Le 15 novembre, Georges Mischo, ministre du Travail du CSV, a déposé au Parlement le projet de loi visant à augmenter le salaire minimum. En 1973, la Chambre des députés (sous un gouvernement CSV-DP) avait inscrit dans la loi l’obligation d’ajuster le salaire minimum non seulement régulièrement en fonction de l’inflation, mais aussi tous les deux ans – en tenant compte de la conjoncture économique générale – en fonction de l’évolution des salaires réels. En 2006, cette disposition a été reprise dans le Code du travail nouvellement créé. Si la loi de M. Mischo entre en vigueur, le salaire minimum sera augmenté de 2,6 % au 1er janvier. Le salaire minimum non qualifié (pour les salariés de plus de 18 ans) passera de 2 570 à 2 635 euros, et le salaire minimum qualifié de 3 085 à 3 165 euros.
Au 31 mars, 70 113 salariés à temps plein et à temps partiel percevaient le salaire minimum au Luxembourg. D’ici fin décembre, ce chiffre devrait atteindre 70 585 selon les prévisions du Statec, dont 39 928 percevront le salaire minimum pour les emplois non qualifiés et 30 657 celui pour les emplois qualifiés. Dans le secteur privé, entre 16 et 18 % des salariés perçoivent le salaire minimum, une proportion qui est restée stable ces dernières années. Dans le secteur de l’hôtellerie, de la restauration et des cafés, plus de la moitié des salariés (11 600) vivent du salaire minimum, contre un tiers (15 500) dans le commerce de détail. Les femmes perçoivent plus souvent le salaire minimum que les hommes.
La plupart des personnes percevant le salaire minimum résident dans le canton d’Esch-sur-Alzette (13 200), suivi de la ville de Luxembourg et de ses environs (7 386). Leur proportion par rapport à la population totale est la plus élevée dans l’Ösling et le Minett : dans les cantons de Wiltz (21,5 %), Clerf (20,7 %), Diekirch (20,6 %) et Vianden (19,4 %) ; à Esch-sur-Alzette (19,4 %) et à Echternach (19,2 %) ; elle est la plus faible à Luxembourg-Ville (10,8 %), à Capellen (12,8 %), à Mersch (14 %) et à Grevenmacher (14,1 %). Les frontaliers ne sont pas pris en compte par l’IGSS.
Le 30 août, Georges Mischo a déposé à la Chambre le projet de loi visant à transposer la directive 2022/2041 relative aux salaires minimums adéquats dans l’Union européenne. Avec cette directive adoptée il y a deux ans, la Commission européenne entend améliorer les conditions de vie et de travail, réduire les inégalités sociales et accroître les chances d’ascension sociale. Parallèlement, il s’agit de protéger les travailleurs et travailleuses contre la pauvreté malgré l’emploi (working yet poor), qui, tout comme la pauvreté en général, a augmenté au cours de la dernière décennie dans l’ensemble de l’UE. « Des salaires minimums adéquats profitent tant aux travailleurs et aux entreprises de l’Union qu’à la société et à l’économie en général, et constituent une condition préalable essentielle à une croissance équitable, inclusive et durable », précise la directive.
La Commission ne fixe pas de valeurs contraignantes, mais elle recommande aux États membres de s’appuyer, lors du recalcul du salaire minimum, sur des « valeurs de référence couramment utilisées au niveau international », telles que 60 % du salaire médian brut ou 50 % du salaire moyen brut. Le Luxembourg s’y oppose pour des raisons de compétitivité.
Le 17 novembre, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, a certes admis dans une interview accordée à RTL Radio : « Il est très difficile de vivre avec le salaire minimum. » Mais il a également fait remarquer : « Ce n’est pas l’État qui verse le salaire minimum, ce sont les employeurs, et il faut donc aussi tenir compte du fait que, puisque nous parlons de compétitivité, tout cela doit aller de pair : il faut mener une politique sociale et veiller à ce que celui qui verse le salaire puisse lui-même s’en sortir. » Dans d’autres pays européens où le coût de la vie est également élevé, le salaire minimum serait bien inférieur à celui du Luxembourg, a affirmé M. Frieden. Aux Pays-Bas, il s’élève à 2 100 euros, en France à 1 700 euros : « Et ce n’est pas comme si, quand on va faire ses courses au supermarché aux Pays-Bas, le beurre et le lait ne coûtaient rien. »
En effet, avec un salaire horaire de 15,25 euros, le Luxembourg dispose toujours du salaire minimum légal le plus élevé de l’UE. D’autres pays rattrapent toutefois leur retard. Aux Pays-Bas, le salaire minimum augmentera de 6 % le 1er janvier (pour les salariés de plus de 21 ans), passant de 13,27 à 14,06 euros. Extrapolé sur une semaine de 40 heures, cela représente 2 433 euros par mois, soit seulement 200 euros de moins qu’au Luxembourg. En Irlande, que l’on cite régulièrement comme le principal concurrent du Luxembourg en raison de sa place financière, le taux horaire augmentera également de 6 % dans un mois, passant de 12,7 à 13,5 euros (soit 2 335 euros par mois). En Allemagne, le salaire minimum légal passera en janvier de 12,41 à 12,82 euros de l’heure, ce qui correspond à un salaire mensuel de 2 220 euros. En France, le salaire minimum s’élève désormais à plus de 2 000 euros (calculé sur la base de 40 heures de travail par semaine).
