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Économie nationale 14 min de lecture

Au plus près du lecteur

En août prochain, la revue Achtzig fêtera ses années. Au cours de ses premières années d’existence, Katrin C. Martin a marqué de son empreinte le magazine. Que recherchait cette rédactrice en chef extravertie ?

Article paru dans Édition août 2025
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Léon Nilles résume ainsi, dans une nécrologie parue dans la revue *Revue* en 1984, l’anecdote concernant les retards chroniques de Katrin C. Martin : « Toutes les personnalités en vue du Pétrus avaient répondu à l’invitation à l’heure. » Qu’il s’agisse d’une association, d’une banque ou d’un parti politique, quel que soit l’organisateur d’un événement public, Katrin Martin se faisait toujours remarquer en arrivant en retard. Elle effectuait une pirouette élégante à l’entrée, de sorte que « sa robe à la coupe extravagante, lui arrivant jusqu’aux mollets bien galbés, virevoltait autour d’elle », tout en s’exclamant : « Hei ass d’Revue ! ». « Une dame dans chacun de ses gestes » », ainsi la décrivait Lucien Thill, rédacteur en chef de la Revue, en 1970. Cette grande femme aurait « stupéfié » son entourage masculin par son « esprit et, surtout, par ses six langues étrangères », qu’elle parlait et écrivait apparemment couramment.

De mars 1949 à décembre 1951, Katrin Martin fut rédactrice en chef de la Revue et façonna ce magazine selon le principe qu’il devait « divertir et instruire ». Elle avait alors quatre ans ; celle-ci avait été fondée en 1945 par le graphiste et peintre verrier Emile Probst « à l’époque de la Schueberfouer ». Le Luxembourg formait « une minuscule famille dans le grand monde, et c’est pourquoi les événements de Dudelange devaient également susciter l’intérêt à Wemperhardt », estimait Martin. Fidèles à leur promesse, elle et ses collaborateurs – souvent indépendants – « ne ménageaient ni efforts ni dépenses pour présenter en détail, en images, la vie de notre région ». Ce magazine fut le premier magazine luxembourgeois à consacrer une large place aux photos : en mai 1951, par exemple, les lecteurs et lectrices pouvaient y voir des ouvriers à la chaîne dans l’usine Goodyear, des fleurs des champs, ainsi que des garçons et des filles pratiquant l’escrime. Pendant ses trois années passées à la Revue , Martin rédigeait elle-même des reportages, définissait la mise en page du journal, se rendait à des conférences de presse, à des matchs de football et à des courses cyclistes – et « arrachait des articles et des photos », comme l’a résumé Pol Aschman à propos de son travail. En tant que rédactrice en chef, elle a su s’entourer de collaborateurs réguliers et « occasionnels » pour son journal – parmi lesquels Paul Leuck, Tony Krier, Pel’l Schlechter, Victor Molitor, Marguerite Bach et le déjà mentionné Aschman.

La rédactrice en chef de la revue abordait tous les sujets possibles et imaginables ; ses textes sont accessibles depuis le début de l’année sur eLuxemburgensia. Elle s’est notamment rendue à l’usine Neel de Bissen, évoquant au passage les « préoccupations économiques » de l’été 1949. L’artisanat et la petite industrie se plaignaient de ne pas pouvoir faire face à la concurrence belge, qui inondait le marché national d’acier. Mais Martin s’égarait sans cesse – comme c’était souvent le cas dans les magazines du milieu du XXe siècle – dans des descriptions littéraires, même lorsqu’elle abordait des sujets économiques : L’usine de clous était nichée au cœur d’une « magnifique ceinture de collines boisées », dont « les arcades racontent des siècles d’histoire, tandis que les dynamos et les machines modernes chantent leurs strophes métalliques ». Lors d’un salon consacré à l’urbanisme et à la construction mécanique à Limpertsberg, elle s’abstenait de tout commentaire politico-économique et s’émerveillait plutôt devant les objets exposés : La société Kraus aurait présenté « une multitude de toutes les dernières innovations » – « des machines à calculer, des machines à écrire, des photocopieurs, des machines à reproduire et tout ce qu’on peut imaginer ».

