Difficile de dire quand l’engouement pour Robert Doisneau a commencé. Son « Baiser devant l’Hôtel de Ville », le musicien qui tient un parapluie au-dessus de son violoncelle sur les quais de la Seine ou encore ces femmes qui s’amusent sur les terrasses des bistrots parisiens sont des motifs de cartes postales bien connus qui capturent, en instantanés saisissants, l’art de vivre dans la France des années 1950 et 1960. Ils font spontanément penser à la publicité pour les Gauloises et à son slogan « Liberté toujours », apparu bien plus tard. Car, à l’instar de Georg Stefan Troller dans ses reportages sur la France, où il interviewait des stars telles que Juliette Gréco pour la télévision allemande, Doisneau semblait, à travers ses clichés, saisir l’art de vivre des Français. Cette légèreté de l’être, qui a surtout marqué l’image de la France à l’étranger, se condense en quelque sorte en un instant dans les photographies de Doisneau.
Doisneau a laissé derrière lui plus de 450 000 négatifs issus de l’ensemble de son œuvre. L’exposition organisée au musée La Boverie par le commissariat collectif (Isabelle Benoit, Francine Deroudille, Annette Doisneau, Benoît Remiche), on peut actuellement admirer environ 400 photographies de Robert Doisneau, avec des tirages datant de 1934 à 1992. L’exposition est divisée en près d’une douzaine de chapitres et s’ouvre sur une note nostalgique et ludique avec environ 70 clichés consacrés à « L’enfance ».
Le thème de l’enfance est présent tout au long de l’œuvre de Doisneau. Il s’est lui-même considéré comme un enfant toute sa vie : ses photographies d’enfants sont donc espiègles et pleines de malice, même lorsqu’elles les montrent en train de jouer au milieu des décombres de la guerre (comme dans *La voiture fondue*, Paris, 1944).
Dans l’exposition, le regard s’attarde sur les tirages en noir et blanc, dont l’effet est d’autant plus saisissant sur fond jaune : des garçons en pleine effervescence devant la Tour Eiffel, le cliché d’un garçon tenant une énorme baguette dans les bras tandis qu’il compte sa monnaie (La monnaie des commissions, 1953), ainsi que des photos d’enfants dans des salles de classe, où l’un d’entre eux jette un œil au cahier de son voisin ou regarde l’horloge. Une photo montre des garçons devant des urinoirs (Le pigeon indiscret, Gentilly, 1964). Comme souvent chez Doisneau, un détail est dissimulé, il sort du cadre et incite les spectateurs à y regarder à deux fois : un garçon a un pigeon sur la tête. Mais la photo d’un couple dansant le 14 juillet dans les ruelles de Paris (La dernière valse du 14 juillet, Paris, 1949) attire également le regard.
Devant des murs violets, l’exposition se poursuit avec une série de 40 portraits d’artistes dans leurs ateliers. Une photo de Pablo Picasso (Les pains de Picasso, 1952), vêtu de sa chemise marine rayée habituelle, assis à la table du petit-déjeuner, déconcerte par ces mains gigantesques que le peintre a posées devant lui sur la table et qui, au deuxième coup d’œil seulement, s’avèrent être des brioches disposées là. Mais Doisneau a également photographié Braque, Saul Steinberg ou Wolinski au cœur de leur chaos créatif.
Certaines affiches, comme celle d’une publicité originale pour Orangina, d’un orange flamboyant, témoignent du fait que Doisneau exerçait également une activité créative en tant que photographe publicitaire. Il travaillait minutieusement sur les décors. Pour Orangina, par exemple, éplucher soigneusement des oranges lui a demandé de nombreuses heures de travail. Une photo montre Robert Doisneau en compagnie de Raymond Grosset, de l’Agence Rapho, en 1993. Depuis sa rencontre en 1939 avec Charles Rado, fondateur de Rapho (et non de Magnum), sa collaboration avec l’agence photographique allait durer jusqu’à sa mort. L’exposition souligne à plusieurs reprises que c’est sa « photographie humaniste » qui a fait le succès de Rapho.
À « L’atelier de tirage », une reconstitution de laboratoire photo, les visiteurs peuvent découvrir l’ambiance, le matériel et les étapes du tirage afin de comprendre le processus de la photographie argentique. Car ce que beaucoup ont tendance à oublier à l’ère des smartphones, c’est que c’est avant tout l’œil du photographe – ou de son tireur – qui donne leur caractère aux images.
