L’autorité de régulation ILR s’est montrée sévère lorsqu’elle a publié en novembre son rapport annuel sur le marché de l’électricité : elle a estimé que les fournisseurs d’électricité souffraient d’un « manque de dynamisme et d’innovation ».
Ce constat n’est pas tout à fait nouveau. En octobre 2019, par exemple, l’Institut luxembourgeois de régulation l’avait formulé exactement de la même manière. Et, comme chaque année, il avait transmis ses conclusions à la Commission européenne. Celle-ci souhaite savoir ce qui se passe sur les marchés de l’électricité et du gaz de l’UE, libéralisés depuis une vingtaine d’années. Au Luxembourg, il ne semble pas y avoir grand-chose de nouveau.
Cela ne mériterait pas d’être mentionné si les prix n’avaient pas augmenté au 1er janvier pour les petits consommateurs, appelés « clients résidentiels ». D’une part, parce que les coûts de réseau sont désormais calculés différemment : ce n’est plus seulement le prélèvement d’électricité sur le réseau qui est facturé, mais également les pics de consommation. D’autre part, le plafond de crise sur le prix de l’électricité, décidé par la Tripartite en septembre 2022, a été revu à la baisse. En 2024, un client résidentiel bénéficiait encore d’une subvention d’environ onze centimes par kilowattheure consommé, financée par le Trésor public. Cette année, ce montant n’est plus que d’à peine quatre centimes. C’est principalement cela qui a fait grimper les prix finaux. Le fait qu’il n’y ait plus de plafond l’année prochaine est une décision prise par le gouvernement. Le plafond sur le prix du gaz n’est déjà plus en vigueur depuis le début de l’année.
Cela change-t-il quelque chose sur un marché où il ne s’est pas passé grand-chose jusqu’à présent ? La question se pose, car les prix de l’électricité sont devenus un enjeu politique. « Le gouvernement devrait s’engager en faveur d’une électricité bon marché », ont estimé les Verts début février. L’État doit garder le « contrôle » sur les prix, a renchéri le LSAP peu après. Jeudi dernier, lors d’une séance d’actualité au Parlement, la Gauche n’a pas voulu aller jusqu’à exiger le retrait de la libéralisation du marché. Mais derrière la remarque plutôt philosophique du député David Wagner, selon laquelle il faudrait discuter de ce que seraient des « prix de marché normaux » si « l’énergie est un droit fondamental », se cachait en réalité exactement cela.
Il existe quatre fournisseurs pour les petits consommateurs. On pourrait s’attendre à ce qu’ils réagissent à cette nouvelle fourchette de prix en proposant des offres, si le marché devait corriger les produits jugés trop chers. En principe, tous les foyers pourraient souscrire à l’électricité la moins chère. Pour cela, il est utile de consulter Calculix, le comparateur en ligne d’électricité et de gaz géré par l’ILR. Il suffit d’indiquer son code postal, sa consommation d’électricité actuelle ou la taille du foyer, ainsi que la date de conclusion du contrat de fourniture existant. Résultat : tous frais compris, pour un foyer de quatre personnes, les offres des quatre fournisseurs varient jusqu’à 180 euros par an. C’est l’économie que l’on peut réaliser, pour le moment.
« C’est bien sûr à chacun de décider si cela en vaut la peine », déclare Claude Hornick, responsable du département Énergie à l’ILR. Et il ajoute : « Si 20 % des consommateurs agissaient ainsi, cela représenterait au total un montant substantiel de plusieurs millions. »
En d’autres termes : un nombre aussi important de changements de fournisseur en une seule fois mettrait les fournisseurs d’électricité sous pression. L’ILR ne s’en plaindrait pas. Depuis des années, il souligne dans ses rapports à quel point les changements de fournisseur sont rares au Luxembourg. En 2023, on a dénombré 651 changements chez les clients résidentiels. Cela correspondait à environ deux pour mille de ces clients. Depuis lors, les changements auraient augmenté, explique Claude Hornick. L’ILR n’est toutefois pas encore en mesure de fournir des chiffres précis. Il ne semble pas que Calculix soit consulté beaucoup plus souvent qu’auparavant en raison de la hausse des prix : « Chaque mois, environ 1 000 visiteurs uniques l’utilisent », cite M. Hornick en se référant aux statistiques d’utilisation du comparateur en ligne. « Ce chiffre est aujourd’hui relativement stable par rapport à 2024, et en 2024, il n’y a pas eu d’augmentation significative par rapport à 2023. »
Ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle venant du marché. Mais peut-être que les hausses de prix observées depuis janvier ne sont pas perçues comme très importantes par beaucoup, ou bien qu’elles sont acceptées. Les fournisseurs d’électricité ne font pas état d’un afflux important de demandes inquiètes de la part de leur clientèle. « Nous nous étions préparés à recevoir de nombreuses demandes, mais elles n’ont pas été si nombreuses », rapporte Romain Mary, responsable marketing chez Enovos. « Le nombre est resté raisonnable », ajoute Paul Kauten, directeur général d’Energy Revolt à Beckerich. « Nous avons reçu relativement peu de demandes. Le sujet préoccupait moins les gens que ne le laissaient entendre la presse et certains responsables politiques », estime Torsten Schockmel, directeur administratif de Sudstroum à Esch-sur-Alzette.
