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Économie nationale 13 min de lecture

Trop malin

Une campagne publicitaire en faveur du ragoût de gibier vise à soutenir la régénération de la forêt. Son succès dépendra des habitudes alimentaires, de la culture du maïs, des chasseurs et de l'obstination des animaux sauvages.

Article paru dans Édition mai 2024
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« La viande de gibier est régionale, bonne, saine et naturelle », a déclaré samedi matin Martine Hansen (CSV), ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, au marché municipal. Et elle a ajouté qu’elle avait également sa place sur le barbecue, car il ne s’agit pas d’une viande de saison. L’organisation non gouvernementale Forest Stewardship Council (FSC) a installé un stand sur la place Knuedler, en collaboration avec d’autres associations de protection de la nature et des propriétaires forestiers, afin de souligner que la chasse constitue une mesure efficace contre la surpopulation de gibier. La densité du gibier menace la diversité de la forêt : les dégâts causés par l’abroutissement sur les hêtres, les frênes et les chênes sont considérables. Trop d’arbres meurent. Le rajeunissement de la forêt ne se fait pas. Il s’agit désormais de promouvoir la commercialisation de la viande de gibier local en renversant « l’image du gibier comme menu de Noël », comme l’explique Pit Mischo, président d’honneur de Natur an Ëmwelt, au micro. Son raisonnement est donc le suivant : la popularité de la viande de gibier doit contribuer à l’acceptation de la chasse. Le ministre de l’Environnement, Serge Wilmes, soutient cette initiative ; à peine audible, malgré le micro, il parle d’une avancée précieuse pour l’écosystème. Une quarantaine de personnes se sont rassemblées autour du stand. De nombreux responsables politiques du DP ont fait le déplacement : Charles Goerens, de grande taille, se tient, lunettes de soleil aux yeux, tel un agent de sécurité, aux côtés de sa colistière en tête de liste pour les élections européennes, Amela Skenderović. Lydie Polfer, en tant que maire de la ville, souhaite la bienvenue aux personnes présentes. À ses côtés se trouvent les députés du DP Gusty Graas et André Bauler.

Derrière les orateurs, Lou Steichen prépare un ragoût de gibier sur deux plaques de cuisson. Membre écologiste du conseil communal d’Ettelbruck, cuisinier à l’Oekosoph, il avait fondé l’association « Naturjeeër », aujourd’hui dissoute. La viande de gibier est bonne pour la santé, précise la brochure de la campagne lancée sous la devise « Gutt fir mech, gutt fir de Bësch ». Elle possède une « qualité exceptionnelle » : elle est pauvre en graisses et riche en vitamine B, en zinc, en fer et en sélénium. Du point de vue du bien-être animal, elle présente également de nombreux avantages : les animaux sauvages grandissent dans un environnement naturel et n’ont pas à subir le stress lié au transport vers l’abattoir. Cependant, l’origine de la viande n’est souvent pas claire. « L’origine de la viande de cheval et de gibier ne doit pas être indiquée », explique Marc Parries, secrétaire du FSC et garde forestier à la retraite. « Qu’elle provienne d’élevages du sud de la France, de Nouvelle-Zélande, de Pologne ou de Roumanie, on ne sait pas non plus si des médicaments ont été ajoutés à leur alimentation. » C’est aussi pour cette raison qu’il serait judicieux de miser, lors de la commercialisation, sur un cheptel local et maîtrisable. À l’arrière-plan, le député du CSV Maurice Bauer félicite Pit Mischo pour cet « événement anticyclique » et pointe du doigt le soleil printanier. Une stratégie de timing sur laquelle Jean-Claude Juncker aurait lui aussi misé en tant qu’homme politique, selon M. Bauer.

Ce marché est-il rentable pour les commerçants ? Jo Studer, directeur de la Provençale, se tient dans une grande chambre froide où la température est abaissée à deux degrés, vêtu de surchaussures bleues et d’une blouse jetable blanche dotée d’une cagoule intégrée. Quinze sangliers et douze chevreuils, dont la fourrure brille encore de reflets brun foncé et brun clair, y sont suspendus. « La chasse est à nouveau ouverte. Mais ne nous faisons pas d’illusions : en été, il y a peu de clients. » Sur les 7 000 sangliers abattus au Luxembourg, les deux tiers sont livrés à la Provençale. Cela leur permet de couvrir le marché local et la demande de la Grande Région. Ils ne font pas concurrence au porc d’élevage : environ 300 à 400 porcs domestiques sont transformés chaque semaine à Leudelingen. La demande mondiale est très forte : plus d’un milliard de porcs d’élevage vivent actuellement dans le monde. Sur une année, ce chiffre est nettement plus élevé ; en effet, un porc d’engraissement ne vit pas plus de six mois. La Provençale achète également de la viande de cerf à l’étranger, « mais pas en Nouvelle-Zélande », assure M. Studer. « Si nous en achetons trop, nous devons nous en débarrasser à des prix dérisoires. » Au début de l’année, il a livré environ 30 000 kilos à un prix réduit. Lorsque les propriétaires forestiers affirment que la Provençale ne soutient pas suffisamment le marché de la viande de gibier, M. Studer secoue la tête : « Ma famille promeut la consommation de gibier depuis des générations. Nous sommes une famille de chasseurs. “Mangez du gibier”, tel était le slogan inscrit sur nos camionnettes l’année dernière. » La raison du déséquilibre entre la consommation de gibier et celle de viande issue de l’élevage serait d’ordre culturel. « La viande de gibier est certes un peu plus chère, mais les différences ne sont pas énormes », estime M. Studer. Des journalistes de la SWR ont calculé que la viande issue de l’élevage intensif est moins chère, mais que la viande de gibier coûte souvent moins cher que la viande bio de porc ou de bœuf.

