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Économie nationale 14 min de lecture

Un écho des dysfonctionnements

Depuis des années, la couverture de l'actualité locale dans les quotidiens perd de son importance. Cela a des conséquences non seulement sur la cohésion sociale, mais aussi sur la démocratie.

Article paru dans Édition juillet 2022
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Arezzo – Le vénérable Alvin Sold est assis sur la terrasse de sa maison de vacances louée, située sur une colline en Toscane, et lit le Corriere di Arezzo. Ce journal régional de la province de 335 000 habitants, située au sud-est de Florence, ouvre son édition de mardi matin avec une pétition contre la construction d’un train à grande vitesse. Une autre actualité importante concerne l’affaire d’un harceleur de 70 ans qui a importuné une femme de 28 ans. Le Corriere consacre une page entière à un chantier et rend compte de la fermeture prévue d’une fromagerie qui emploie 20 personnes. La nouvelle selon laquelle Elon Musk souhaite acheter un ancien château dans la ville voisine de Sienne n’est traitée que de manière marginale. En Italie centrale, de nombreuses provinces disposent encore de leur propre journal local. Ils ne survivent peut-être que parce que la population y est plus homogène et que les gens parlent une langue commune, suppose l’ancien directeur général d’Editpress et rédacteur en chef du Tageblatt, tout en évoquant l’époque où le journalisme local constituait encore une corporation à part entière, même au Luxembourg : « Le journal local a toujours été aussi un “écho des dysfonctionnements” », affirme Sold. Aujourd’hui, il ne peut plus remplir ce rôle que de manière limitée.

Le « Luxemburger Wort » a pratiquement réduit de moitié sa rédaction locale ces dernières années, dans le cadre de mesures d’économie et de « restructurations ». Le « Tageblatt » compte lui aussi aujourd’hui moins de journalistes locaux qu’il y a dix ans. Mais ce qui a surtout diminué, c’est le nombre de correspondants indépendants. Pendant des décennies, ceux-ci ont couvert, moyennant une modeste rémunération, les conseils communaux, les assemblées générales, les poses de première pierre, les ouvertures d’établissements, les inaugurations, les hommages et les remises de chèques dans tout le pays. Le Tageblatt comptait par moments jusqu’à 50 correspondants locaux, qui intervenaient principalement dans le sud et le centre du pays, mais couvraient également en partie l’est et le nord du Luxembourg. Le journal était présent dans presque toutes les communes, même les plus petites.

Les correspondants étaient pour la plupart des fonctionnaires et des enseignants de sexe masculin, capables d’écrire plus ou moins correctement ; plus tard, des élèves et des étudiants vinrent s’ajouter à ce groupe. Ils disposaient d’un bon réseau au sein de leur communauté locale et faisaient office de trait d’union entre les associations, les élus locaux et la rédaction du journal. Leur mission leur valait la reconnaissance et un certain statut au sein de la communauté villageoise. Peu à peu, ils ont « disparu », la relève s’étant fait attendre, sans doute principalement pour des raisons socio-structurelles. Cette évolution a commencé il y a déjà 30 ans. Aujourd’hui, le *Wort* et le *Tageblatt* ne travaillent plus qu’avec quelques correspondants locaux ; la plupart des antennes régionales qu’ils géraient, en plus de leur rédaction principale, dans les quatre circonscriptions électorales ont été fermées. Le Wort dispose tout de même encore de bureaux à Esch-sur-Alzette et à Grevenmacher et gère, avec un succès mitigé, la plateforme en ligne de journalisme citoyen « My Wort ».

Pour compenser la disparition progressive des correspondants, les quotidiens ont embauché des rédacteurs et rédactrices locaux supplémentaires dans les années 1980 et 1990. Ils devaient avant tout couvrir les réunions du conseil municipal, qui se tiennent principalement pendant la journée, mais aussi rendre compte des chantiers, des routes endommagées, des accidents de la route graves et des incendies domestiques. Les articles sur des personnes qui se sentaient abandonnées par la justice ou les autorités relevaient tout autant de leur domaine de compétence que les scandales politiques locaux, la corruption et le népotisme. Parfois, la nature et l’intensité de la couverture médiatique pouvaient même faire pencher la balance lors des élections municipales. Souvent, les « localiers » étaient des personnes issues d’autres métiers qui avaient fait leurs preuves sur le terrain en tant que correspondants et disposaient déjà d’un bon réseau. Au sein de la rédaction locale, ils recevaient ensuite une formation journalistique de base. Certains passaient ensuite aux rubriques politique, culture ou économie ; d’autres restaient à la rubrique locale, où ils transmettaient leur « savoir-faire » aux débutants.