De la messe, elle se rendit au foyer pour enfants d’Itzig, puis à Nancy pour assister au mariage princier, afin de rendre compte des « couronnes aux mille pointes et des nobles de toutes les langues » – avant de retourner au ministère d’État pour « faire irruption dans tous les bureaux » et « rassembler » les fonctionnaires. Ce faisant, écrit-elle, les flashs des appareils photo crépitaient « sans gêne », et « le crayon indiscret » notait « ce qu’il voyait dans son petit carnet ». Lorsque le temps venait à manquer et que la date limite approchait plus vite que prévu, Martin se rabattait sur des reportages qu’elle avait déjà publiés dans son livre *Bis wo der Pfeffer wächst* (1948), comme en octobre 1949, lorsqu’elle racontait ses journées en Terre de Feu. Au lieu d’analyses sociopolitiques, elle livre à nouveau surtout des descriptions de paysages : « La côte que nous longions s’élevait à pic. Les glaciers formaient un panorama si riche en jeux de lumière et d’ombres colorées, si imposant, si sublime, que je le sentais m’envahir comme une légende antique. »

Elle a rédigé à plusieurs reprises des articles sur les émigrants qu’elle qualifiait de « colons ». À propos de l’Argentine, elle estime : « Aucun pays n’assimile l’Européen aussi rapidement » que ce pays d’Amérique du Sud. Les émigrants luxembourgeois s’y seraient « peu à peu fondus dans la population locale », et la guerre, surtout, aurait été profitable aux émigrants agriculteurs. Elle-même a vécu en Amérique du Sud dans les années 1930 et a notamment travaillé comme journaliste à Buenos Aires. Les « colons » du Canada auraient eux aussi tiré profit, pendant la guerre, des Européens affamés grâce à leurs dollars, comme elle le note dans un article de mai 1949 intitulé « Les Öslingers au Canada ». Elle y évoque la « Bigonville Farm », dans la province de Saskatchewan, dont elle était en contact avec le propriétaire. Elle le décrit comme « un Öslinger compétent » et « profondément religieux, qui fait honneur à notre pays à l’étranger ». Son cheptel comptait 42 chevaux, 120 bovins et 1 000 volailles. Malgré son succès loin de chez lui, son Ösling lui manquait, constatait la journaliste. Il lui avait confié dans une lettre : « Ah, j’aimerais entendre encore une fois les cloches de Bondorf sonner au crépuscule et le Jangli qui arrive en trottinant depuis Kötschette. »

La journaliste connaissait très bien Bondorf (Bigonville). Enfant, elle avait vécu dans ce village situé à la frontière belge, où son père travaillait comme douanier. Après avoir suivi une formation d’enseignante à Luxembourg-Ville, elle a d’abord travaillé comme institutrice dans le nord-ouest du pays, avant de s’installer à Paris pour y étudier « probablement » le journalisme, comme le précise l’encyclopédie des auteurs du CNL. À Paris, elle épousa l’Italien Ernesto Luigi Comparini et obtint la nationalité italienne. Selon le dictionnaire des auteurs, elle a mené à Paris, Florence et Monte-Carlo des entretiens « avec des écrivains de renommée mondiale tels que Pierre Loti, Anatole France, Gabriele D’Annunzio et Emil Ludwig, qu’elle a rencontrés à leurs domiciles respectifs ». Toutefois, aucune source ne permet de confirmer d’emblée les publications mentionnées – tout comme de nombreux détails de la biographie de la journaliste restent à ce jour dans l’ombre.

Katrin Martin n’était pas la première femme à occuper un poste à responsabilité au sein de la Revue. Comme le graphiste Emile Probst ne souhaitait pas consacrer son énergie à son projet éditorial, il en confia d’abord la direction à Marie-Paul Noesen, qui, en tant que « secrétaire de rédaction », était responsable de deux numéros par mois. C’est elle qui a mis en place le système de prospection des abonnés par des visites à domicile et qui a créé un réseau d’agents et de distributeurs locaux – afin de soulager la poste, qui, à certaines périodes, ne devait plus livrer qu’un cinquième des magazines. Lorsque les coûts de production devinrent trop élevés pour Probst et qu’il déménagea à Bruxelles, il vendit le journal en 1949 à la famille Bourg-Bourger, imprimeurs. Dès ses débuts, la Revue se voulait un « journal familial » et contribuait au programme psychopolitique du patriotisme d’après-guerre, qui visait à ancrer l’image de la nation en tant que famille, comme l’analyse Romain Hilgert dans son ouvrage Zeitungen in Luxemburg 1704-2004. Une autre particularité de ce journal était que l’abonnement donnait droit à une assurance vie et invalidité ; chaque mois, les lectrices et lecteurs pouvaient gagner, dans le cadre de la « Gléckspolice », des fauteuils rembourrés, des machines à laver, des manteaux de fourrure, des vélos ou des meubles de salon.