Le quatrième fournisseur destiné aux petits clients, Sudenergie, également situé à Esch, n’a pas souhaité s’exprimer pour le journal. Ce qui est dommage, car selon Calculix, c’est lui qui propose actuellement l’électricité la moins chère. Depuis 2023, Sudgaz, qui était auparavant un fournisseur exclusivement de gaz, fournit également de l’électricité sous le nom de Sudenergie. On peut supposer qu’il est en mesure de proposer des tarifs avantageux parce qu’il a pu passer des commandes à long
terme sur le marché de gros, alors que les prix y étaient à nouveau en baisse. Tandis que la concurrence vend encore de l’énergie qu’elle avait commandée à des prix élevés en période de crise. Il faut bien qu’elle s’en débarrasse d’une manière ou d’une autre.
À y regarder de plus près, on constate que les fournisseurs adoptent bel et bien des approches différentes lorsqu’il s’agit d’élaborer de nouveaux tarifs. L’ILR constate avec satisfaction l’arrivée de deux nouveaux fournisseurs en 2023 : Energy Revolt et Sud-energie. Début 2024, la société Merscher Electris a cessé ses activités ; ses activités ont été reprises par Enovos. Le groupe Encevo s’en est ainsi trouvé encore renforcé. Le rapport de l’ILR attribue à Encevo, dont Enovos est la principale filiale et qui gère en fait toutes les questions stratégiques, une part de marché de 91,3 % chez les petits clients pour l’année 2023. Quant à Electris, sa part de marché s’élevait à 1,7 %, part que détient désormais également Encevo. L’ILR a calculé une part de marché de 6,8 % pour Sudstroum. Sudenergie et Energy Revolt étaient encore nouvelles à l’époque et ne se distinguaient guère dans le bilan.
Claude Rischette, directeur adjoint de l’ILR, voit les choses ainsi : « La concentration est forte et le marché n’est pas ce que l’on entend par un marché concurrentiel. » Mais il y a tout de même quatre fournisseurs. Bien sûr, des acteurs étrangers pourraient s’implanter au Luxembourg. Cependant, la petite taille du marché constitue déjà un obstacle. Un deuxième obstacle réside dans le fait qu’un fournisseur d’électricité doit mettre en place une « communication » avec le gestionnaire de réseau : « Cela nécessite des moyens informatiques, ce n’est pas une mince affaire. » Troisièmement, en fonction de la part de marché, il faut respecter des obligations en matière d’efficacité énergétique, qui varient d’un pays à l’autre. Et quatrièmement, l’électricité reste de l’électricité, et le gaz reste du gaz. « Il n’est donc pas aussi simple de se démarquer de la concurrence par des offres que, par exemple, dans le secteur des télécommunications. »
C’est un point intéressant. Fin octobre, Claude Seywert, PDG d’Encevo, avait prédit dans une interview accordée à RTL que l’évolution allait dans une direction « similaire à celle que connaît aujourd’hui le secteur des télécommunications, où chacun dispose de son propre forfait en fonction de ses besoins ». Enovos, l’acteur majeur du groupe, a mis au point un tarif que tous les fournisseurs d’Encevo proposent depuis le début du mois. Romain Mary, directeur marketing, l’appelle « time of use » : à certaines heures de la journée, il est moins cher que l’électricité standard à laquelle 90 % des clients sont abonnés, tandis qu’il est plus cher à d’autres moments. Enovos vise ainsi manifestement les foyers possédant des voitures électriques. Avec ces nouveaux tarifs de réseau, il devient plus économique de recharger les voitures pendant la nuit à faible puissance et sur une durée plus longue, plutôt que n’importe quand et aussi rapidement que possible. « Pour nous », déclare M. Mary, « c’est le moment idéal pour proposer de nouvelles offres. » La façon dont il s’exprime laisse entendre que les autres acteurs du marché auront peut-être du mal à emboîter le pas au leader du marché.