Empathie Ce parcours journalistique « classique » n’existe pratiquement plus aujourd’hui. Les jeunes rédacteurs ne s’intéressent plus à l’actualité locale. La plupart ont suivi une formation universitaire, certains en journalisme et/ou en communication, et se sentent appelés à des missions plus nobles. « Beaucoup de jeunes veulent se lancer directement dans la politique nationale et, de préférence, se consacrer immédiatement au journalisme d’investigation », déplore Roland Arens, rédacteur en chef du Luxemburger Wort. Or, la rubrique locale est l’une des plus importantes de la rédaction, et les exigences y sont tout aussi élevées que dans les autres services. L’empathie est une condition essentielle pour s’imposer dans le journalisme local, explique M. Arens. Les journalistes locaux sont en contact direct avec les lecteurs et jouent donc un rôle indispensable dans le lien entre le lecteur et le journal. Robert Schneider, ancien responsable de la rubrique locale du Tageblatt, souligne que, même aujourd’hui, les informations locales sont souvent introuvables sur Internet. « Le journaliste doit descendre dans la rue et parler aux gens, il doit collecter lui-même ses informations. »

Depuis quelques années, le journal « Das Wort » – tout comme le « Tageblatt » – adopte une nouvelle approche de l’actualité locale. La volonté d’exhaustivité a cédé la place à une couverture sélective. Les journalistes n’assistent pratiquement plus aux réunions du conseil municipal que lorsqu’un projet d’envergure y est présenté ou que l’ordre du jour laisse présager une controverse. Le devoir de chroniqueur, qui a longtemps dominé les pages locales, ne joue pratiquement plus aucun rôle. L’accent est désormais mis sur les reportages et les interviews mettant en avant des personnes qui ont accompli quelque chose d’exceptionnel ou qui s’engagent pour une bonne cause. Parfois aussi lorsqu’ils ont été frappés par un grave coup du sort.

En 2016, le journal avait commandé une étude « Lesewert » qui avait révélé que les reportages locaux ayant une portée nationale figuraient parmi les articles les plus lus du journal. Les maisons d’édition étant également des entreprises commerciales qui cherchent à réaliser des bénéfices, elles orientent davantage leur couverture médiatique vers les sujets qui se vendent bien. Depuis que l’audience des articles peut être mesurée sur le web, cette tendance s’est encore renforcée.

Jean-Lou Siweck a été l’un des principaux artisans de cette évolution. De 2013 à 2017, il a été rédacteur en chef du Wort, puis, de 2018 à 2021, co-rédacteur en chef du Tageblatt et directeur général de la maison d’édition Editpress. Depuis dix mois, il est directeur de Radio 100,7. Le journalisme local, tel qu’il était pratiqué autrefois, est « terriblement coûteux », déclare-t-il dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Les quotidiens disposant de moins de moyens financiers en raison de la baisse des recettes publicitaires et de la réorientation des aides à la presse, cela n’est plus viable aujourd’hui. Le devoir de chronique n’intéresse que les habitants d’une commune ou d’une région spécifique, mais pas un large public. Enfin, ce n’est pas une grande satisfaction journalistique que de passer des heures assis à une réunion du conseil municipal pour ensuite rédiger un résumé, estime M. Siweck, qui n’a lui-même jamais travaillé comme rédacteur local.

Mikrolokal Avec le passage de la presse écrite au numérique, les exigences journalistiques ont évolué à l’ère postmoderne ou « post-idéologique ». Les anciens « journaux de parti » sont devenus des quotidiens qui s’efforcent de rendre compte de l’actualité de la manière la plus objective possible, en s’appuyant uniquement sur des faits. Les opinions politiques ne doivent désormais s’exprimer que dans les commentaires et les éditoriaux. Cette tendance se reflète également dans la couverture médiatique locale. Alors qu’il y a encore dix ou quinze ans, le Tageblatt s’efforçait au moins de couvrir toutes les assemblées générales des sections locales de l’OGBL, du LSAP et du Foyer de la Femme, tandis que le LCGB, le CSV et Fraen a Mammen avaient particulièrement la parole, on n’en trouve aujourd’hui pratiquement plus aucune trace dans les journaux.

