Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Feuilleton 4 min de lecture

Les animaux sauvages rêvent-ils de l’humanité ?

Rétrospective de la 13e édition du Luxembourg City Film Festival

Article paru dans Édition mars 2023
Partager l'article sur

Il suffit de jeter un œil au palmarès de la 13e édition du LuxFilmFest pour comprendre que de nombreux personnages de fiction font ici des rêves électriques, et pas seulement ceux du film Tengo sueños eléctricos (I Have Electric Dreams) de Valentina Maurel, récompensé par le Grand Prix du jury. Quelques heures seulement après une « masterclass » plutôt froide et moyennement captivante, le président du jury et double lauréat d’un Oscar, Asghar Farhadi, a remis le prix doté de 10 000 euros au premier long métrage de la réalisatrice née au Costa Rica et vivant en Belgique. Un film sur le passage à l’âge adulte tout sauf ordinaire, qui ne recule devant rien dans son portrait d’une adolescente dépassée par sa sexualité et de sa relation avec son père, récemment séparé, à la fois affectueux et violent. Maurel guide deux merveilleux comédiens avec une mise en scène sensible à travers cette histoire où, à première vue, il ne se passe pas grand-chose. Elle confère à ces deux personnages des traits antipathiques – surtout au personnage du père –, mais s’interdit, ainsi qu’à sa caméra, tout regard condamnatoire.
L’autre grand gagnant de la soirée était le film iranien en compétition World War III de Houman Seyyedi. Alors que le monde entier célébrait à nouveau le cinéma – mot-clé : les Oscars – et rédigeait une lettre d’amour cinématographique après l’autre (même si *Leonor Will Never Die* de la réalisatrice philippine Martika Ramirez Escobar était l’un de mes coups de cœur personnels du festival), Seyyedi rédige une lettre de haine à l’encontre de cette même machine, réputée à Hollywood pour créer des récits oniriques. Ce sont des cauchemars, si l’on en croit l’Iranien. Dans son film, un pauvre journalier, qui se retrouve un jour sur le plateau d’un film pour y monter le décor d’un camp de concentration, se retrouve spontanément, quelques jours plus tard, dans un rôle principal. Et quel rôle est-il censé remplacer ? Celui d’Adolf Hitler. *World War III* commence comme une comédie noire qui, à un moment donné, tranche la gorge du spectateur et se transforme en quelque chose de tout à fait différent. Une œuvre cinématographique unique, dans laquelle le cinéma ne s’en sort pas très bien et où l’humanité passe également à la trappe. World War III a non seulement remporté le prix de la FIPRESCI, mais aussi, à la grande surprise générale, le prix du jury des jeunes.
Le cinéma, soutenu par des fonds luxembourgeois, a pu se joindre à la fête samedi. Totem a également remporté deux prix : celui du jury des enfants et celui du jury scolaire. Le film raconte l’histoire d’une jeune fille d’origine sénégalaise qui doit un jour partir à la recherche de son père, dans l’espoir d’empêcher son expulsion, à Rotterdam, avec un porc-épic géant à ses trousses. Le film, une coproduction Tarantula, sortira en salles le 29 mars. La production colombienne The Kings of the World, soutenue par Iris Productions, qui met en scène une poignée de jeunes garçons turbulents qui, comme le dit la réalisatrice, sont en route vers la terre promise, a reçu le 2030 Award décerné par Luxembourg Aid & Development. Un magnifique portrait d’une génération peut-être perdue, présentant parfois des traits d’agitation politique. Début avril, le film sera projeté dans le cadre de la prolongation du festival LuxFilmLab, avant de bénéficier d’une sortie en salles classique quelques semaines plus tard.
Les interventions chirurgicales, qui semblent à première vue bestiales et dont on est témoin dans le documentaire *De Humani Corporis Fabrica*, sauvent des vies humaines. Le duo de réalisateurs à l’origine de ce film, qui a remporté le prix du documentaire, ne cherche pas à créer des moments choquants pour le simple plaisir de choquer, mais met en avant le côté esthétique et surtout poétique du quotidien hospitalier, aussi cru qu’il puisse paraître au premier abord. Si, comme on le répète sans cesse, le cinéma traite du corps, alors ce film explore cet aspect comme aucun autre avant lui. À l’exception peut-être de Stan Brakhage. Le printemps n’est pas encore là, mais *De Humani Corporis Fabrica* est sans doute l’expérience cinématographique de l’année.