Le directeur de Sudstroum, M. Schockmel, le reconnaît. « Historiquement, nous venons d’un système de prix fixes. On achète et vend de l’électricité en fixant un prix juste, qui satisfait à la fois le client et nous-mêmes. » Les statuts de Sudstroum stipulent que la société poursuit les missions de l’ancien service communal de l’énergie d’Esch-sur-Alzette. Le terme « responsabilité sociale » y apparaît. Mais le prix fixe n’est pas l’avenir, affirme M. Schockmel, ne serait-ce qu’en raison des voitures électriques. « Nous allons nous aussi proposer quelque chose de similaire à ce que fait notre grand concurrent. Mais au final, c’est un jeu à somme nulle : ce que l’on propose à un prix plus avantageux à un moment de la journée doit coûter plus cher à un autre moment. »
Les « tarifs dynamiques » vont encore plus loin. Enovos les propose, tout comme Sudstroum. Comme ces deux fournisseurs comptent plus de 15 000 clients, ils sont soumis aux règles de l’UE, qui figurent depuis 2023 dans la loi luxembourgeoise sur l’électricité. « Dynamique » signifie que le client paie, tout au long de la journée, le prix qui s’est formé la veille sur la bourse de l’électricité du marché de gros « Allemagne et Luxembourg », à une fréquence horaire, voire quart d’heure. À cela s’ajoute une marge pour le fournisseur. Pour en tirer pleinement parti en tant que consommateur, il faudrait programmer chaque jour ses gros appareils. En été, on peut ainsi bénéficier d’une électricité très bon marché à midi, lorsque beaucoup d’électricité solaire est négociée sur la bourse. En hiver, en revanche, les prix sur la bourse peuvent grimper.
C’est un peu dans cette optique qu’Energy Revolt évolue. Un peu, car l’approche de ce fournisseur est assez particulière. « En juin 2023, nous étions les moins chers du marché, car nous disposions alors d’une importante production d’électricité solaire », explique Paul Kauten, directeur général. « Mais notre objectif n’est pas d’être le moins cher. » Energy Revolt souhaite avant tout promouvoir l’autoproduction et le partage d’électricité au Luxembourg ; le grand marché et la bourse ne doivent jouer qu’un rôle aussi limité que possible. L’entreprise gère actuellement près de 13 mégawatts de puissance photovoltaïque installée, et ce chiffre ne cesse d’augmenter. À cela s’ajoutent deux éoliennes, bientôt une troisième, ainsi qu’environ 300 kilowatts d’énergie hydraulique. Le partage de l’électricité entre les membres des coopératives d’approvisionnement est une priorité : « Nous vendons ce qui reste ». S’il y a un excédent, celui-ci est acheminé vers la bourse de l’électricité ; en cas de pénurie, on achète de l’électricité sur la bourse. « Nous voulons veiller à ce que la production d’énergie renouvelable augmente dans le pays. Chez nous, l’offre s’adapte au mix énergétique. » Le plus important, c’est « davantage de production propre ».
Au final, les fournisseurs d’électricité – bien qu’ils ne soient que quatre pour les petits clients (avec un plafond de 25 000 kilowattheures par an, ce qui inclut également les petites entreprises) – ne semblent pas manquer d’innovation. Les nouveaux tarifs pourraient peser sur les marges. Mais, même si le plafonnement des prix venait à disparaître complètement, l’électricité au Luxembourg resterait probablement abordable en termes de pouvoir d’achat. Il n’existe pas de nouveaux chiffres comparatifs avec d’autres pays ; les derniers chiffres d’Eurostat reflètent la situation du premier semestre 2024. À cette époque – alors que le plafond était encore pleinement en vigueur –, 100 kilowattheures coûtaient dans notre pays 15,34 euros en parités de pouvoir d’achat ; seule Malte affichait un prix inférieur, à 14 euros. Ce qui explique peut-être pourquoi il ne semble pas y avoir eu beaucoup de plaintes concernant les nouveaux prix.