Il arrive toujours un moment où l’on jette un regard en arrière. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens lorsque leurs enfants sont grands et que la moitié de leur vie est déjà derrière eux. Qu’a-t-on donc fait de toutes ces heures de vie ?
C’est sans doute ce qu’a vécu Désirée Nosbusch. À 57 ans, elle revient sur sa vie – qui s’avère finalement extraordinaire – dans son autobiographie récemment publiée, « Endlich noch nicht angekommen ». Souvent considérée comme une petite naïve luxembourgeoise et souvent tournée en dérision, elle mérite pourtant qu’on s’y attarde de plus près. De la jeune animatrice de 13 ans à l’actrice de « Bad Banks » récompensée par le prix Grimme, en passant par des détours tortueux, parfois même embarrassants : elle a parcouru un long chemin.
Un mot sur le livre. Quand Désirée Nosbusch écrit sur Désirée Nosbusch, c’est souvent assez pénible. On cherche en vain des qualités littéraires dans ces 348 pages : « Mon grand-père m’a appris que tout ce qui nous arrive a toujours une profondeur. Et que tout ce qui se passe a toujours deux facettes, voire plus. Et d’une certaine manière, il y a toujours un côté positif, qu’il faut apprendre à voir. Quels que soient les malheurs ou les problèmes qui se glissent dans notre vie : on les résout, et mieux encore, on les résout avec le sourire. » Les platitudes s’enchaînent, elle ne marchera pas sur les traces de Virginia Woolf, on ne peut d’ailleurs pas s’y attendre. Parfois, le tout se lit comme s’il s’agissait d’une transcription mot pour mot d’une conversation (le journaliste Jochen Siemens a collaboré à cet ouvrage). Puis, cela ressemble à un journal intime écrit selon le flux de conscience, qui n’aurait pas été révisé. Les rencontres et les anecdotes ne sont pas inintéressantes, mais en raison du style, seuls quelques passages sont vraiment captivants. Les nombreux moments gênants sont à peine compensés par le fait qu’elle évite de trop s’aduler elle-même – c’est là, comme on le sait, le grand défi des autobiographies.
Qu’est-ce qui rend sa vie si passionnante ? Désirée Nosbusch n’est pas issue de la classe moyenne luxembourgeoise établie, mais vient d’un milieu modeste : son père et son grand-père étaient tous deux chauffeurs routiers, et sa mère, d’origine italienne, travaillait comme couturière. À l’école, elle était « l’autre », la fille de « mangeurs de spaghettis », pas assez aisée pour partir en vacances dans les Alpes ou sur la Côte d’Azur. Son intérêt pour un monde qui dépassait le cadre de sa maison familiale à Minetter Beles lui est notamment venu grâce à Monni Jos, directeur du Théâtre d’Esch, dans l’appartement de fonction duquel elle écoutait souvent les répétitions. Sa fascination pour la radio l’a conduite à la section jeunesse de RTL, où sa carrière a débuté et où elle a interviewé pour la première fois Pierre « Winnetou » Brice. S’ensuivirent un abandon scolaire, des émissions animées dans toute l’Europe, des études dans une école d’art dramatique à New York, de nombreux films, notamment au Luxembourg, un succès mitigé, un mariage à Los Angeles avec le compositeur de musique de film allemand Harald Kloser, deux enfants, un divorce, un second mariage, puis un retour tardif et couronné de succès avec la série *Bad Banks*.
Mais ce sont les premières années de sa carrière qui méritent une attention particulière. Désirée Nosbusch a en effet atteint sa maturité bien avant l’époque où l’on parlait du rôle des femmes dans le monde du cinéma, de ce qui se passe dans les coulisses. Des décennies avant le mouvement #MeToo. Nous sommes dans les années 70 et 80, une époque où des mineurs (principalement des filles) servaient régulièrement de divertissement à la génération plus âgée. Les rapports de force sont plus marqués, la prise de conscience des dysfonctionnements plus faible. Elle écrit : « D’autres encore ont tenté de profiter de moi alors que je cherchais à me trouver. En tant que jeune femme, je n’avais pas encore la force ni les moyens de m’y opposer à chaque fois. (…) À l’époque, les jeunes femmes comme moi devaient d’abord endurer tous ces rôles de filles habituels, faire quelques bêtises devant la caméra et dire ce que les réalisateurs et les scénaristes imaginaient d’un monde auquel elles n’appartenaient pas. J’ai vraiment souvent été la toile de fond des idées d’autres personnes, le plus souvent des hommes. Et ils ont profité du fait que nous, les jeunes femmes, voulions nous libérer, que nous étions en quête de nous-mêmes et que nous ne vivions encore dans aucun monde qui prît au sérieux ce que nous pensions et disions ».
YouTube apporte des éclaircissements sur ce genre de situations. Dans un extrait de l’émission de télévision bavaroise « Auf Los geht’s los » animée par Joachim Fuchsberger, Désirée, une jeune fille de 16 ans, est mise sur les genoux du présentateur afin qu’il lui donne une fessée. Avant que cela n’arrive, elle déclare, les grands yeux pleins de candeur : « Je sais que je mérite une punition et je la demande ». Lors de l’émission précédente, elle avait critiqué Franz Josef Strauß, alors ministre-président de Bavière. Il était question de la titularisation d’une femme aux formes un peu plus généreuses. Désirée Nosbusch trouvait, à juste titre, que cette discussion sur son poids était stupide. Elle s’exprime avec une assurance tout à fait charmante et un sens authentique de la justice. Du jamais vu à l’époque sur la télévision publique, qui a aussitôt mis fin à leur collaboration.