L’attrait du magazine tenait d’ailleurs au fait qu’il se présentait comme à la fois tendance et moderne, tout en étant à la fois cosmopolite et national. Les patrons de couture et de tricot côtoyaient les actualités du monde de la mode parisienne. La rubrique « Le monde de la femme » semble inévitablement anachronique avec le regard d’aujourd’hui : « Sous un chemisier blanc et fin, il faut également porter un jupon blanc », peut-on y lire. De plus, le magazine contenait des pages de bandes dessinées, des extraits de romans, une rubrique pour les collectionneurs de timbres, sans oublier la vie associative et l’actualité sportive. Lucien Thiel, qui devint plus tard rédacteur en chef, attesta que Martin possédait « un sens rare de la rédaction de journaux ». Sa stratégie consistant à être « aussi proche que possible du lecteur » lui a valu un franc succès, notamment grâce aux photos de mariage « sur lesquelles les jeunes mariés se présentaient fièrement au public luxembourgeois ». Cette rubrique est restée un succès durable jusqu’au XXIe siècle. Ce mélange a porté ses fruits : en 1945, le tirage s’élevait à 2 000 exemplaires ; dix ans plus tard, il atteignait déjà 25 000. La Revue s’adressait à des milieux variés et parvenait à toucher un large public. Contrairement à ce que laisse supposer la hausse du tirage, l’après-guerre, avec son essor économique et la reconstruction des institutions démocratiques, n’a toutefois pas constitué une période faste pour la presse. On a plutôt assisté à une concentration politique des quotidiens : Chacun des quatre grands partis disposait de son propre journal : les socialistes avec le Tageblatt, la DP avec le Journal, les communistes avec le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek et le CSV avec le Luxemburger Wort. La Revue et le Lëtzebuerger Land, fondé en 1954, constituaient une exception en tant que presse hebdomadaire.

Le travail acharné de sa rédactrice en chef n’a sans doute guère nui à l’hebdomadaire. Pol Aschmann la décrivait dans la Revue comme « une femme dotée d’un dynamisme hors du commun, d’un esprit vif et d’une énergie débordante ». Elle « aimait passionnément » son métier de journaliste et y consacrait tout son temps libre. Les « fanfarons, snobs et menteurs fantaisistes » lui laissaient un goût amer. Ses sautes d’humeur, quant à elles, pouvaient mettre son entourage à rude épreuve : Cette « actrice-née » (comme l’appelait Léon Nilles) pouvait se déchaîner ; imprimeurs, compositeurs, correspondants et photographes n’étaient pas toujours à l’abri d’elle. Ils attendaient alors « que la tempête se soit calmée au premier étage » avant d’oser regagner leur bureau. Le rédacteur en chef du Land, Carlo Hemmer, louait en 1955 sa qualité artistique, qui était « une évidence chez elle » ; elle disposait d’un « vocabulaire nuancé ». Dans son dernier ouvrage de l’époque, un recueil de portraits littéraires consacrés aux personnalités luxembourgeoises, celles-ci étaient toutefois fortement idéalisées, souriait Hemmer, qui s’étonnait de ces personnages angéliques censés caractériser le Grand-Duché : « Parmi les plus de soixante personnalités représentées, il n’y en a pas une seule qui soit capable d’une intrigue, d’un mensonge ou d’une injustice. »

L’absence de nuances de gris est particulièrement frappante dans certains reportages. C’est ainsi que Martin s’exprime lors de sa visite au foyer pour enfants d’Itzig : « La bonté des sœurs est telle que leurs protégés ne les oublieront jamais. » En jetant un œil dans le dortoir, elle découvre des « lits blancs comme neige » « joliment » alignés les uns à côté des autres, qui « attendent la fatigue des enfants ». Elle a vu les enfants âgés d’un à deux ans « assis sur leur petite chaise, se balançant sur leur petit cheval à bascule ». Toutes les pièces que la journaliste a visitées étaient « baignées d’une belle lumière ». Il est toutefois difficile d’imaginer que, dans un foyer accueillant 84 enfants dont les parents sont malades, en mer en tant que marins ou privés de leur droit de garde, le quotidien se déroulait sans aucun risque de conflit ni de souffrance psychique.