Il est frappant de constater que, dans presque tous ces pays, le salaire minimum a augmenté davantage qu’au Luxembourg au cours des dix dernières années : de 50 % en Allemagne (où il n’a été introduit qu’en 2015), de 54 % aux Pays-Bas et de 48 % en Irlande. Au Luxembourg, il n’a augmenté que de 37 % au cours de la même période, malgré son indexation, son ajustement à l’évolution des salaires réels et une hausse exceptionnelle de 0,9 % en 2019.
L’affirmation de Frieden selon laquelle « le beurre et le lait » ne sont pas gratuits aux Pays-Bas est bien sûr exacte, mais dans presque tous les pays européens, le coût de la vie est inférieur à celui du Luxembourg. Dans l’indice européen des prix à la consommation, le Grand-Duché occupe la troisième place avec 134,5 points, derrière le Danemark (143) et l’Irlande (142). Aux Pays-Bas (118), ainsi qu’en France et en Allemagne (110 chacun), le coût de la vie est nettement moins élevé. Le Luxembourg occupe la première place du classement européen dans la catégorie des produits alimentaires et des boissons non alcoolisées. Les meubles sont également chers au Grand-Duché. Les vêtements et les chaussures, ainsi que les nuitées à l’hôtel et les repas au restaurant, ne sont ni plus chers ni moins chers au Luxembourg que dans les pays de référence cités. En revanche, les boissons alcoolisées, le tabac et l’énergie sont moins chers, ce qui s’explique par la faiblesse des accises et peut-être par le plafonnement des prix de l’énergie, qui devrait être en grande partie supprimé au début de l’année prochaine.
Le Luxembourg occupe également la première place dans le classement d’Eurostat concernant le rapport standardisé entre les prix de l’immobilier et les revenus. Avec 132,5 points, ce chiffre a certes légèrement reculé en 2023 par rapport aux deux années précédentes, mais il reste largement supérieur à celui d’autres pays européens, tels que les Pays-Bas (107), le Danemark (105), l’Irlande (95) ainsi que la France, l’Allemagne et la Belgique (102 à 103).
Seules la France (et le Royaume-Uni) atteignent actuellement la valeur de référence recommandée par la Commission européenne, selon laquelle le salaire minimum devrait s’élever à 60 % du revenu médian ou à 50 % du revenu moyen. Selon l’OCDE, le salaire minimum au Luxembourg en 2023, qui s’élevait à 45 % du salaire moyen et à 56 % du salaire médian, était similaire à celui de l’Allemagne (45/51 %), mais plus élevé qu’aux Pays-Bas (41,34/49,14 %) et en Irlande (37,44/48,32 %). Étant donné que le salaire minimum augmente plus rapidement dans ces pays qu’au Luxembourg, des changements pourraient intervenir l’année prochaine.
De plus, dans de nombreux pays, la couverture par les conventions collectives, qui garantissent généralement des salaires supérieurs au salaire minimum légal, est nettement plus élevée qu’au Luxembourg : en France et en Belgique, elle avoisine les 100 %, en Finlande, en Suède et au Danemark (où il n’existe pas de salaire minimum légal), elle dépasse les 80 %, et aux Pays-Bas, elle est supérieure à 75 %. Au Luxembourg et en Allemagne, le taux de couverture des conventions collectives n’est que de 55 %, contre 35 % en Irlande. La Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofund) a certes recueilli des chiffres comparatifs sur les salaires de base négociés dans les conventions collectives. Cependant, comme les conventions collectives ne sont pas accessibles au public dans certains pays (dont le Luxembourg), les données disponibles sont trop limitées pour permettre de tirer des conclusions fiables.
