Déçus par le faible rendement de leur avoirs financiers et en même temps soucieux de diversifier leurs investissements, les épargnants se tournent de plus en plus vers des placements non-financiers, dits « atypiques », élargissant ainsi le champ de possibles arnaques.
En France l’année 2025 a été marquée par deux jugements hors-normes dans des affaires de malversations sur ce que l’AMF appelle des « biens divers » (tandis que la CSSF parle plutôt d’« objets de collection »).
Le 31 mars à Nancy une vingtaine de personnes ont été condamnées à des peines allant jusqu’à huit ans de prison dans l’exceptionnelle affaire dite « Carton rouge » qui a fait 1 300 victimes pour un préjudice de 28 millions d’euros. Le procès-fleuve s’était tenu sur quatre semaines à l’automne 2024, avec 150 avocats représentant 800 parties civiles : Les plaignants avaient été approchés par des escrocs après avoir laissé, entre 2016 et 2018, leurs coordonnées sur des sites Internet de vente de diamants ou de cryptomonnaies.
Le 11 décembre a été rendu à Paris le verdict dans la plus grande escroquerie à l’épargne privée jamais connue en France : elle a fait perdre 900 millions d’euros à plusieurs milliers d’investisseurs (plus de 30 000 selon les sources) dont 4 500 se sont constitués parties civiles. La société Aristophil, fondée en 2003, proposait aux épargnants d’investir en indivision dans des manuscrits originaux et lettres de célébrités (Einstein, Proust, Baudelaire, Balzac, le marquis de Sade, De Gaulle, etc.), des timbres et d’autres objets de collection. Les investisseurs se voyaient promettre un rendement annuel de huit à neuf pour cent avec la garantie de récupérer leur capital au bout de cinq ans. Il s’agissait en réalité d’une pyramide de Ponzi très classique, schéma où l’argent apporté par les nouveaux investisseurs rémunère les anciens. Le système a pu durer près de quinze ans avant de s’effondrer, la vente des actifs, supposés valoir un milliard d’euros, n’ayant rapporté que 110 millions au terme de plus de 130 ventes aux enchères organisées entre 2017 et 2023. Le fondateur Gérard Lhéritier, 78 ans, a été condamné à cinq ans de prison ferme. Cinq de ses sept complices présumés (notaire, expert-comptable, juriste, libraire, gestionnaires de patrimoine) ont pris un à deux ans de prison avec sursis.
Ces affaires, très médiatisées, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les escroqueries aux biens divers sont quotidiennes mais restent dans l’ombre faute de dépôts de plaintes, à cause du petit nombre de victimes ou par la faiblesse du préjudice moyen. De plus les litiges relèvent majoritairement des tribunaux civils et sont mal connus des autorités financières de supervision, que l’extrême variété des placements atypiques plonge dans l’embarras.
On peut grossièrement les classer en quatre catégories. Primo, les « objets précieux » : métaux (or, argent), pierres (diamants, émeraudes), bijoux et montres. Secundo, les biens en rapport avec la nature, l’agriculture et l’élevage : vin, champagne, whisky, truffes, terres rares, forêts, cheptel laitier, chevaux de course. Tertio, les objets d’art et de collection : tableaux, sculptures, timbres, voitures anciennes, livres et manuscrits. Quarto, les biens divers en rapport avec l’immobilier : chambres d’hôtels, de résidences étudiantes ou pour personnes âgées, places de parking (avec ou sans recharge pour voitures électriques), panneaux solaires.
La liste est loin d’être exhaustive. Les cryptoactifs posent un problème particulier. En France, ils ne sont pas considérés comme des actifs financiers et entrent donc dans la catégorie des « biens divers ». C’est le contraire au Luxembourg, ce qui permet à la CSSF de mieux les contrôler.
La détention de « biens divers » répond à des motivations variées : plaisir de collectionner de beaux objets (« placements passion »), recherche de meilleurs rendements, diversification des portefeuilles avec des actifs tangibles décorrélés des marchés boursiers, évasion fiscale.
Dans le même temps, elle est susceptible d’occasionner des pertes élevées. En France, selon des associations de consommateurs, les préjudices sur les places de parking se sont élevés en moyenne à 60 000 euros par dossier en 2024, tandis que celles sur le vin allaient de 12 000 à 15 000 euros, et celles sur les vaches laitières de 5 000 à 8 000 euros. En plus des risques propres à chaque type de placement (valorisation subjective, authenticité, manque de liquidité, frais, …), il s’agit de marchés hautement spéculatifs : la plupart des placements atypiques ne procurent en effet aucun rendement récurrent et la seule manière de gagner de l’argent avec eux est de revendre plus cher que ce que l’on a payé. Il est habituellement recommandé de ne pas leur consacrer plus de cinq pour cent des avoirs (hors immobilier).
Le plus souvent les biens divers (hors cryptos) sont détenus directement, sous une forme tangible propre à rassurer les consommateurs et à combler leurs cinq sens : ce sont des placements que l’on peut voir, toucher, goûter, sentir ou même entendre ! Sous cette forme, leur détention est mal documentée. Le Cahier d’études n°207, publié par la Banque centrale du Luxembourg en avril dernier (lire également page 31), indique seulement que 29 pour cent des ménages détenaient des « objets de valeur » en 2023 et qu’ils représentaient un pour cent de leur patrimoine physique. En France, c’était 2,5 pour cent du patrimoine non-financier et 1,76 pour cent des avoirs totaux selon l’INSEE. Dans les deux pays, le détail des objets de valeur n’était pas donné.
