de la Culture, le psautier d’Egbert, autrefois réalisé pour Trèves, fait le déplacement. La Bibliothèque centrale de Zurich a prêté le « Livre de fraternité de Reichenau », une sorte de Facebook du Moyen Âge comptant 38 000 entrées provenant de toute l’Europe. Le plan du monastère de Saint-Gall, en revanche, n’est visible qu’en copie.

Aujourd’hui, les traditions chrétiennes sont aussi étrangères à de nombreux visiteurs de musées que les rituels papous. À quoi servent les reliques, qu’est-ce qu’une péricope, qu’est-ce qu’un graduel ? Les guides multimédias, les podcasts et les reconstitutions en 3D s’efforcent vaillamment de nous faire découvrir l’univers exotique des bénédictins. L’auteure à succès Tanja Kinkel a contribué à l’application de l’exposition en enregistrant un livre audio. Des figurines Playmobil permettent aux enfants de se familiariser avec la vie quotidienne au monastère. En revanche, on n’est pas importuné par les débats des historiens visant à déterminer si l’époque carolingienne a réellement existé. Il est tout de même mentionné que l’atelier de copie de Reichenau fournissait autrefois aux dirigeants européens non seulement de somptueuses Bibles, mais aussi des faux documents.

Les villes, les universités et l’imprimerie ont mis fin au monopole des moines sur le savoir. Leur monastère fut cédé en 1540 à l’évêque de Constance, puis définitivement dissous. Aujourd’hui encore, Reichenau abrite trois célèbres églises romanes, un trésor épiscopal étincelant et des prénoms traditionnels tels que Bero, Hatto ou Witigowo. À l’occasion des trois jours fériés de l’île, cette année jubilaire verra défiler non seulement la milice civique et les femmes en costumes traditionnels, mais aussi des dignitaires venus de l’extérieur. La messe solennelle de l’Assomption, le 15 août, sera célébrée par le cardinal Jean-Claude Hollerich SJ, du Luxembourg.

La prochaine grande exposition prévue à partir d’octobre à Stuttgart s’intitule « 500 ans de la guerre des paysans » ; elle s’accompagnera d’une tournée régionale intitulée « Uffrur ! Utopie et résistance » et de « Zoff ! », un événement participatif destiné aux enfants. À moins que ce spectacle ne soit finalement annulé. La population rurale est actuellement quelque peu agitée, les responsables politiques sont nerveux – et le passé pourrait bien inspirer des révolutionnaires.

À Constance et dans ses environs se trouvent des sites du Moyen Âge classés au patrimoine mondial.