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Arts plastiques 9 min de lecture

Erreurs liées au temps

Notre approche de l'architecture des années 70 reflète l'évolution constante de notre conception du patrimoine.

Article paru dans Édition mars 2026
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« Vous êtes l’Église de Differdange ! … même si le bâtiment n’existe plus », a déclaré l’archevêque Hollerich pour réconforter les fidèles rassemblés, lorsqu’il a désacralisé, lors d’une cérémonie en 2010, l’église Notre-Dame des Douleurs de Differdange, tombée en ruine. Seize ans plus tard, un autre bâtiment emblématique de l’avenue Charlotte est désormais menacé de démolition : l’hôtel de ville datant des années 60, dont la rénovation a été interrompue en raison de vices de construction mis au jour. L’avenir du Centre Marcel Noppeney, conçu dans les années 70, reste quant à lui incertain. Alors que la ville de Differdange s’oppose à son classement au titre des monuments historiques en raison des coûts de rénovation élevés et de défauts structurels, l’INPA, l’organisme national chargé de la conservation des monuments historiques, plaide en faveur de la préservation du bâtiment. Son directeur, Patrick Sanavia, a fait valoir que l’originalité de ces rares bâtiments encore préservés justifiait leur classement, même s’ils semblent encore récents à première vue. M. Sanavia a même évoqué la possibilité de subventions de l’État. Le Centre luxembourgeois d’architecture (Luca) soutient lui aussi la décision du ministère de la Culture de classer ce bâtiment comme monument culturel national. Mais il n’y a guère d’époque architecturale qui ait plus de mal à convaincre le public de la nécessité de sa préservation que les années 70.

Conçu par le Groupe Tetra, le Centre culturel Marcel Noppeney à Differdange apparaît comme un vestige de cette époque. Son aspect extérieur en témoigne déjà : loin de toute grandiloquence liée à la transparence du verre, on a ici affaire à une composition robuste, presque austère, faite de volumes en briques qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des formes dentelées. Et puis ces encadrements de fenêtres d’un orange vif… Une teinte qui fait écho à l’esprit d’optimisme de l’époque. Elle apporte des touches de couleur au brun de la brique, marque les transitions et souligne les seuils. À l’intérieur : des murs en briques blanches apparentes, une charpente visible. Une architecture qui ne cherche rien à cacher, ni sa structure ni son époque. Au contraire : une honnêteté fonctionnelle. La philosophie architecturale de cette époque se cristallise dans la grande salle de réunion en une clarté presque didactique. Au-dessus des têtes s’étend un treillis de poutres en acier laquées de rouge. Ici, la technique n’est pas dissimulée, mais fait partie intégrante de l’esthétique. Conduits de ventilation d’un bleu vif, câbles : tout est visible, tout revendique sa fonction. Et c’est précisément dans cette sobriété que réside la dignité de ce bâtiment, véritable manifeste d’une époque qui, à l’instar de Le Corbusier, croyait que la communauté pouvait se construire.

Un tribunal va désormais décider si le bâtiment, qui a récemment servi de centre d’hébergement pour réfugiés et qui a longtemps été utilisé comme centre culturel sous la direction de Cornel Meder – assesseur du LSAP, écrivain et ancien directeur des Archives nationales, décédé en 2018 –, sera conservé ou démoli. Les défenseurs actuels du patrimoine s’en soucient peu. Ayant généralement subi leur premier traumatisme architectural dans les années 70, ils associent la nouvelle architecture avant tout à une destruction massive et à la perte de ce qui leur est familier, à la destruction du patrimoine historique et au brutalisme à structure tectonique d’un Paul Retter, avec ses axes de fenêtres qui se répètent régulièrement et ses éléments en béton apparent qui ressortent en relief, comme c’est le cas pour le bâtiment du Forum Royal. Mais on peut aussi apprécier Retter pour ses élégants immeubles d’habitation au début de l’avenue Guillaume, leur rigueur épurée et leurs matériaux soigneusement choisis, qui créent des espaces où l’on peut encore ressentir la modernité. Même sur le boulevard Royal, on trouve des témoignages d’une poésie discrète, comme le hall sobre de la Résidence de Rome, dans la partie haute de l’avenue Pescatore, située le long des bains publics : largement encadré par des baies vitrées, il met en scène un espace intermédiaire transparent entre la voie publique et le refuge privé.

En partant de Dommeldange vers le nord, le lotissement des Terrasses de l’Europe se dresse sur la gauche, au-dessus des toits en pente de la rue d’Echternach. Tel un mur en cascade prolongeant la pente, il s’élance vers le ciel comme un tremplin. C’est le vestige d’un autre avenir. Un avenir qui était autrefois prometteur, mais qui porte aujourd’hui le charme terne des années 1970 : standardisé, monumental et un peu rebelle face à la topographie. Les couleurs pastel des façades ressemblent à un salut fané de l’époque de la crise pétrolière, quand on espérait encore pouvoir couler des utopies sociales dans du béton lavé. Les balcons s’alignent selon une géométrie rigoureuse : chaque balustrade est une promesse de soleil, de vue dégagée et de qualité de vie standardisée. Vue d’en bas, la cité semble presque flotter : un monde intermédiaire, presque aristocratique. En effet, les origines du lotissement remontent à la famille Collart, qui vivait dans le château du même nom, au pied de la colline. C’est l’atelier Neufert de Cologne qui a été chargé de l’aménagement du terrain appartenant à la famille.

