« Pouvez-vous repérer les loups sur cette photo ? », demande une voix off au début du film *Killers of the Flower Moon* de Martin Scorsese. Il ne faut en tout cas pas attendre trois heures et demie pour découvrir les loups. Ils sont partout. Au milieu de cette meute se trouve le personnage à l’origine de la voix off : Molly Burkhart, incarnée par Lily Gladstone, n’est pas seulement le cœur moral du film de Scorsese, mais aussi l’un des personnages féminins les plus fascinants de l’œuvre de l’Américain. Une œuvre, il faut le dire clairement ici, dont le point fort n’a jamais été les rôles féminins. La Molly de Scorsese – le génitif est ici utilisé à dessein – n’est qu’une des rares femmes du cinéma actuel qui méritent d’être mises en lumière. Outre le western du maître, on les retrouve dans un documentaire français, un film de concert grandiose, ainsi que dans un film d’art et d’essai roumain. Bien que ces films ne puissent être plus différents les uns des autres, ils ont en commun une représentation moderne des personnages féminins.
Envoûtés par le phénomène estival de Barbenheimer, on s’attendait secrètement à une nouvelle édition automnale lorsqu’il est apparu clairement que *Killers of the Flower Moon* sortirait en salles presque en même temps que le film-concert *The Eras Tour* de Taylor Swift. Sa chanson « Cruel Summer » était omniprésente sur les ondes cet été, sa tournée était et reste un phénomène mondial – les dates européennes de l’année prochaine se sont vendues en quelques heures à peine – et sa vie amoureuse semble occuper tout le monde. « The Eras Tour » est donc désormais aussi un film-concert de 165 minutes qui met tout en œuvre pour mettre en avant la personne Taylor Swift derrière la pop star Taylor Swift, celle des arènes de 80 000 places. Et cela réussit, malgré un spectacle grandiose, des chorégraphies, des danseurs et danseuses et tout ce cirque, grâce à exactement deux figures de style. Avec un gros plan sur les ongles de Swift. Chaque doigt est peint différemment et, sur certains ongles, le vernis est même déjà partiellement écaillé. Comment cela s’inscrit-il dans l’image, par ailleurs si minutieusement orchestrée, de la pop star ? C’est la manifestation de ce qu’Adorno appelait « le vrai dans le faux » et cela fait très probablement partie de l’image affirmée de Taylor Swift. Le fait que la pop aille de pair avec l’artificialité n’a pas échappé à Swift, qui écrit elle-même ses textes. Mais elle sait, avec l’aide du réalisateur Sam Wrench, comment, grâce à ces quelques plans sur ses ongles, s’assurer un capital d’authenticité malgré son amour pour les chaussures Louboutin à paillettes montant jusqu’aux genoux et le sens du spectacle. La mise en scène de la performance est parfaite à tous les niveaux.
Chez Radu Jude, la prestation du personnage principal est moins fastueuse que dans le stade de Swift. Dans *Do Not Expect Too Much from the End of the World*, Angela – là encore pendant deux heures et trois quarts – serpente dans la sécurité relative de sa voiture à travers un Bucarest gris et morne, essayant de venir à bout de son quotidien professionnel épuisant. Cette femme complètement épuisée doit en plus supporter les harcèlements et les remarques quotidiennes de ses contemporains masculins dans la rue. Pour canaliser sa frustration et sa colère, Angela se transforme en Bobita sur son compte TikTok. Un alter ego de mauvais goût d’Angela, qui, grâce à des filtres faciaux, rappelle Andrew Tate, misogyne autoproclamé et trafiquant d’êtres humains présumé. Un personnage en ligne qu’Ilinca Manolanche, l’actrice incarnant Angela, cultive en réalité indépendamment du film. Sous cette identité, elle s’en prend à tout et à tout le monde. Ses fantasmes sexuels grossiers et ses discours haineux racistes sont très bien accueillis par ses abonnés. Pour Angela cependant, sans que Jude ne s’étende beaucoup sur le sujet, il s’agit de sa chaîne pour faire face au marécage social qui l’entoure. La scène est plus petite, s’est déplacée vers le numérique et s’apparente davantage à un appel à l’aide caché.
Dans le documentaire de Claire Simon, *Notre corps*, toutes ces femmes reçoivent de l’aide. La caméra de Simon suit des femmes de tous horizons dans les différents services d’un hôpital parisien : des femmes en fin de grossesse, celles qui souhaitent en avoir, des femmes atteintes d’un cancer, des femmes âgées et celles qui souhaitent devenir des femmes. Claire Simon est en quelque sorte le revers de la médaille du documentaire *Hospital* (1970) de Frederick Wiseman. Les deux titres à eux seuls le montrent clairement. *Hospital*, *Notre corps* : alors que Wiseman met l’institution au premier plan, Simon s’intéresse toujours aux personnes. Aux femmes. Et ce faisant, pratiquement sans commentaire, elle se montre plus politiquement féministe que quiconque dans ce contexte. Même si « sans commentaire » n’est pas tout à fait le terme approprié. On entend régulièrement sa voix derrière la caméra, lorsqu’elle communique avec les patientes, aide les médecins en traduisant ou se montre tout simplement solidaire. Jusqu’à ce qu’elle doive alors – attention, spoiler – faire face à son propre diagnostic de cancer du sein. Une situation poignante à tous égards. « Occupez-vous du film et moi, je m’occuperai de vous », lui fait comprendre son médecin. Le rôle du cinéaste, non seulement au sens technique du terme, mais aussi vis-à-vis des thèmes abordés et des personnages réels qui se cachent derrière, réunit à nouveau Claire Simon et Martin Scorsese. Car Scorsese lui-même – attention, autre spoiler – se place devant la caméra dans l’épilogue de son western. Par solidarité envers la tribu autochtone des Osages, au cœur du film, mais aussi en tant qu’intermédiaire de la culpabilité collective à leur égard. Et enfin, il se tient bien sûr devant la caméra en tant que réalisateur, laissant entendre que son film, sa représentation de ce triste chapitre de l’histoire des États-Unis, n’est qu’un artifice artistique. Sa tentative très personnelle de se confronter aux faits réels.
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