L’affiche attire immédiatement le regard : un protège-slip blanc sur lequel le titre s’imprime en lettres rouge sang annonce l’exposition. « Et leeft ». L’exposition consacrée à la menstruation se tient actuellement au Lëtzebuerg City Museum. Il s’agit d’une exposition qui aborde un sujet délicat. En effet, à travers quelque 300 pièces exposées, elle traite de la menstruation, longtemps considérée publiquement comme une question embarrassante réservée aux femmes et relevant de la sphère privée.
Environ trois milliards et demi de personnes ont leurs règles, les ont déjà eues ou les auront un jour. Pourtant, dans de nombreux segments de la société, y compris dans le monde occidental qui se veut progressiste, le cycle menstruel féminin continue d’être considéré avec condescendance, pitié, voire moquerie. Les stéréotypes misogynes persistent : « Elle est de mauvaise humeur, c’est sûrement ses règles ! »
Portrait de Trump peint avec du sang menstruel
À la fin de la visite, au cours de laquelle on se sent, comme souvent lors des expositions au Musée de la ville de Luxembourg, quelque peu submergé par la profusion d’œuvres exposées, on tombe sur la grimace hideuse de Donald Trump. L’artiste Sarah Levy a peint un portrait du président américain avec du sang menstruel. Whatever (Bloody Trump, 2015) montre ce hurleur imprévisible dans une expression familière, la gueule grande ouverte. Levy a peint ce portrait après que Trump, déstabilisé par les questions d’une journaliste, eut remis en cause la compétence d’une présentatrice (Megyn Kelly) lors d’une interview en 2015, affirmant qu’elle était sans doute en période de règles.
L’exposition, qui s’étend actuellement sur quatre niveaux du Lëtzebuerg City Museum, rassemble environ 300 objets historiques et contemporains liés à la menstruation. « Des graphiques, des entretiens et des ateliers pratiques présentent de manière interactive l’état actuel des connaissances, tandis que de nombreux extraits de films et de musique, ainsi que des œuvres d’art, viennent compléter l’exposition », peut-on lire dans le dépliant d’accompagnement.
« L’exposition a été en grande partie reprise par le Musée des cultures européennes – Musées nationaux de Berlin, puis enrichie en partie de contenus luxembourgeois », explique Boris Fuge, attaché de presse des Musées nationaux. Ainsi, certaines pièces proviennent de la collection du gynécologue luxembourgeois Henri Kugener.
À Berlin même, la durée de l’exposition a été prolongée en raison de son succès, explique Fuge. Il s’agit d’un musée ethnographique et l’exposition aborde donc le sujet selon une approche résolument ethnographique. La directrice adjointe de l’établissement, le Dr Jana Wittenzellner, en a assuré la direction. Anne Hoffmann, co-commissaire, a sélectionné les œuvres exposées. C’est Sanja Simic qui a principalement rassemblé avec soin les pièces et les textes luxembourgeois. La conception graphique a été confiée au Studio Polenta, comme cela avait déjà été le cas récemment pour l’aménagement du stand luxembourgeois à la Foire du livre de Francfort de cette année.
À l’origine, l’exposition n’était pas du tout conçue comme une exposition itinérante. Mais entre-temps, d’autres musées auraient déjà manifesté leur intérêt, comme le Musée allemand de l’hygiène à Dresde. Tout commence par une image de particules sanglantes : l’« art menstruel » de Jamin Mahmood semble étonnamment concret, tout en restant abstrait, à la manière d’une aquarelle.
Serviette hygiénique jetable à base de sphaigne
La première partie de l’exposition, à laquelle les visiteurs accèdent en se faufilant à travers un rideau de perles rouges, est consacrée aux produits conçus à la fin du XIXe siècle pour les personnes ayant leurs règles. C’est à cette époque seulement que la technologie textile et les produits d’hygiène ont commencé à se spécialiser, et que les textiles se sont progressivement adaptés aux besoins des personnes menstruées.