Sa description des indigènes Yaghan de l’archipel de la Terre de Feu est en revanche si abstruse et condescendante qu’on peut douter que les scènes décrites se soient réellement produites (dans la revue d’octobre 1949). Elle écrit avoir vu des « Indiens » devant leur « caverne », d’où s’échappait « une vapeur nauséabonde de poisson et d’ordures ». Lorsque son compagnon « Pedro » a défait un paquet de nourriture, « une scène démoniaque » se serait déroulée : « Les sauvages hurlaient de tous côtés, faisaient des grimaces, se roulaient par terre, comme si des démons affamés s’étaient emparés d’eux. Puis ils se sont jetés sur l’agneau rôti et l’ont déchiqueté là où ils pouvaient l’attraper. » On ignore par ailleurs si, à cette époque, il y avait encore des indigènes Yaghan sur les îles. À d’autres endroits de ses récits de voyage, elle savait briller par des comparaisons pleines d’esprit et d’humour ; à propos des rochers de Gibraltar, par exemple, elle écrit : « Des cactus moroses somnolent sur la terre rouge. Les agaves dressent leurs touffes de sabres vert pâle. Les palmiers sont à bout de souffle tant ils sont fatigués. Des chèvres maigres broutent avidement. On dirait qu’elles arrachent l’ombre. » Et dans son journal de guerre, publié plus tard dans son magazine, elle décrit avec sensibilité les jours qui ont précédé la libération. Comme l’étouffement et la désorientation avant la fin de la guerre : « Notre patrie est minuscule, mais quelle distance jusqu’à Schimpach, jusqu’à Schengen, alors qu’il n’y a aucune possibilité d’y parvenir ! On ne peut pas téléphoner. On n’a plus de voiture, ni de vélo. Les trains ont disparu des voies. »

Au début de l’année 1952, Martin prit la direction des pages régionales luxembourgeoises du quotidien *La Meuse*. Trois ans plus tard, elle s’installa à Florence, après avoir fait l’objet d’un procès dans ce pays pour des dettes de jeu. Elle gagna désormais sa vie grâce à la traduction et écrivait occasionnellement sous le pseudonyme de Dino D. pour son ancienne revue, la Revue. Même au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’hebdomadaire est resté un titre à fort tirage. Pendant des décennies, les recettes publicitaires ont constitué son pilier financier. Afin d’augmenter ses recettes publicitaires, il est passé à l’impression en couleur dans les années 1960. Encore au milieu des années 1990, Lucien Thiel s’enthousiasmait pour le marché publicitaire, auquel il accordait une importance « considérable, peut-être même excessive ». Vingt ans plus tôt, Thiel avait expliqué à ses lecteurs que, malgré l’inflation, la hausse des frais de personnel et l’augmentation du volume, il ne fallait augmenter le prix de vente que progressivement. Le magazine coûtait neuf francs en 1950, douze francs en 1970. Le secret de l’entreprise résidait dans la publicité. « Le boom publicitaire de l’après-guerre a apporté aux journaux les fonds nécessaires à leur développement, qu’ils n’auraient pu obtenir autrement qu’en augmentant constamment leur prix de vente », expliquait Thiel. En 1970, il fit le calcul suivant : chaque annonce permettait d’ajouter deux pages de texte. La publicité était « devenue une nécessité absolue ». Selon un calcul de Sarah Stephan, collaboratrice de la BNL, les annonces représentaient déjà 20 % des pages imprimées à la fin de l’année 1954, alors qu’elles n’en représentaient que la moitié au début de la même année.

Entre-temps, le marché publicitaire des publications imprimées s’est largement effondré. La maison d’édition actuelle, Éditions Revue S.A., a publié son bilan la semaine dernière : l’année dernière, elle a enregistré une perte de près de 500 000 euros, contre un peu plus de 500 000 euros l’année précédente. De plus, les reportages littéraires et descriptifs sont de plus en plus supplantés par Instagram, YouTube et d’autres plateformes privées qui diffusent sans discontinuer des extraits vidéo et sont proches du public, comme le prônait autrefois Martin.