Plus Désirée attirait l’attention et recevait de commandes à cette époque, plus elle était dénigrée par l’intelligentsia. En octobre 1982, Georges Hausemer écrivait dans *Der Land*, citant une jeune Nosbusch : « “Je ne suis jamais allée à une fête ni ne me suis intéressée aux garçons, je préférais”, et voilà le plus important : “lire un bon livre”. Et voilà, ça y est, toute la vérité est enfin révélée, c’est désormais établi une fois pour toutes, sans aucun doute : Désirée ne se contente pas de glousser avec une naïveté de jeune fille au micro et de sourire bêtement à la caméra, non, Désirée sait aussi… lire ! Et probablement même écrire. »
Cette méchanceté était alors une tradition. Dans ce journal, on la décrivait tantôt comme une « honorable petite nymphe du cinéma », tantôt comme une « adolescente abîmée par la disco, excitée par la consommation et conformiste » ; le Spiegel la qualifiait quant à lui de « joli rien ». Même si on ne peut guère la qualifier d’actrice de haut vol – surtout dans ses premières années, lorsqu’elle est restée nue devant la caméra pendant plusieurs minutes dans *Der Fan* d’Eckhardt Schmidt –, il était vraiment facile de se délecter secrètement de ses beaux seins fermes, tout en la ridiculisant autant que possible. Les critiques masculins de l’époque semblent tout de même un peu intimidés. Demander à Klaus Kinski une interview comme ça, comme elle l’a fait à seize ans, c’était un courage que l’on n’attendait pas de la part d’une jeune femme. C’était en quelque sorte admirable dans sa naïveté pleine d’assurance. Mais pour qui se prend-elle donc ?
L’humour de vieux messieurs est une chose, les infractions pénales en sont une autre. Dès 2017, Désirée Nosbusch avait déclaré, à propos de sa relation avec son manager de l’époque, Georg Bossert, ancien directeur de la section jeunesse de RTL et de 26 ans son aîné, que ce n’était « pas quelque chose que l’on souhaiterait à qui que ce soit au monde ». Trois ans plus tard, elle a évoqué des abus ; dans son autobiographie, elle écrit : « Cet homme m’a violée. Je me souviens encore où et quand. Je ne le voulais pas, et je ne savais pas ce qu’était l’amour. » Bossert aurait en outre géré ses finances, et elle « aurait été tenue dans l’ignorance » de ses succès financiers. À 25 ans, elle s’est enfuie et a mis fin à cette relation. Bossert ne peut plus s’exprimer à ce sujet. Il est décédé ; son fils l’a poignardé à mort il y a 27 ans lors d’une dispute.
Un grand classique. Lorsque le pouvoir, le sexe, le contrôle et l’argent se rejoignent, les frontières s’estompent. Alanis Morissette, Whitney Houston ou Mariah Carey n’ont pas échappé à ce schéma dans leurs relations avec leurs managers. En 2018, dans le cadre d’un sondage, 94 % des femmes interrogées, toutes actives dans le milieu du cinéma américain, ont déclaré avoir subi une forme de harcèlement sexuel. Le faste et le glamour de l’industrie cinématographique se sont estompés, au plus tard depuis qu’Alyssa Milano a tweeté « #MeToo » en octobre 2017 ; les bulles dans les coupes de champagne pétillent à peine encore. Certes, l’appel à la responsabilité individuelle et à l’autodétermination des femmes, tel que le formule par exemple la philosophe Svenja Flaßpöhler dans ce débat, n’est pas infondé. Mais on ne peut pas attendre, en particulier de la part de très jeunes femmes, qu’elles soient capables de faire la distinction entre l’amour et l’exploitation. La manipulation et l’endormissement ont alors beau jeu – jusqu’à ce qu’elles ne sachent plus elles-mêmes exactement ce qu’elles veulent. Cette confusion, cette quête de sa propre identité indépendamment des attributions extérieures, traverse également la jeunesse de Désirée Nosbusch
; c’est un sentiment qu’elle évoque souvent dans son livre. Plus tard, lorsqu’un réalisateur ou un producteur l’a un jour reçue en peignoir dans une suite, elle s’est retournée en « souriant poliment » et est partie. « Je me suis immédiatement soustraite à toute intimité potentielle. » La grande majorité de ses rencontres se sont déroulées dans le respect ; peut-être a-t-elle simplement « eu de la chance », dans ce système « qui dépossède le corps par la force », de ne pas avoir été « perçue comme une proie ».
En fin de compte, une bonne estime de soi est la clé d’une véritable émancipation. « Je crois que, dans ma jeunesse, je n’ai pas appris, ni vu l’exemple, à m’aimer moi-même », écrit-elle. Tout cela remonte à plusieurs décennies. Aujourd’hui, Désirée Nosbusch nous regarde d’un air rêveur depuis la couverture du livre, un peu mélancolique, mais aussi sereine, comme si elle voulait dire : « J’ai tout de même trouvé un peu de paix en moi depuis. »