Les visiteurs peuvent ainsi découvrir, par exemple, une serviette hygiénique jetable en mousse de tourbe (vers 1900) exposée dans une vitrine, ainsi que des publicités pour des serviettes en mousse et un brevet pour une coupe menstruelle ; des sous-vêtements de forme irrégulière, de couleur blanc-beige, sont accrochés aux murs et peuvent, pour certains, être essayés. Le coin incontournable dédié aux selfies ne pouvait bien sûr pas manquer.
Les premières boîtes de tampons o.b. (= sans serviette hygiénique), qui font référence à Judith Esser, la médecin à l’origine de la marque o.b., portent encore en italique le titre « L’hygiène menstruelle » ; les premières serviettes hygiéniques jetables ont un aspect désuet et s’appellent par exemple « Camelia ». Avec son esthétique rétro, une ceinture élastique pour serviette hygiénique ressemble presque à un string issu du rayon des jeux sadomasochistes, mais, à y regarder de plus près, elle s’avère surtout peu pratique, car dans la ceinture inventée par Mary Kenner, la serviette devait encore être accrochée aux œillets à l’aide d’un tube en filet, tandis que le modèle luxembourgeois de l’époque était muni de boutons.
Les premières publicités pour les tampons O.b.s et les serviettes hygiéniques donnent l’impression, par leur esthétique, d’être des clichés de films érotiques légers conçus par des hommes, dans lesquels les femmes sont photographiées de manière coquette dans de la lingerie sexy. Ces produits, dont la promotion est à caractère suggestif, sont présentés avec des slogans tels que « Celle qui a confiance en elle ». Une éponge menstruelle sort du lot. Dans la chronologie, la coupe menstruelle « Mooncup » fait son apparition en 2000. Dans l’exposition, des modèles de sous-vêtements invitent les visiteurs à les toucher. Dans la rubrique « Free bleeding », les personnes ayant leurs règles sont invitées à laisser s’écouler leur sang de manière contrôlée.
À un autre niveau, des panneaux en carton à retourner comportent des questions. En les retournant, les visiteuses et visiteurs trouvent, en allemand, en français et en anglais, des réponses à des questions telles que « Quand a lieu l’ovulation ? » ou « Un cycle normal dure-t-il quatre semaines ? » Des schémas rappelant les cours de biologie illustrent l’utérus. Dans une autre salle, on peut voir une interview de Julia Bartley, gynécologue et spécialiste de la médecine reproductive. Dans la salle suivante, la photo en noir et blanc d’un congrès de gynécologie (1911), où l’on ne voit qu’une seule femme au milieu d’une foule d’hommes, fait froid dans le dos. Un panneau informe les visiteuses et visiteurs que même des médecins réputés, tels que Schauta et Bumm, considéraient les femmes « comme généralement malades » en raison de leurs règles.
Des petits stands permettent de dissiper les idées reçues et les théories du complot courantes concernant les règles, comme celle selon laquelle « avoir ses règles, c’est fou », illustrée par des publications scientifiques, comme celle consacrée à la « psychose menstruelle », une étude clinique et médico-légale datant de 1902. Pathologiser les femmes en les qualifiant de malades mentales ou d’hystériques est une tradition millénaire, particulièrement masculine.
Des données précieuses
Dans la salle 45, des calendriers menstruels manuscrits et des notes sont exposés sur les murs. Depuis des décennies, les personnes ayant leurs règles sont encouragées à observer leurs cycles et à les consigner avec précision. Et alors que les premiers calendriers menstruels ne consignaient que la date et la durée, les applications demandent aujourd’hui bien plus d’informations, allant du volume de sang aux ballonnements. Beaucoup ne mesurent pas encore le prix de cette auto-surveillance et de cette divulgation volontaire de données. L’exposition met ainsi en garde dans le texte d’accompagnement : « Les chercheurs et les autorités s’y intéressent, mais aussi les entreprises, qui y consacrent beaucoup d’argent. »
Il ne faut pas oublier de mentionner les manifestations luxembourgeoises contre une « taxe sur le luxe ». Ainsi, dans l’une des dernières salles, il est fait référence à la pétition de 2016 en faveur d’une baisse du prix des produits d’hygiène féminine. Le gouvernement de la Gambie II devrait réduire la TVA en 2019.
