Imaginez : une salle sombre, un écran plein phare sur une bande de gosses shootés aux popcorns et gérés par des parents au bord du burnout… C’est là qu’agit le truculant Allez Hëpp Hopp Hopp! de la réalisatrice Caroline Origer. Produit par la Fabrique d’Images au Luxembourg et distribué par Tarantula Distribution, ce dernier né de l’animation luxembourgeoise a trouvé un public plurilingue, fort de versions doublées en luxembourgeois, anglais et français. Film hybride émanant des rouages bien huilés de la coproduction européenne, Allez Hëpp Hopp Hopp! est construit tel un bon divertissement familial qui dévoile pourtant une profondeur plus sophistiquée, voire assez curieuse, si l’on s’y attarde de plus près.
Quelque part, au bord d’une falaise donnant sur un océan sans nom, Holly une petite hérissonne vit en haut d’un phare à l’abandon avec son frère. Tous deux sont traumatisés depuis la mort de leurs parents dans un accident de voiture sur la route proche, frontière de leur habitat. En face, Walter, lapin géniteur de 53 lapereaux démentiels, épuisé par sa vie de famille, se réfugie dans les livres d’aventure cherchant le Grand Frisson à l’heure de sa kidnappante paternité.
Le destin rejoint les deux héros quand Holly croise un chat dératiseur despotique et que Walter se lance dans son sauvetage suicidaire qui l’amènera à une amnésie devenant dans sa tête « Capitaine Lapin », le héros de ses livres, chevalier pourchassé par notre fameux chat tueur à gages. Là s’entame une course-poursuite sauvage, pour échapper au matou, à travers des paysages qui rappellent nos territoires, par quelques clins d’œil fantasmés ou réels, tel qu’un train qui ressemble peu ou prou à nos chers TER affublés de ce bleu « pas très Klein ».
L’histoire semble classique et sans aspérités pourtant, là où la dramaturgie surprend c’est dans l’attitude de Holly. Aussi mignonne soit-elle sous ses épines, elle montre une énergie nerveuse et décide, presque naturellement, sans montrer le moindre scrupule, de jouer avec l’amnésie de son compère de route Walter. Le lapin multi-papa a « pété un câble » et face à lui, la jeune hérissonne, portée par le souvenir de feux ses parents, entreprend de le transformer en un père de substitution.
Alors, si c’est drôle pour nous, adultes au cerveau façonné par les cinémas du monde et leur propos tantôt irascible et léger, qu’en est-il pour les enfants ? Sûrement rien de bien méchant. Juste une petite fille prête à tout pour quitter son chez elle et recommencer ailleurs pensant trouver consolation de la sorte, du haut de sa grande naïveté.
Car Allez Hëpp Hopp Hopp! ne s’égare pas dans ses vives couleurs et son esthétique chaleureuse, il réussit à contenir aussi une ligne sérieuse autour du foyer sous toutes ses formes. Qu’il puisse être prison mentale, refuge, rêve ou quiétude, que l’on veuille le fuir ou le choyer. Toute la finesse du scénario de David Freedman et Jules de Jongh est dans sa capacité à tordre la morale des deux côtés pour dire in fine : on ne quitte jamais vraiment son foyer.
Holly comme Walter fuient leur nid, sous pression de leur proche et pourtant, ils y reviennent même inconsciemment, et par nécessité physique et morale. Allez Hëpp Hopp Hopp! offre aux enfants une définition claire de cet espace affectif, construit chaque jour par les liens qui nous unissent aux autres qui le peuplent, les souvenirs qu’on y cultive et les responsabilités qu’on engage envers ceux qu’on aime. Ce film aventureux ne ment pas : en effet, on ne choisit pas d’où l’on vient, et en effet aussi, on peut choisir ce que l’on en fait.
Allez Hëpp Hopp Hopp! est tout à la fois, un film qui plaira aux enfants – et aux autres – désireux d’un périple haletant et drôle, et un film qui les fera réfléchir sur le fondement même de leur condition d’enfant. Garni de casting cinq étoiles pour chaque version – avec les voix luxembourgeoises de Jules Werner, Aurélie Biver, Jim Krier, Maddy Durrer, Claude Mohnen, Patricia Breuer, Sarah Toss – le film de Caroline Origer profite d’un mélange esthétique alliant les écoles française – dans le rythme survitaminé –, belge – dans les trognes expressives –, et britannique – pour les pointes d’humour noir –, pour se loger au bon endroit du cinéma d’animation contemporain international.