« Alors les gars, vous en avez encore la force ? Allez, encore un tour, encore un tour de manège. » Une ascension tranquille jusqu’à 85 mètres de hauteur, puis une chute libre vertigineuse vers le sol. Voilà à quoi ressemble un tour sur le « Hangover ». La tour est équipée d’une nacelle rotative qui file à 100 kilomètres à l’heure. Dans un premier temps, les visiteurs montent jusqu’à environ la moitié de la tour, soit environ 40 mètres, puis redescendent. Une fois tout en haut, la vue sur Luxembourg est, au sens propre du terme, à couper le souffle. Un tour complet à 360 degrés, et attention : on entend un « clic », le cœur des passagers se serre, ce que l’on devine à leurs cris déchirants tandis que l’attraction plonge dans le vide. « On va continuer jusqu’à ce que vous me montriez ce que vous avez mangé », annonce le présentateur d’un ton enjoué au micro. Les visiteurs qui, lors de leur promenade sur le Glacisfeld, s’arrêtent devant le Hangover et choisissent le sol plutôt que les airs, ont la tête renversée en arrière et tiennent bon pendant plusieurs minutes, les mains devant le visage, et très probablement heureux de ne pas être là-haut, les pieds dans le ciel, à gigoter et à devoir supporter les annonces provenant de la cabine du commentateur : « Préparez déjà votre carte de donneur d’organes. » Ou : « Espérons que cette fois-ci, les vis soient plus solides que celles de la semaine dernière. » Ou encore : « J’ai travaillé un jour chez Schlecker, puis l’entreprise a fait faillite, on verra combien de temps je tiendrai ici. » Ou encore : « Les gars, si ça tourne mal, je serai le premier à filer d’ici, juste pour que vous le sachiez. » Compte à rebours. Cinq, quatre, trois, deux, un… Un grondement s’échappe des haut-parleurs, des mèches de cheveux s’envolent de la tour vers le vide. « J’ai la gueule de bois, ohoho », chante l’animateur. Bonne soirée à tous, au revoir, à la prochaine. Patrick Prantl a 19 ans et est commandant de bord. Lui, ce garçon mince, d’allure presque menue, est assis à l’arrière de la plate-forme élévatrice derrière une vitre, le regard tourné vers la tour. Il contrôle les manœuvres, il amuse les gens, il leur parle : ça a toujours été son rêve d’enfant. Être assis aux commandes d’une si grande machine et divertir les gens. Un opérateur ne se contente pas d’appuyer sur des boutons et de lancer quelques boutades. Pour Prantl, c’est comme une drogue, dit-il avec son accent franconien. À 16 ans, il a commencé à animer des manèges dans sa ville natale, Nuremberg. À l’origine, il voulait devenir employé de bureau et, après avoir obtenu son brevet, rattraper ses études secondaires. Mais il a ensuite reçu une offre du « Hangover » ; aujourd’hui, il est employé à temps plein et vient de faire ses débuts au Luxembourg. « Quand je vois les gens sortir en riant après le tour, je me dis que je les ai sortis de leur quotidien pendant cinq minutes, et ça me rend super heureux. » Tout cela lui a manqué pendant l’année du Covid. Aujourd’hui, il est heureux d’être de nouveau dehors. Deux fois par jour, il monte lui-même au sommet de la tour, bien qu’il ait le vertige. Avec le temps, pense-t-il, cela passera.
Après une année d’interruption due au coronavirus, le Glacis retrouve son ambiance festive : « Fun um Glacis » est le nom de cette fête foraine qui anime le quartier depuis samedi – même s’il ne s’agit pas d’une véritable « Schueberfouer ». Le Glacis est divisé en deux zones distinctes : dans la zone A, les manèges tournent à plein régime, tandis que la zone B accueille les stands de restauration. Le port du masque est obligatoire dans la zone A, tandis que le principe du « Covidcheck » s’applique dans la zone B. Le nombre de manèges et de stands a été réduit à 41. Cette mesure vise à limiter les attroupements et à freiner la propagation du coronavirus. Ceux qui doivent emprunter l’entrée « sans certificat » se retrouvent sous une « tente Covid » blanche. Jusqu’à 48 personnes y sont assises côte à côte sur des bancs en bois, comme sous un chapiteau de fête foraine, à la différence près qu’elles ne trinquent pas avec des verres, mais montrent leurs tests rapides. Certaines personnes ont dû quitter les lieux au bout de 15 minutes, car leur test Covid s’est révélé positif. Les services de santé publique en sont informés en quelques secondes, car les personnes malades doivent s’enregistrer avec leur téléphone portable à l’aide d’un code QR collé sur les tables.