Au quatrième étage, dans la section intitulée « Propre et discret », les visiteuses et visiteurs peuvent lire que, selon l’historienne américaine Sherra Vostral, tous les produits menstruels avaient pour seul but d’aider les personnes menstruées à passer pour des « personnes non menstruées ». En effet, les idées misogynes perdurent depuis des millénaires : une tache de sang visible est considérée comme le comble de la gêne. C’est pourquoi, dès le début, les publicités pour Tampax et autres marques similaires promettaient propreté et discrétion.
Des crapauds en fer exposés dans une vitrine témoignent du fait que les superstitions et l’ésotérisme liés aux personnes ayant leurs règles ont perduré au fil des millénaires.
Mais cette vaste exposition montre également que les menstruations sont depuis longtemps devenues un marché qui brasse des milliards. Le secteur de la publicité, tout comme l’industrie, tire profit de ces produits d’hygiène coûteux. De nombreuses personnes vivant au seuil de la pauvreté n’ont plus les moyens de s’acheter des produits d’hygiène menstruelle. L’exposition présente ainsi l’ouvrage « Protest against the Luxury Tax : The Tampon Book », publié par The Female Company, Berlin, 2019. Le problème des déchets menstruels est également évoqué vers la fin de la visite. Plus de 500 000 tonnes de déchets seraient générées chaque année en Europe par les déchets menstruels.
Sur un tableau, les visiteurs ont noté des expressions en plusieurs langues : on peut y lire « D’Kirmes ass am Duerf », « Ich surfe auf der roten Welle » ou encore « La puta regla ».
#LesMenstruationsCompte
Dans l’exposition, des affiches de manifestation datant de la Journée internationale des femmes témoignent de revendications telles que « Period Dignity », c’est-à-dire des règles dans la dignité pour toutes. Dans le dernier chapitre, intitulé « La menstruation dans l’art et la culture pop », des images dynamiques montrent que même la culture pop a longtemps reproduit des clichés autour des règles. Mais des artistes, réalisatrices, musiciennes et performeuses ont progressivement contribué, de manière créative, à rendre ces expériences visibles et à briser ces clichés.
On peut ainsi voir dans l’exposition la photo de la coureuse Kiran Gandhi, sur laquelle on distingue clairement des taches de sang menstruel sur ses leggings : une image qui, à l’époque, a fait le tour du monde. Gandhi s’est ainsi explicitement prononcée contre la « stigmatisation des règles ». Elle a couru pour ses sœurs qui cachaient leurs règles et en avaient honte, a-t-elle déclaré par la suite.
L’exposition est très technique, parfois intéressante et divertissante, et par moments bien conçue sur le plan sensoriel et pédagogique. Les commentaires laissés sur un tableau dans la dernière salle témoignent du fait que de nombreux jeunes prennent le sujet au sérieux et se sont sentis véritablement interpellés par la mise en scène ; rédigés en plusieurs langues, ces messages sont parfois émouvants, mais relativement modérés pour des témoignages de visiteurs et visiteuses engagés. Des thèmes tels que la « périménopause » et la « ménopause » sont un peu trop peu abordés dans l’exposition.
Il se peut toutefois que cette exposition, située au cœur de la capitale, parvienne réellement à susciter des discussions sur ce sujet. Quant à savoir si cela brise d’emblée un tabou ou si, au contraire, ce qui est tabou ne fait que changer de forme, c’est une autre question. Cela aurait peut-être constitué une autre dimension que l’exposition aurait pu aborder plus en profondeur : en effet, un prétendu tabou public se heurte généralement à des discours spécialisés ou de niche, de nature médicale ou religieuse, qui tournent précisément autour de ce « tabou »… Or, dans « Et leeft », ces discours ne sont, au mieux, qu’effleurés.
Malgré tout le travail d’information classique et didactiquement réussi que réalise cette exposition, une réflexion subsiste : au final, chaque personne ayant ses règles est livrée à elle-même, confrontée à la tension, aux douleurs et aux fluctuations hormonales qui y sont associées… et reste pourtant, la plupart du temps, incomprise.
« Et leeft ». L’exposition consacrée à la menstruation est encore visible jusqu’au 19 juillet 2026 au Lëtzebuerg City Museum. Pour plus d’informations : citymuseum.lu