Vu de l’autre côté ou de face, le spectacle est bien plus serein : un bâtiment qui s’élève tel un paquebot prêt à appareiller. Un univers, un conteneur d’avenir fait de formes géométriques. La structure horizontale, qui se dessine en étages réguliers, confère au bâtiment un rythme serein qui mesure le temps par des pas lents et réguliers. C’est une architecture qui, d’une part, évoque l’ordre, la fiabilité et la stabilité – mais qui, d’autre part, recèle également une agitation architecturale : un esprit de renouveau que la clientèle visée connaît déjà à l’étranger : « Une résidence érigée par des Européens pour des Européens », comme le souligne une annonce publicitaire pour les derniers appartements disponibles parue dans le Luxemburger Wort en 1978.

Outre le développement de la place bancaire, les années 1970 ont offert au Luxembourg l’occasion de s’imposer comme un lieu d’implantation privilégié au sein d’une Communauté européenne en pleine expansion. Cela a conduit, « après l’adhésion du Danemark, de l’Irlande et du Royaume-Uni », à d’importants projets de construction visant à « répondre à la forte demande de logements pour les fonctionnaires européens », comme le rappelle l’historien Robert L. Philippart dans Lëtzebuerg Moderne (2015). Sur le Kirchberg, face aux Terrasses de l’Europe, un peu plus bas, à hauteur du funiculaire, se cache dans un bosquet un bâtiment complexe et tentaculaire. Avec ses longues lignes courbes qui serpentent à travers le paysage, il ressemble à une immense souche d’arbre qui s’entremêle aux collines et à la verdure environnante. C’est bien plus qu’un simple édifice. Son architecture ne donne pas l’impression d’une structure en acier dominant le sol, mais plutôt d’un prolongement harmonieux du cadre naturel. L’architecte Sir Denys Lasdun a tenu à ce que l’actuelle aile ouest de la Banque européenne d’investissement (BEI) ne dépasse pas la hauteur des arbres environnants.

Sous l’effet du temps qui passe, la notion de monument s’est depuis longtemps affranchie de ses chaînes historiques bien ancrées. Chaque génération laissant sa propre empreinte, la question se pose : jusqu’à quel point un monument peut-il être « jeune » ? Alors que les bâtiments séculaires, témoins de leur époque, ont depuis longtemps trouvé leur place dans le canon de l’histoire culturelle, l’architecture moderne d’après-guerre se trouve encore aux portes de la mémoire. Elle est l’observatrice silencieuse d’un siècle mouvementé, qui se reflète aussi bien dans les édifices somptueux que dans les structures fonctionnelles. Les tours du modernisme (Tour Alcide De Gasperi), la beauté brute d’un lotissement de préfabriqués (Lallingen), les églises aux lignes épurées mais résolument audacieuses (église Saint-Joseph à Zessingen) – ne sont aujourd’hui, bien trop souvent, que les symboles d’un passé prétendument dépassé. Mais que se passerait-il s’ils étaient bien plus que cela ? Et s’ils constituaient les monuments silencieux du présent, dont la signification n’a pas encore été pleinement saisie ?

Dans son ouvrage *Konturen und Konjunkturen der Denkmalpflege* (2018), l’historienne et spécialiste de la conservation du patrimoine Ingrid Scheurmann se penche sur ces questions. En effet, même des bâtiments datant de quelques décennies seulement peuvent revêtir une importance historique – à condition de les considérer sous l’angle de leur pertinence culturelle et non de leur fonctionnalité. Il ne s’agit pas seulement ici de l’âge, mais de l’essence même de ce qu’un bâtiment apporte à l’identité culturelle d’une époque. Aujourd’hui, le critique d’architecture n’est plus uniquement guidé par la question de savoir dans quelle mesure un bâtiment s’inscrit dans le contexte de son époque, mais aussi par celle de savoir s’il sera considéré à l’avenir comme l’expression de son époque. Considérer l’architecture comme un dialogue permanent entre l’esthétique, la technique et la société ouvre ainsi des portes qui, dans le passé, étaient depuis longtemps considérées comme fermées.

Le critère déterminant pour la sélection de ces monuments n’est pas simplement leur ancienneté, mais l’importance et le potentiel d’innovation d’un bâtiment. Pourtant, au cœur même de cette mise à l’honneur, une question pressante demeure : comment concilier les exigences contradictoires de l’architecture moderne ? À l’ère de l’efficacité énergétique et des contraintes économiques, des conflits surgissent sans cesse entre préservation et transformation. La plupart du temps, ce n’est pas le pull qui l’emporte, mais la pelleteuse ; or, une démolition est encore plus inefficace, et l’énergie grise ainsi libérée – outre la perte culturelle – constitue un véritable désastre.

Un bâtiment considéré aujourd’hui comme nécessitant une protection pourrait bien être démoli dès demain si les exigences pragmatiques du marché l’exigent. Mais cette « erreur de l’époque » peut coûter cher à la société si l’on ne reconnaît pas que l’architecture d’hier a, elle aussi, ses histoires à raconter. L’architecture d’après-guerre, avec ses formes expérimentales, ses innovations en matière de matériaux et ses approches visionnaires, a souvent incarné la relation ambivalente entre fonctionnalité et beauté dans un monde dévasté par la guerre. Et, selon Ingrid Scheurmann, elle nous a laissé une mission : Elle nous met au défi de nous demander ce qui, parmi ce qui existe aujourd’hui, pourrait survivre au cours des siècles à venir en tant que monument culturel. Ainsi, la simple transmission de connaissances se transforme en un appel culturel. Le dialogue entre la modernité et la préservation du patrimoine n’est pas clos – il est au contraire marqué par une évolution constante. Le « temple » moderne n’est en effet pas seulement un édifice, mais un témoin vivant qui, non pas par sa seule matière de pierre, mais par l’histoire qu’il raconte, par les vies qu’il a abritées, rappelle les incertitudes du passé et l’imprévisibilité de l’avenir.