Alvin Sold déplore la disparition des actualités micro-locales dans les journaux, qui contribuaient de manière importante à la cohésion sociale. Les actualités locales ont toujours pu être vérifiées par tout un chacun, car elles concernaient directement la vie des gens, explique M. Sold, qui a débuté sa carrière de journaliste en tant que reporter local au Républicain Lorrain. C’est pourquoi le chroniqueur devait travailler avec une grande précision, les erreurs étant immédiatement repérées par les lectrices et lecteurs. Ce devoir de précision et la vérifiabilité immédiate des actualités locales ont grandement contribué à la crédibilité des journaux dans leur ensemble et ont également rejailli sur d’autres rubriques : « Lorsque le lecteur constatait que la couverture locale était correcte, il pouvait partir du principe qu’il en allait de même pour le reste du journal », estime Alvin Sold.

Jean-Lou Siweck souligne quant à lui qu’il n’était pas rare que les comptes rendus du conseil municipal soient rédigés par les secrétaires communaux et parfois même par les conseillers municipaux eux-mêmes, ce qui ne témoignait pas nécessairement d’une objectivité journalistique. Alvin Sold rétorque qu’autrefois, l’objectivité n’était jamais exigée dans les reportages sur la politique locale ; il suffisait que les faits soient exacts. Pour se forger une opinion, les gens lisaient simplement deux ou trois journaux politiques. Sold n’accorde guère d’importance à une couverture médiatique indépendante ou objective. Il s’agirait plutôt d’une « pseudo-neutralité cachée ».

La transition d’une presse quotidienne axée sur la politique partisane vers une presse qui traite désormais de manière plutôt aléatoire des questions d’opinion est toutefois pratiquement irréversible. La tentative de Luc Frieden, ancien président du conseil d’administration de Saint-Paul, de ramener le journal dans la ligne du CSV a échoué en 2018. Après le rachat de la maison d’édition par le groupe multinational Mediahuis, cela semble être devenu encore plus difficile. Le Tageblatt s’est lui aussi adapté à cette tendance et s’efforce depuis quelques années de garantir la diversité des opinions et la neutralité. Sur le plan de leur orientation politique, les deux journaux ne se distinguent plus que très légèrement l’un de l’autre.

Outre la disparition du journalisme d’opinion politique, le fait de renoncer à l’exhaustivité et le choix sélectif des sujets pourraient avoir des conséquences considérables sur la vie politique locale. Les deux grands quotidiens ne couvrent plus qu’une fraction des séances du conseil communal. Le Tageblatt se concentre sur les grandes communes du sud, la ville de Luxembourg et, depuis quelque temps, sur la nouvelle commune de Bissen, où s’applique le système de représentation proportionnelle, car Google souhaite y construire un centre de données. Le *Wort* ne couvre pratiquement plus que les séances dont l’ordre du jour comporte au moins un point susceptible d’intéresser un public plus large que les seuls habitants de la commune. Et même dans ce cas, il n’y a souvent pas d’urgence : on préfère prendre le temps de faire des recherches sur ce sujet et de fournir des informations de fond au lecteur, explique Roland Arens au journal *Der Land*. L’époque où le *Wort* et le *Tageblatt* se disputaient les scoops politiques locaux est révolue depuis longtemps.