Malgré le renforcement des règles d’hygiène, les gens viennent. Après des mois où la bonne humeur et l’insouciance avaient été mises en veilleuse, les premiers clients font désormais la queue devant le stand de Vincent Holzeimer, un mercredi matin à 11 heures. Depuis 60 ans, la « Maison Stany » propose du nougat, du chocolat et des fruits à coque à la Schueberfouer. L’année dernière s’est déroulée, sans surprise, « très mal » pour le Belge. Depuis Noël 2019, il n’a plus tenu de stand sur aucune fête foraine ; les aides de l’État n’ont couvert que les frais d’assurance, et il a dû vendre ses deux caravanes pour s’en sortir tant bien que mal. Dans les magasins des environs d’Arlon, il a tenté de vendre ses sachets d’amandes grillées et de guimauves au chocolat, « mais ça n’a pas marché : traditionnellement, les gens n’achètent ce genre de choses qu’à la fête foraine, pas au quotidien », explique-t-il. Tout est également devenu plus cher. Il s’approvisionne en amandes en Espagne, à 13,50 euros le kilo. Cette année, le prix s’élève à 20 euros. Holzeimer pourrait se rabattre sur des noix en provenance d’Amérique, qui sont moins chères, « mais de moins bonne qualité. Je ne veux pas faire fuir mes clients luxembourgeois. » C’est aussi pour cette raison qu’il n’a pas augmenté ses prix : chez lui, 150 grammes coûtent six euros. Vincent Holzeimer est visiblement heureux que tout reprenne son cours et n’est pas du tout déçu que la fête se termine à 23 heures. Moins d’ivrognes.
Ute Bruch a les larmes aux yeux lorsqu’elle évoque ces derniers mois. Avec son mari Harry, elle tient le « Schwarzwald-Mühle ». Originaire de Düsseldorf, elle régale ses clients avec du pain au jambon de la Forêt-Noire, du rôti à la broche, du steak du bûcheron, du poisson frit, des galettes de pommes de terre râpées et des saucisses grillées au charbon de bois. Et pour finir, un « Bergteufel » de la Forêt-Noire pour faciliter la digestion. À l’exception de quelques événements éphémères en Allemagne, cette deuxième année de pandémie a démarré au ralenti. « Nous avons dû puiser dans toutes nos réserves, celles que nous avions mises de côté pour nos vieux jours », explique Mme Bruch en passant son doigt sous sa paupière. « Ça me touche encore aujourd’hui. » Ute Bruch a peu de temps ; elle fait des allers-retours précipités entre le comptoir et le coin salon privé, tandis que le téléphone sonne sans cesse. « N’hésitez pas à discuter avec ce monsieur, il a lui aussi beaucoup à raconter », dit Ute Bruch en désignant l’homme qui, une tasse de café à la main, observe l’agitation des filles de la Forêt-Noire. Roger Pelzer a été pendant 35 ans président de l’association des forains de la Schobermesse ; le bien-être de ses anciens collègues forains lui tient toujours à cœur. « Espérons que ce cirque soit bientôt terminé », déclare ce Luxembourgeois d’adoption, arrivé dans le Grand-Duché depuis Aix-la-Chapelle lorsqu’il était jeune homme. Les 10 000 euros qu’il a reçus de l’État luxembourgeois en 2020 auraient nécessité « tellement de paperasse » qu’il a préféré ne pas en faire la demande pour 2021. « Je n’ai même pas pu me permettre de partir en vacances ni d’acheter des cadeaux pour mes petits-enfants », explique-t-il. M. Pelzer ne se lasse pas d’exprimer son mécontentement. L’année dernière, il a dû jeter tout son vin chaud lorsque le marché de Noël a été annulé. Plusieurs dizaines de milliers d’euros, selon lui. « Le vin chaud fait maison ne se conserve que quelques mois, et j’ai dû en plus me débarrasser des bidons jetables vides. » M. Pelzer n’a plus de manège lui-même ; il a cédé le dernier à sa fille Cheryl en 2010. Celle-ci est installée dans la zone A avec son « Panamericana ». « C’est la seule chose logique qu’elle puisse faire », déclare M. Pelzer, qui n’est pas très favorable à l’initiative « Kiermes am Duerf ». Son manège lui avait coûté à l’époque un demi-million d’euros, « les aides ne suffisent pas pour récupérer cet argent », estime-t-il.
