Helmut Schelsky adhéra en 1929 à l’Union nationale-socialiste des élèves, en 1932 à la SA, puis en 1937 au NSDAP. Après Auschwitz, ce sociologue allemand rebaptisa la « communauté populaire » en « société de la classe moyenne uniformisée ».
C’est ainsi que se définissent de larges pans de la société luxembourgeoise. Le « Statut unique » a officiellement aboli la classe ouvrière. Il n’est pas question d’une classe dominante. Tout au plus d’une classe moyenne supérieure composée de chefs de petites entreprises, d’avocates et de professeurs de lycée. Elle fournit des députés et des membres du gouvernement. Est-ce pour autant qu’elle domine ?
La députée du CSV Diane Adehm était rapporteure sur la loi de finances. Elle avait « décidé d’examiner plus en détail […] l’avenir de la place financière » (Doc. parl. 8383/10, p. 5). Celle-ci verse « 4 milliards d’euros en taxes et impôts » (p. 66). Elle génère « 25 % de la valeur ajoutée totale de l’économie ». Elle emploie « 14 % de la population active ». Au total, ce sont même 135 519 emplois qui seraient « liés au secteur financier » (p. 67).
La députée voulait montrer que la politique devait faire preuve d’ouverture. Elle a démontré à quel point elle était à la merci du système. Elle en était elle-même la preuve vivante. Son intervention consistait en un bilan intitulé « La place financière du Luxembourg » (p. 57). Rédigé par le lobby « Luxembourg for finance » et commandé à Deloitte, cabinet spécialisé dans l’évasion fiscale. Et d’une perspective : « Les défis auxquels est confrontée la place financière » (p. 73). Tiré des catalogues de revendications des lobbies financiers Alfi et ABBL en vue des négociations de coalition.
En concertation avec le Premier ministre Luc Frieden et le ministre des Finances Gilles Roth, Diane Adehm a rendu hommage à la « place financière ». C’est-à-dire aux personnes qui font transiter par le Luxembourg la valeur ajoutée étrangère afin de réaliser des économies d’impôts. Par le biais de banques, de boîtes aux lettres, de fonds et d’assurances. Lorsqu’elles souhaitent percevoir des dividendes, des intérêts ou des rentes.
Ils constituent une classe internationale de rentiers. Une « classe oisive » qui fait « fructifier son capital » aux quatre coins du monde. Qui, comme à l’époque de Balzac, passe son temps dans les salons. Ou qui file à toute allure en flyboard au large de son île privée. Seuls Luxleaks et les Panama Papers révèlent leurs noms. Ce sont les mandataires du « capitalismo per procura ». C’est ainsi que le sociologue Luciano Gallino a qualifié la domination des fonds d’investissement sur le capital des petits épargnants (Con i soldi degli altri, Turin, 2009).
Ces rentiers et leurs dirigeants ont une conscience de classe. Leur pouvoir économique leur confère un pouvoir politique. Ils ne mettent jamais les pieds au Luxembourg. Ils constituent la classe dirigeante invisible. Ministres, députés, partis politiques, syndicats et éditorialistes se tiennent volontiers à leur service. Et font passer les intérêts de la classe capitaliste transnationale pour des intérêts nationaux (Leslie Sklair, Oxford, 2000).
Le sociologue Alexis Spire décrit « la domestication de l’impôt par les classes dominantes » (Actes de la recherche en sciences sociales, 2011/5, p. 60). Les ministres et les députés y contribuent volontiers : qu’il s’agisse de lois sur mesure, d’administrations compréhensives ou encore d’un plaidoyer devant la Cour de justice de l’Union européenne. En échange d’un peu d’impôt sur les sociétés et de taxe d’abonnement.
« C’était comme ça à Pâques » : la nouvelle coalition gouvernementale a renouvelé son serment de vassalité à la classe dirigeante. À l’occasion des débats budgétaires. Sur proposition des nationalistes, le CSV et le DP se sont mis à genoux devant la classe capitaliste transnationale. Ils ont voté une motion de l’ADR visant à « ne remettre en aucun cas en cause la souveraineté luxembourgeoise au sein du Conseil des ministres de l’UE ». Ils ont promis de défendre sans réserve ce paradis fiscal. La forteresse luxembourgeoise pour la lutte des classes mondiale que mènent les nantis contre les contribuables, les salariés et les démunis d’autres pays.