Houfreg : Le risque de basculer dans la pauvreté augmente depuis des années au Luxembourg. Bien que « ce gouvernement (…) ait déjà massivement investi dans de nouvelles prestations sociales ces dernières années » et que les représentants des milieux économiques ne cessent de souligner que le Luxembourg dispose du « salaire minimum le plus élevé d’Europe », un ménage sur cinq est désormais menacé de pauvreté. Alors que le taux de risque de pauvreté oscillait entre 14 et 15 % entre 2005 et 2015, il a augmenté de près de quatre points de pourcentage au cours des six dernières années pour atteindre 19,2 % (2021) ; depuis 2019, il est supérieur à la moyenne de l’UE. C’est ce qui ressort du rapport « Travail et cohésion sociale » (TCS), publié il y a une semaine par le Statec. Le taux de risque de pauvreté faisant l’objet de controverses tant dans les milieux scientifiques que dans l’opinion publique, le Statec a calculé d’autres indicateurs, qui vont toutefois dans le même sens. L’approche qui prend en compte non seulement les revenus, mais aussi la consommation et le patrimoine, fait certes baisser le risque de pauvreté individuel au sein de la population à 7,3 %, mais cet indicateur décrit une situation d’extrême pauvreté, dans laquelle les personnes concernées ne disposent ni d’un revenu suffisant ni de réserves financières et ne peuvent mener une vie décente, même avec une « aide extérieure ». Par rapport à 2020, cet indicateur a lui aussi augmenté de 1,7 point de pourcentage. Une autre méthode de calcul repose sur le revenu librement disponible, c’est-à-dire ce qui reste une fois toutes les dépenses obligatoires (logement, assurances, télécommunications, etc.) déduites. Selon cette approche également, le taux de risque de pauvreté s’élevait à 20 % l’année dernière.
« Pas moins de 47 % des dépenses du budget de l’État sont consacrées à des mesures sociales. Nous pouvons nous en réjouir », s’est félicité le Premier ministre Xavier Bettel (DP), saluant ainsi le gouvernement bleu-rouge-vert la semaine dernière dans son discours sur l’état de la nation (une demande adressée au ministère des Finances visant à connaître la composition de ces 47 % de dépenses sociales est restée sans réponse à l’heure de la clôture de la rédaction). Bettel n’a pas beaucoup abordé le risque de pauvreté et les inégalités sociales dans son discours. Parmi les mesures concrètes, il a mentionné l’augmentation du salaire minimum et de la pension de retraite de plus de 3 %, ainsi que la prolongation d’un an de l’allocation de vie chère et de la prime énergétique. « Afin de pouvoir mieux aider à l’avenir les plus vulnérables de notre société », le gouvernement souhaite recruter 50 % de personnel supplémentaire dans les services sociaux. Au Luxembourg, la pauvreté est considérée comme un destin individuel, qui est parfois présenté dans les journaux, à la radio et à la télévision (parfois de manière très caricaturale sur les chaînes de télévision privées allemandes). La pauvreté n’est pas perçue comme un problème structurel. Elle est donc combattue par des prestations en espèces et en nature, par la garde d’enfants gratuite, des manuels scolaires gratuits et des repas gratuits à la cantine. C’est ce qu’on appelle une « politique sociale sélective ». Cette « sélectivité sociale » empêche le gouvernement de prendre des mesures fiscales visant à répartir plus équitablement les revenus, les gains et la fortune. L’État ne régule pas, il distribue.
De retour chez lui. Le Statec, qui n’a pas pour vocation première de mener une mission politique, conseille le gouvernement et, par ses calculs, légitime sa politique. Certes, son directeur, Serge Allegrezza, a constaté vendredi une « inflation de classe », car les 20 % de la population aux revenus les plus faibles souffrent nettement plus de l’inflation alimentée par les prix élevés de l’énergie que les 20 % aux revenus les plus élevés, mais selon M. Allegrezza, le plafonnement des prix de l’énergie permettrait de résoudre en grande partie ce problème. C’est en effet le Statec qui avait élaboré les modèles ayant servi de base de négociation à la Tripartite.
Le Statec fait une affirmation similaire lorsqu’il explique que les allocations directes de l’État (allocation familiale, allocation de rentrée scolaire, allocation de naissance), qui couvraient entre 100 et 46 % des besoins financiers des enfants selon leur âge, offraient à une famille percevant le Revis un niveau de vie adéquat et lui permettaient de participer à la vie en société. Selon la ministre de la Famille, Corinne Cahen (DP), qui a lié le revenu minimum garanti (RMG) à un mécanisme d’activation il y a quatre ans afin d’éviter de donner l’impression « que ces gens restent chez eux et se contentent de recevoir de l’argent » (RTL), le budget minimal, transferts sociaux compris, suffirait même à offrir à tous les enfants les mêmes chances d’avenir, comme elle l’a annoncé lors de la présentation du rapport du TCS.