Déficit démocratique. Cette sélectivité a toutefois eu pour conséquence que la presse quotidienne ne peut plus remplir son devoir d’information, qui a constitué pendant des décennies le fondement même de son existence. Au niveau de la politique locale, elle ne peut plus remplir son rôle d’organe de contrôle démocratique. Le président de Syvicol, Emile Eicher (CSV), déplore que de nombreuses petites communes ne puissent plus faire passer leurs messages de manière adéquate. Les journalistes ne se rendraient plus dans les petites communes que lorsqu’une bagarre éclate au sein du conseil communal, plaisante M. Eicher. Les responsables de l’opposition, même dans les communes comptant davantage d’habitants, ne voient pas pourquoi ils devraient encore prononcer de grands discours politiques au conseil communal si le public n’en a de toute façon plus connaissance. Certaines communes ont donc enrichi leur site web, diffusent leurs séances en direct sur Internet ou sur leur propre chaîne de télévision, ou encore informent leurs citoyens via Facebook et Instagram. Cependant, cette offre manque d’analyse journalistique et d’informations de fond, déplore Gilles Siebenaler, ancien responsable de la rubrique locale du journal *Le Wort* et désormais rédacteur en chef du magazine en ligne *Reporter*. À l’instar de l’État, qui emploie plus de 50 chargés de communication, ce sont surtout les grandes communes qui se sont désormais dotées de leur propre service de relations publiques. À elle seule, la ville d’Esch emploie plus d’une demi-douzaine de chargés de relations publiques, dont la moitié sont d’anciens journalistes du *Dageblatt* et du *Wort*. Des villes comme Luxembourg, Esch-sur-Alzette et les communes de la Nordstad publient leurs propres magazines et diffusent sur Facebook et Instagram des photos promotionnelles esthétiquement soignées de leurs inaugurations et autres événements. Le problème réside avant tout dans cette présentation très partiale : les agents de l’administration communale font de la propagande politique en faveur de leur maire et de ses échevins, tandis que l’opposition n’est mentionnée que de manière marginale. Il n’y a pas de débat public critique.

Les maisons d’édition sont conscientes de ce déficit démocratique. La situation actuelle ne satisfait personne. Robert Schneider est convaincu que le potentiel de lectorat pour le journalisme local reste important, mais que seule l’offre fait défaut. Il ne croit pas que les réseaux sociaux puissent combler ce vide, comme l’affirment certains professionnels des médias. Ce qui s’y pratique relève plutôt du « journalisme privé » : des gens qui se mettent en avant en partageant des photos de leurs repas et de leurs vêtements, et en racontant leurs sentiments au monde entier. Le président du Conseil de la presse, Roger Infalt, qui était lui aussi rédacteur en chef local au Tageblatt jusqu’en 2016, souhaiterait que les journaux investissent davantage dans la rubrique locale plutôt que dans la couverture de l’actualité internationale, qui est après tout accessible partout. Jean-Lou Siweck se demande si les journaux purement locaux pourraient être rentables sous forme numérique, car cela n’entraîne pas de frais d’impression. La nouvelle loi sur la presse prévoit en tout cas une aide temporaire pour les médias start-up comptant au moins deux journalistes. Quant à savoir si un tel produit pourrait se développer et s’imposer durablement, c’est une autre histoire.

Pour autant, le *Wort* et le *Tageblatt* n’ont pas encore fait une croix sur le journalisme local. Même si de nombreux sujets – notamment dans le domaine des faits divers – sont aujourd’hui diffusés presque exclusivement sur RTL et dans L’Essentiel, et que Maison Moderne s’est forgé, grâce à ses publications, une couverture « locale » adaptée aux expatriés et à la place financière, ces médias souhaitent continuer à miser sur des reportages locaux de qualité. Le Wort, qui ne dispose actuellement plus que d’une douzaine de journalistes locaux, souhaite continuer à recruter dans ce domaine et à renforcer à nouveau sa rédaction locale, déclare Roland Arens. La rubrique locale est aujourd’hui dirigée par Diane Lecorsais et Sophie Hermes. Le Tageblatt, qui avait supprimé les rubriques en 2019 au profit d’une structure organisationnelle centralisée axée sur la rédaction en chef et avait attribué à ses journalistes des domaines thématiques appelés « beats », organise depuis peu à nouveau des réunions de rédaction hebdomadaires avec ses six à sept rédacteurs locaux et, selon le rédacteur en chef Dhiraj Sabharwal, recherche encore des renforts : il pourrait tout à fait s’agir d’un profane qui ne serait pas « super qualifié ». Mais cela tient sans doute avant tout aux prochaines élections municipales. En cette période, l’intérêt des lecteurs et lectrices pour l’actualité locale augmente considérablement, tout comme, traditionnellement, la charge de travail dans les rédactions.