Dimanche matin, le ministre de l’Environnement Serge Wilmes (CSV) prendra la parole à Kaerjeng. La Fédération Saint-Hubert des Chasseurs du Grand-Duché du Luxembourg (FSHCL) a convoqué son assemblée générale. M. Wilmes réaffirme que le gouvernement et son ministère « soutiennent la chasse » en tant que pratique importante, « et pour ma part, je m’y engage également, même si je n’ai encore jamais participé à une partie de chasse ». Jo Studer, directeur de Provençale et également président de la fédération de chasse, résume quant à lui au micro les changements survenus au cours des deux dernières décennies : « Il y a à peine 20 ans, le chasseur était maudit – on le traitait de meurtrier qui abattait tout ce qui bougeait. Aujourd’hui, c’est tout le contraire : on dit qu’il faut tirer davantage. » En effet, l’organisation qui a précédé « Natur an Ëmwelt » écrivait en 2006 : « Qui décide quelle vie a le plus de valeur ? » La chasse, en tant que mesure de protection des espèces, serait une fausse solution. Aujourd’hui, « Natur an Ëmwelt », en coopération avec des organisations de protection de la nature et de sylviculture, fait la promotion de la chasse. Mais est-on certain qu’une intensification de la chasse soit synonyme de protection de la forêt ? Marc Parries affirme qu’on ne le sait pas vraiment, mais qu’il faut explorer cette voie, ne serait-ce que faute d’alternatives : « On pourrait clôturer massivement des parties de la forêt, mais même sur les parcelles du Grand-Duc, des brèches de passage se sont formées. Les pilules contraceptives ne constituent pas non plus une option sérieuse ; nous ne pouvons pas introduire d’hormones dans la chaîne alimentaire. » Quantifier l’excédent reste un calcul indirect. « Il n’est pas possible de compter les sangliers et ce n’est pas nécessaire. Il faut évaluer la densité de la population de sangliers en fonction des dégâts, et nous constatons qu’elle est trop élevée. » Au sein des associations de protection de la nature, le sujet reste toutefois controversé ; des adhésions sont résiliées en raison de cette nouvelle position en faveur de la chasse.

Les Verts, eux aussi, marchent sur la corde raide ; les opposants à la chasse font partie de leur électorat traditionnel, tout comme le personnel du FSC, de Natur an Emwëlt et du Mouvement écologique, qui a distribué samedi de la viande de gibier. Le député pirate Sven Clement s’est également mêlé à l’alliance des chasseurs, des gardes forestiers et des propriétaires forestiers. Son collègue de parti, Marc Goergen, n’a pas assisté à l’événement. C’est sous son impulsion qu’une polémique avait dégénéré en diffamation il y a quatre ans : la ministre de l’Environnement, Carole Dieschbourg, avait été accusée de vouloir tuer sans raison des mouflons dans les environs de la ville d’Echternach. Les Pirates ont mis en ligne une vidéo intitulée « RIP Mouffelen », dont le générique affirmait : « Ce week-end, les mouflons vont être abattus. Qui est responsable ? L’agente Dieschbourg ». Les commentaires haineux ne se sont pas fait attendre : « C’est tout ce dont ce petit bonhomme est capable ? Il ferait mieux de disparaître, lui, plutôt que ces animaux. » Mme Dieschbourg a fait marche arrière et n’a pas demandé à l’administration de la nature d’intervenir. L’espèce non indigène a ainsi continué à se propager sans entrave, le locataire du domaine de chasse ne respectant pas le plan d’abattage. Selon l’administration de la nature et des forêts, les dégâts causés dans la forêt communale s’élevaient certaines années à 32 000 euros. Les dégâts causés par le gibier sont généralement élevés à l’échelle nationale. Des documents de l’administration montrent que ces dégâts ont doublé au cours des neuf dernières années. De leur côté, les chasseurs versent en moyenne 500 000 euros pour couvrir les dégâts occasionnés. Un fonds, alimenté exclusivement par les droits de permis de chasse de 230 euros par an, permet de verser une indemnité de quatre euros par hectare aux propriétaires forestiers et aux agriculteurs. L’administration chargée de la protection de la nature soupçonne toutefois que seuls les dégâts supérieurs au seuil de remboursement sont déclarés ; les statistiques réelles sur les dégâts devraient donc être bien plus élevées. La communauté des chasseurs ne souffre pas d’un manque de relève. 2 300 habitants possèdent un permis de chasse, et chaque année, 35 candidats inscrits réussissent l’examen. De plus en plus de femmes et de jeunes, parfois attirés par l’autosuffisance, s’inscrivent à l’examen.