Cette affirmation politique est toutefois dépourvue de tout fondement empirique. Le Statec n’a pas examiné la mobilité sociale dans son rapport ; il serait d’ailleurs sans doute encore trop tôt pour mener une étude longitudinale sur ce sujet. Selon M. Allegrezza, des études antérieures auraient toutefois montré que la mobilité sociale au Luxembourg avait toujours été « tout à fait correcte », voire « très forte », par rapport à d’autres pays européens. La présidente des services sociaux, Ginette Jones (LSAP), a contredit cette affirmation mercredi sur Radio 100,7, en déclarant que l’ascenseur social ne fonctionnait plus au Luxembourg, contrairement à ce qui était le cas il y a 20 ou 30 ans.
Secteurs protégés À l’époque, il y a 20 ans, lorsque le Statec et l’Université du Luxembourg classaient encore la population selon les classes sociologiques de Bourdieu plutôt que selon les quintiles de revenus d’un point de vue économique, ils ont constaté que les personnes de nationalité luxembourgeoise occupaient une position privilégiée dans la société, car elles bénéficiaient d’un accès exclusif aux « secteurs protégés », tels que la fonction publique, la Poste et les CFL. Même si cette « stratégie de cloisonnement » entre les Luxembourgeois·e·s et les « migrant·e·s vivant au Luxembourg depuis plusieurs générations » n’a peut-être plus aujourd’hui l’importance qu’elle avait il y a encore 20 ans, cet ancrage dans la société luxembourgeoise devrait encore influencer de manière déterminante les chances d’ascension sociale. Les relations personnelles sont un facteur déterminant de statut social ; le capital et la fortune, qui caractérisent l’ascension sociale d’une part et peuvent la favoriser davantage d’autre part, s’accumulent et se transmettent de génération en génération.
En raison de l’essor du secteur financier, on peut toutefois supposer que, au cours des dernières décennies, la « classe aisée » s’est élargie pour inclure des particuliers fortunés (HNWI) et des expatriés originaires d’autres pays, principalement européens. Ceux-ci apportent souvent avec eux leur capital culturel et économique. Sous l’appellation de « talents », ils sont utilisés à mauvais escient par les responsables politiques pour légitimer des avantages fiscaux en faveur des riches ainsi qu’une faible imposition, voire une non-imposition, des revenus du capital, du patrimoine et des revenus élevés. Aucune étude sociologique n’a encore été menée sur la manière dont ils ont modifié la structure sociale et la société au Luxembourg.
Seuls les pauvres font l’objet d’études. Au Luxembourg, personne n’a encore mené de recherches sur un « taux de risque de pauvreté » qui fixerait des plafonds pour les revenus et les patrimoines socialement acceptables. Et bien que la pauvreté soit politiquement considérée comme un phénomène individuel, la recherche économique et sociale à ce sujet reste impersonnelle, abstraite et généralisatrice : la misère humaine est dissimulée derrière des chiffres. L’État la mesure à l’aune du revenu médian et des valeurs de répartition, puis la transpose de manière stérile en quintiles ou déciles quantifiés. La pauvreté apparaît de manière un peu plus visible dans le rapport national « Working yet poor », financé par l’UE, qui a été présenté en juin 2021 par Luca Ratti et Antonio García-Muñoz de l’Université du Luxembourg dans le cadre d’un projet de recherche européen. On désigne par « travailleurs pauvres » les ménages qui, après transferts sociaux, gagnent moins de 60 % du revenu médian, soit le même seuil que celui utilisé par le Statec pour son taux de risque de pauvreté. Il ressort du rapport que, parmi les travailleurs non qualifiés ou peu qualifiés, la proportion de bas salaires est la plus élevée dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration (41,91 %) et chez les prestataires de services administratifs et de soutien (32,34 %) (ce dernier groupe comprend notamment les agents d’entretien et les agents de sécurité privés). La proportion de non-Luxembourgeois dans cette catégorie dépasse les 70 %. Bien que la plupart d’entre eux aient un faible niveau d’éducation, la proportion de ceux qui possèdent un diplôme de fin d’études secondaires augmente depuis des années ; elle s’élève actuellement à 10 %. Selon le rapport, la proportion de travailleurs pauvres est également élevée parmi les travailleurs à temps partiel (involontaires) et les intérimaires, les travailleurs des plateformes ainsi que les travailleurs indépendants sans salariés, qui exercent principalement dans les secteurs de l’immobilier, des sciences et de la technologie, de la santé et du social ou dans le secteur culturel. Les personnes seules sont plus touchées par la pauvreté que les couples ; plus le foyer compte d’enfants, plus le risque de pauvreté est élevé. À l’échelle européenne, le Luxembourg occupait en 2019 la troisième place, derrière la Roumanie et l’Espagne, avec un taux de pauvreté au travail supérieur à 12 %. Rien que dans le groupe des salariés non qualifiés ou peu qualifiés, le taux de pauvreté au travail avoisine les 20 %. Depuis 2010, la proportion de travailleurs pauvres au Luxembourg a augmenté de près de 3,5 points de pourcentage ; seule la Hongrie affiche un taux de croissance plus élevé.