Au Luxembourg, c’est surtout la proportion de « travailleurs pauvres » qui est alarmante. Avec 14,7 %, elle est supérieure à celle de tous les autres États membres de l’UE : plus de deux fois supérieure à celle de la France et de l’Allemagne (6 %), trois fois supérieure à celle du Danemark, de l’Irlande et des Pays-Bas (5 %), et près de quatre fois supérieure à celle de la Belgique (4 %). Le taux de risque de pauvreté au Luxembourg en 2023, qui s’élevait à 21,4 % (selon Euro-
stat), était également supérieur à celui des pays susmentionnés et à la moyenne européenne.
Bien que les chercheurs ne considèrent pas l’augmentation du salaire minimum comme une panacée contre la pauvreté au travail et le risque de pauvreté en général, elle pourrait néanmoins améliorer considérablement la situation des personnes concernées. Des études menées dans le cadre du projet de recherche transfrontalier « Working, Yet Poor », coordonné par l’Université du Luxembourg, ont montré qu’au Luxembourg, ce sont surtout les travailleurs non qualifiés, employés dans des secteurs à bas salaires tels que l’hôtellerie-restauration ou le commerce de détail, qui sont touchés par la pauvreté et le risque de pauvreté. Dans ces deux secteurs économiques, le taux de couverture des conventions collectives est très faible. Les organisations patronales ont toujours rejeté les conventions collectives sectorielles. De même, dans son plan d’action visant à accroître la couverture des conventions collectives dans le cadre de la mise en œuvre de la directive européenne sur le salaire minimum, le gouvernement CSV-DP ne souhaite pas créer d’incitations légales pour que les entrepreneurs concluent des conventions collectives sectorielles. Il mise plutôt sur le soutien de l’État : il a augmenté l’allocation de vie chère, a décidé d’accorder des allègements fiscaux à (tous) les salariés percevant le salaire minimum et aux parents isolés, et entend simplifier l’accès aux aides au logement.
On peut se demander si ces mesures suffiront à réduire la proportion de travailleurs pauvres et le taux de risque de pauvreté. La Chambre des salariés (CSL), qui est à ce jour la seule à avoir rendu un avis sur le projet de loi de Mischo visant à transposer la directive européenne sur le salaire minimum, réclame – en plus des mécanismes d’ajustement déjà en place – une augmentation du salaire minimum brut d’au moins 3,1 % (80 euros), afin que les valeurs de référence recommandées par la directive puissent être mises en œuvre. Pour atteindre le budget de référence calculé par le Statec, qui permet aux ménages luxembourgeois de mener une vie décente, une augmentation de 32,7 % (860 euros) serait nécessaire, écrit la CSL, qui rejette le projet de loi de Mischo. Dans un article publié dans le cadre du projet « Working, Yet Poor », le spécialiste du droit du travail Antonio García-Muñoz attribue également la forte proportion de travailleurs pauvres, entre autres, à l’absence de conventions collectives dans les secteurs à bas salaires et à l’écart important entre le salaire minimum des travailleurs non qualifiés et celui des travailleurs qualifiés.
Au cours des derniers mois, Luc Frieden et Georges Mischo ont tous deux rejeté à plusieurs reprises ces mesures pour des raisons de compétitivité. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que ni les restaurants, hôtels et bars, ni les magasins de vêtements et de chaussures au Luxembourg ne sont en concurrence directe avec des commerces similaires en Allemagne, en France ou en Belgique, et encore moins aux Pays-Bas et en Irlande. Étant donné que le salaire minimum, notamment en Allemagne, se rapproche peu à peu de celui du Luxembourg et que les travailleurs potentiels venus de France et de Belgique se demandent désormais de plus en plus souvent s’ils souhaitent, pour quelques centaines d’euros, accepter de longs trajets sur des autoroutes complètement saturées ou dans des trains bondés et souvent en retard, la concurrence réelle porte moins sur les coûts salariaux que sur la main-d’œuvre.
Les précurseurs philosophiques de la théorie économique ordolibérale, que Luc Frieden et ses amis chrétiens-démocrates (allemands) souhaitent mettre en pratique sur le plan politique, savaient déjà que des salaires minimums adéquats et d’autres mesures de politique sociale réclamées par les syndicats peuvent tout à fait favoriser la compétitivité. Car rien ne dissuade davantage les investisseurs, les capitaux et les « talents » que la pauvreté.