« Lorsque Robert Doisneau s’intéresse à l’art, il nous parle en réalité d’Humanité en montrant comment l’œuvre est aussi le réceptacle d’émotions multiples », peut-on lire dans le chapitre consacré à l’exposition. La notion d’Humanité avec un grand H est très couramment utilisée, notamment dans le discours sur l’histoire de l’art en France. Ce mot-clé a d’ailleurs été pour ainsi dire galvaudé, en particulier dans le contexte de l’ouvrage d’Edward Steichen, *The Family of Man*. Trois séries, *La Joconde au Louvre* (1945), *La Vitrine de Romi* (1948) et *La pose des statues de Maillol aux Jardins des Tuileries* (1964) montrent à quel point l’œuvre de Doisneau est un creuset d’émotions.
« Les années Vogue », 40 photographies, témoignent du fait qu’il a également fréquenté pendant un certain temps le Paris des projecteurs et de la mode – un univers qui n’était pas le sien. Ses photographies de commande, plutôt lisses sur le plan esthétique, semblent entièrement adaptées au style du magazine de mode. Son regard particulier y est à peine reconnaissable. Et pourtant, c’est bien l’imparfait qui fait la photographie (« C’est toujours à l’imparfait de l’objectif »), comme le savait déjà son ami Jacques Prévert.
Chez eux, c’était la photographie qui régnait en maître, racontent les filles de Doisneau : « Il photographiait du matin au soir, la vie était subordonnée aux clichés qui envahissaient l’atelier familial, la salle de bains a été confondue avec la chambre noire pendant de nombreuses années, les journées s’écoulaient dans l’odeur de l’hyposulfite, et étaient ponctués par la sonnerie du téléphone, le sifflement de l’obturateur du Rollei Flex et la chaleur de cette machine à givrer au nom étrange. »
Dans le chapitre « Écrivains », on découvre des portraits de Françoise Sagan, Simone de Beauvoir, Georges Simenon, Elsa Triolet et Aragon. Le chapitre consacré aux bistrots est tout aussi impressionnant : au comptoir, dans la salle à manger, en terrasse ou même dans la cave. Doisneau a su capturer ces rencontres animées entre personnes de tous horizons dans les bistrots de telle manière que cette convivialité se transmet littéralement aux spectateurs et spectatrices. L’exposition présente 30 photos de la population active, comme ces prostituées au comptoir, accompagnées d’accordéonistes, de tenanciers excentriques et de groupes de convives enjoués.
Des portraits, comme celui de la jeune Isabelle Huppert, assise d’un air coquet au comptoir d’un bistrot parisien, en train de se faire servir un verre de vin rouge (Isabelle Huppert, Café Deconquand, 267 Faubourg Saint-Martin, Paris, 11 juillet 1985) attirent véritablement le regard.
De 1934 à 1939, Doisneau a travaillé comme photographe industriel dans les ateliers de Renault à Boulogne-Billancourt ; c’est à cette époque qu’il a affiné son regard sur les mouvements sociaux et les ouvriers. Il n’a toutefois jamais été un véritable photographe social, car le plaisir de l’instant présent l’en empêchait. Ses photographies n’avaient d’ailleurs pas pour objectif de documenter des questions sociales.
Le chapitre consacré aux banlieues sort du cadre habituel : il présente, à travers 35 photographies, une facette peu connue de l’œuvre de Doisneau. « Oui, je sais, avant c’était moche, aujourd’hui c’est aussi moche, mais différemment », aurait déclaré Doisneau à propos des banlieues parisiennes. À deux reprises, Doisneau a immortalisé les banlieues parisiennes avec son appareil photo. D’abord dans les années 1950, dans un ouvrage publié en collaboration avec Blaise Cendrars, alors encore sombres et sales, puis en 1984, il y est retourné à la demande d’une administration française, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar) : il en a tiré des images colorées, sans personnes. À partir des années 1980, ses tirages se parent de couleurs, et ce précisément dans ces banlieues mornes – ce qui attire d’autant plus le regard sur ses photographies. Car Doisneau parvient à capturer même les banlieues de manière esthétiquement saisissante.
À la fin de la visite, les visiteurs découvrent alors cette photo kitsch emblématique, ce cliché en noir et blanc d’un jeune couple à Paris que tout le monde connaît : « Le baiser de l’Hôtel de Ville » (1950). À La Boverie, cette image a été transformée en rideau à travers lequel les visiteurs sortent de l’univers photographique de Robert Doisneau.
Robert Doisneau, « Instants Donnés », jusqu’au
19 avril 2026 à La Boverie, Liège. Pour plus d’informations : laboverie.com
Le catalogue accompagnant l’exposition : Robert Doisneau, Instants Donnés, 288 pages illustrées de 270 photographies, est publié par Tempora et disponible en français et en anglais à la boutique du musée.