Alors que le cerf endommage les arbres dans la forêt, le sanglier se nourrit plutôt dans les terres cultivées. Pour les sangliers, les champs de maïs sont un véritable paradis : là, la mangeoire est toujours pleine et le sol des champs leur procure de la fraîcheur. Les statistiques wallonnes attestent d’une corrélation entre l’augmentation des cultures de maïs et la croissance quasi explosive de la population de sangliers. À cela s’ajoute l’apport énergétique fourni par les chênes et les hêtres : ceux-ci produisent des glands et des faînes riches en protéines à des intervalles de plus en plus courts. Les monocultures agricoles et les facteurs du changement climatique engraissent le sanglier. Les jeunes, également appelés « marcassins », atteignent donc souvent la maturité sexuelle dès leur première année de vie. Aujourd’hui, environ 7 000 sangliers sont abattus chaque année ; alors qu’ils n’étaient que 1 000 dans les années 1980. En raison de la forte augmentation de leur population, l’administration chargée de la protection de la nature a envisagé de mettre en place des pièges en enclos. Richard Frank, secrétaire général de la FSHCL, s’est indigné il y a deux semaines dans le journal *Das Wort*, affirmant que « ces pièges n’ont plus rien à voir avec la chasse ». Jo Studer les qualifie de « cruauté » ; il recommande de regarder des vidéos en ligne montrant comment les sangliers, sous l’effet du stress, se jettent contre les barreaux de la cage, ce qu’il juge macabre. C’est pourquoi il a exigé dimanche du ministre de l’Environnement du CSV qu’il expose sa position sur les enclos de capture. « Ce gouvernement n’intégrera pas ces pièges comme méthode de chasse dans la législation sur la chasse, c’est une position très claire, que nous soutenons également », répond ce dernier. Jo Studer ne peut toutefois pas vraiment répondre à la question de savoir si les pièges en enclos sont plus cruels que la chasse en battue lors de son entretien avec le journal *Land*. Il s’agit probablement aussi de la perception qu’ont les chasseurs d’eux-mêmes : les pièges vivants ne sont pas une technique de chasse, mais sont présentés à l’étranger comme une intervention de protection de la nature.

Samedi, la ministre de l’Agriculture a déclaré : « Nous sommes tous réunis ici, propriétaires forestiers et chasseurs. » Pit Mischo a fait remarquer que la Wallonie était « jalouse » du consensus luxembourgeois entre les différentes parties. Aucun agriculteur n’était toutefois présent. Mardi, Christian Hahn, président de la Chambre d’agriculture, explique au téléphone qu’il revient tout juste de faucher et qu’il a constaté des fissures et des trous causés par des sangliers dans ses prairies. Les agriculteurs soutiendraient la campagne, car ils sont favorables à la réduction des populations de chevreuils et de sangliers. Ne craignent-ils pas la concurrence dans l’assiette des clients ? « Non, nous voyons plutôt la concurrence dans la viande irlandaise et argentine qui apparaît sur les cartes des restaurants. » Le titre d’un article paru mardi dans le journal *Der Wort* l’agace également. « Sauver le climat ? Manger moins de viande serait un début », titrait le journaliste Thomas Klein. C’est de l’activisme à outrance, déplore Hahn.

Il y a une semaine, Nic Etgen, agriculteur et président de l’association des syndicats de chasse FSCL, a mis en garde le journal « Der Land » contre le fait qu’il ne fallait en aucun cas jouer avec les sentiments des gens à l’égard des animaux sauvages – il s’agit désormais de protéger la forêt. Mais n’est-il pas naturel que l’on puisse éprouver de la sympathie pour ces animaux ? Les sangliers ont un aspect presque caricatural. Par rapport à leur masse corporelle, leurs petites pattes ressemblent à des allumettes trop courtes. À cela s’ajoute une tête surdimensionnée en forme de coin, dotée d’un nez fin et sensible – leurs congénères domestiques souffrent énormément de l’odeur nauséabonde du lisier dans les élevages intensifs. Quiconque croise cet omnivore adaptable dans la campagne peut observer son intelligence vitale : la laie guide habilement sa progéniture pour traverser la route. Et on ne sait pas encore si la chasse permet réellement de limiter efficacement la population de sangliers. Josef Reichholf, professeur émérite d’écologie, suppose que les animaux adaptent leur instinct de reproduction à l’intensité de la chasse afin de compenser les pertes. Une portée ne représente que quelques pour cent de la masse corporelle de la laie, ce qui lui permet parfois de mettre au monde plus d’une demi-douzaine de petits. De plus, les animaux ont remarqué l’arrivée des chasseurs, qui se déplacent dans la forêt quelques jours avant la battue afin de la préparer. Ces quadrupèdes hirsutes s’adaptent à leurs chasseurs – ils ont « une ardeur d’avance », comme le dit la devise des sangliers de la province belge du Luxembourg. Jo Studer s’intéresse à ce genre de corrélations : « La nature réagit à notre présence, mais pas toujours comme nous le souhaiterions. »