Mais pour des raisons variées, notamment les contraintes matérielles de la détention physique (stockage, sécurité) qui occasionnent un coût parfois élevé, auquel il faut ajouter celui des assurances, de plus en plus d’investisseurs choisissent de les détenir par le truchement de fonds. Par exemple l’amateur de vieilles voitures pourra investir dans le « Carpital Legend Cars Fund » ou dans le « Hettika Klassik Fund », deux fonds luxembourgeois. Les plus nombreux sont les OPC investis en or, en métaux précieux, en vins et en forêts, avec des « tickets d’entrée » parfois très élevés.
Cette « financiarisation » des placement atypiques les fait automatiquement tomber sous le coup de la réglementation financière classique. Ce mode d’investissement ne met pas à l’abri d’une mauvaise gestion, mais les malversations sont plus rares et l’intervention rapide du régulateur permet de limiter les dégâts.
Au Luxembourg personne n’a oublié l’affaire « Nobles Crus », du nom de ce fonds géré par Elite Advisers, investi dans les grands vins, qui a connu un grand succès en 2010 et 2011. Dès l’année suivante, des articles de presse ont mis en cause la méthode de valorisation des bouteilles, la gestion du fonds et même l’authenticité de certains lots, amenant la CSSF à suspendre les souscriptions et les rachats dès mai 2013. On estime qu’au final, les investisseurs ont perdu soixante pour cent de leur mise initiale. Le « French Art Fund », premier fonds français dédié au marché de l’art à avoir été agréé par l’AMF, a été liquidé en mai 2025, à peine seize mois après son lancement.
Pratiquement toutes les catégories de placements atypiques ont fait l’objet d’arnaques. Certains, parmi les plus anciens, connaissent des fraudes permanentes ou récurrentes : C’est le cas de l’or, des diamants, des œuvres d’art, des timbres, des montres mais aussi des vaches laitières et des conteneurs. D’autres, qui ont défrayé la chronique dans le passé, se sont fait oublier (wagons, chevaux de course). De nouvelles catégories sont apparues récemment, comme les cryptoactifs, les places de parking, les énergies renouvelables, les « placements verts » ou les résidences pour personnes âgées. Selon un superviseur, « les escrocs surfent sur l’actualité et font évoluer leurs offres en fonction des modes », ajoutant que « ces changements permanents leur permettent aussi de passer sous les radars ».
En octobre 2024 une étude de BVA Xsight pour le compte de l’AMF sur un vaste échantillon de 5 000 adultes, intitulée « Arnaques à l’investissement » montrait au sein de la population l’existence d’un terrain favorable à l’investissement en biens divers. Quarante pour cent des sondés étaient d’accord avec l’opinion selon laquelle « pour faire de bons placements il faut laisser tomber les placements traditionnels » (une proportion montant à 49 pour cent chez les 18-34 ans), tandis que la moitié estimait que « la bourse ne rapporte pas grand-chose pour un risque important ». Près du quart adhéraient à ces deux opinions à la fois.
Plus du tiers des sondés déclaraient avoir vu au moins une publicité pour ces placements sur Internet, sur une application ou sur les réseaux sociaux, et un sur cinq avouait avoir effectué une recherche à leur sujet. Finalement seule une minorité avait souscrit (6%) mais pour des montants parfois élevés (44% ont investi plus de 10 000 euros) et plus de la moitié d’entre eux ont été victimes d’escroqueries, principalement sur l’immobilier (chambres de résidences, parking), l’agriculture (terres, forêts, cheptel), les diamants et l’or !
Initialement limités à la supervision des placements financiers « classiques », les régulateurs se sont progressivement dotés de de pouvoirs de contrôle et de surveillance renforcés sur les placements atypiques, quel que soit leur mode de détention (en direct ou par le truchement de fonds). C’est le cas de l’AMF depuis 2017.
Mais le dispositif connaît quelques ratés. Il est fondé sur le « numéro d’enregistrement » que toute société souhaitant commercialiser des biens divers doit obtenir auprès de l’AMF. Il est attribué après l’instruction d’un dossier permettant notamment de vérifier l’organisation de la société, l’honorabilité de ses dirigeants, leurs compétences, leur expérience mais aussi la présence de garanties suffisantes et adaptées à la nature de l’opération (expert pour la valorisation des biens, assurance, …). Il doit figurer sur tous les documents d’information à destination des investisseurs et sur les publicités, et les sociétés qui en disposent sont inscrites sur une « liste blanche » publiée sur le site de l’AMF. Problème : mi-juin 2026 elle ne comporte que douze noms, dont sept liés au vin, la lourdeur de la procédure d’agrément pouvant être une explication.
Dans le même temps, la « liste noire » des sites non autorisés à proposer des biens divers, hors cryptoactifs, comprenait 384 noms dont près de 90 pour cent étaient concentrés sur quatre catégories de placements atypiques : le vin et le champagne (100 noms), les diamants (92), l’or (78) et, plus étonnant, le cheptel (73). Elle ne mentionne quasiment aucun site relatif aux « nouveaux placements » en biens divers comme les places de parking, les panneaux solaires ou les résidences pour personnes âgées.
Comme ces sites pullulent sur Internet, on peut en déduire que, sans être frauduleux, la quasi-totalité ne possèdent pas les autorisations nécessaires. L’AMF reconnaît d’ailleurs que « de nouveaux acteurs non autorisés apparaissent régulièrement » et que sa liste noire ne couvre pas l’ensemble des offres frauduleuses.
Les autorités financières, mais aussi la police et la justice semblent quelque peu désabusées car les arnaques ne diminuent pas malgré leurs mises en garde et la médiatisation de certaines affaires. Une enquête menée en Californie en 2024 offrait un constat un peu déprimant : La moitié des victimes d’escroquerie avaient déjà vécu au moins une expérience du même genre au cours des deux dernières années !