Société de la connaissance. Encore plus révélateur – du moins au niveau local – est le Rapport social de la ville d’Esch-sur-Alzette, publié pour la première fois en 2003 à l’initiative d’André Hoffmann (déi Lénk) et qui a été réédité l’année dernière sous la houlette de Christian Weis (CSV), assesseur social d’Esch, sous le nom d’Observatoire social. Rédigé par l’institut de recherche Liser et publié cette semaine, le rapport 2021 se penche sur les phénomènes de l’emploi et du chômage. Les auteurs parviennent à la conclusion que, si le marché du travail à Esch est certes en plein essor, les postes créés ne sont généralement pas pourvus par des habitant·e·s de la ville, mais par des salarié·e·s provenant d’autres régions du Luxembourg et de la région frontalière. Ce n’est qu’au sein de l’administration communale que les habitant·e·s d’Esch sont majoritaires. Alors qu’une grande partie de la population de la deuxième plus grande ville du Luxembourg reste encore majoritairement issue des classes populaires, bon nombre des nouveaux emplois bien rémunérés, qui se créent notamment à l’université ainsi que dans les instituts de recherche, les banques et les administrations publiques de Belval, s’adressent à des travailleurs hautement qualifiés.
D’autre part, le rapport constate qu’un nouveau phénomène de précarité est en train d’apparaître, notamment à l’Université du Luxembourg et dans les instituts de recherche. C’est dans la catégorie « Administration publique, défense, enseignement, santé humaine et action sociale » et dans la catégorie « Activités spécialisées, scientifiques et techniques/Activités de service administratifs et de soutien, la proportion de contrats à durée déterminée est la plus élevée, avec respectivement 9,3 % et 16,4 % (par rapport à la population de la ville d’Esch). Cela concerne d’une part les chercheuses et chercheurs ainsi que le personnel scientifique, mais d’autre part également le personnel d’entretien, les employé·e·s de cantine et les agents de sécurité. Les personnes concernées sont principalement des jeunes de moins de 30 ans (environ 20 %) et des ressortissant·e·s allemands (environ 30 %). Avec 2 090 employés, l’Université du Luxembourg a désormais dépassé Arcelor-Mittal (1 350) en tant que premier employeur à Esch. Les centres de recherche Liser (170) et List (250) employaient l’année dernière plus de personnes que le cimentier Cimalux et l’entreprise de construction Bonaria Frères (160 chacun).
Aliénation Lors des Assises sociales de la ville d’Esch, où le rapport sera examiné mardi par des experts du secteur social et de l’éducation, il s’agira de rechercher des solutions permettant de rapprocher les couches de la population d’Esch qui ne disposent pas d’un capital culturel et économique particulièrement important de l’économie en plein essor. Des mesures supplémentaires en matière de formation initiale et continue ont déjà fait l’objet de discussions l’année dernière. Une autre possibilité consisterait à remplacer les ménages à faibles revenus par des ménages aux revenus plus élevés. À court terme, il manque toutefois des logements et des places en crèche pour cela. À long terme, le problème devrait se résoudre de lui-même. Au plus tard lorsque les quartiers de Rout Lëns et de Metzeschmelz seront construits, il y aura suffisamment de logements disponibles pour les familles de la classe moyenne supérieure. Les auteurs de l’Observatoire social mettent toutefois en garde contre les risques liés à cette évolution : « Une plus grande attractivité pour une population qualifiée et/ou à fort pouvoir d’achat va souvent, sinon toujours, de pair avec des problèmes de relégation urbaine et une certaine aliénation entre les résidents de longue date et leur ville ».
La ville de Luxembourg, où la gentrification de quartiers entiers a commencé depuis longtemps, a d’ailleurs également commandé un observatoire social au Liser. L’étude ne sera toutefois achevée qu’après les élections municipales.