Depuis la mi-juillet et jusqu’au 12 septembre, les forains luxembourgeois peuvent installer leurs stands de restauration et leurs manèges dans le centre-ville et dans d’autres quartiers. L’accès aux manèges est gratuit ; en contrepartie, la commune de Luxembourg verse une indemnité aux forains pour ces huit semaines : 5 000 euros pour les jeux de foire tels que la pêche aux canards, 20 000 euros pour les petits manèges et 40 000 euros pour les grands manèges. La pêche aux canards permet toutefois de vendre des tickets en plus. La nouveauté cette année est que les stands de restauration bénéficient également d’une indemnité pouvant aller de 5 000 à 10 000 euros selon leur emplacement. Au total, la commune de Luxembourg dépense environ trois millions d’euros pendant l’été. Depuis la crise du coronavirus, les quelque 45 familles de forains luxembourgeois ont sollicité des aides de l’État. Interrogé à ce sujet, le ministère de l’Économie précise qu’il convient de distinguer les aides passées des aides actuelles dans le cadre des aides liées à la Covid-19. À partir de mars 2020, deux aides d’urgence d’un montant de 5 000 euros chacune (respectivement 12 500 euros pour la deuxième aide) ont d’abord été accordées. 44 forains avaient déposé une demande, 38 ont été indemnisés. Les aides actuelles sont réparties entre les « coûts non couverts » et l’« aide à la relance » ; elles doivent faire l’objet d’une nouvelle demande chaque mois : De novembre 2020 à ce jour (jeudi 26 août), selon le ministère, 315 demandes au total ont été déposées par 43 forains différents. 240 demandes ont été honorées à ce jour. Les demandes sont rejetées si les forains ne peuvent pas justifier d’une perte supérieure à 40 % par rapport à l’année précédente. Le montant de l’aide est déterminé en fonction du nombre d’employés ainsi que du chiffre d’affaires annuel réalisé en 2019. Une seule demande peut être déposée pour l’une des deux aides : pour les forains confrontés à de graves difficultés économiques, la demande d’aide couvrant les coûts est intéressante. Ceux qui ont simplement besoin d’une aide au démarrage peuvent quant à eux se tourner vers l’aide de relance. Certaines demandes sont encore en cours de traitement ou ont été renvoyées aux forains pour correction, indique le ministère de l’Économie. Bonne nouvelle : il a récemment été décidé de prolonger ces aides jusqu’en octobre.
Pour Charles Hary, l’actuel représentant de l’association des forains « Fédération nationale des commerçants forains » (FNCF), ces aides arrivent à point nommé. « Chaque famille de forains est unique, c’est pourquoi l’aide financière doit être adaptée à chaque situation », explique-t-il. Il se réjouit de voir la vie reprendre peu à peu son cours et les fêtes foraines rouvrir leurs portes. Sans ces aides, cela aurait été difficile, voire impossible. Dans l’ensemble, M. Hary estime que les forains sont sur la bonne voie. Et pourtant : « Rien ne remplace la Schobermesse », ajoute-t-il. C’est en effet pendant cette période que les forains réalisent leur plus gros chiffre d’affaires.
Cheryl Kalk-Pelzer, la fille de Roger, est tout simplement ravie d’être enfin de retour à l’extérieur et de voir des enfants heureux dans sa « Panamericana ». La plus longue rue du monde s’étend sur deux étages le long du Glacis ; un enfant de six ans pousse un cri de joie lorsqu’il attrape le Petzie en plein vol – il gagne ainsi un tour gratuit. Âgée de 33 ans, la propriétaire de ce manège a certes étudié le marketing, mais n’a jamais exercé ce métier. « Je veux rester à la fête foraine, c’est ma vie », déclare la fille d’une foraine luxembourgeoise qui, à l’époque, s’était réveillée dans une caravane après avoir accouché et qui perpétue aujourd’hui la tradition familiale avec son mari. Pour elle, c’était la première fois cette année qu’elle s’installait à Esch à la Pentecôte : « Ça s’est bien passé », dit-elle. « Très bien même, les gens en avaient vraiment envie. » Comme tous les autres forains du Glacisfeld, elle reçoit également une subvention de la ville pour son installation ici. 1 500 euros pour les petits manèges comme le sien ; les grands manèges reçoivent 25 000 euros. Les frais sont également pris en charge cette année. Les frais d’électricité, de stand et d’eau sont pris en charge par la ville de Luxembourg. De plus, Kalk-Pelzer peut bénéficier de l’aide publique actuelle, qu’elle sollicite chaque mois. « C’est certes beaucoup de paperasse, mais en contrepartie, je viens de recevoir 1 250 euros pour moi et 250 euros pour mon employé, qui est en chômage partiel. » Grâce au protocole sanitaire mis en place par la ville, elle dispose désormais d’une épuisette qui lui permet de récupérer les jetons d’entrée, lesquels sont ensuite trempés dans un seau de désinfectant avant d’être redistribués. Les enfants doivent se désinfecter les mains avant de monter à bord, et il y a désormais une entrée et une sortie distinctes. « Ils ne peuvent plus tous se précipiter sur le manège comme avant », explique Mme Kalk-Pelzer.
On le remarque aussi à Bonnevoie. Les autos tamponneuses de la place Jeanne d’Arc tournent à plein régime. Une douzaine d’adolescents font la queue en attendant d’entrer. La jeune Française décroche la chaîne, et les jeunes montent sur la piste les uns après les autres. Quelques minutes plus tard, le plaisir est terminé et, sans exception, tout le monde se remet dans la file d’attente. Le quotidien de cette foraine est marqué par la monotonie en cette période de « Kiermes am Duerf ». Un flacon de désinfectant dans une main, un chiffon dans l’autre, elle essuie les autos tamponneuses. Chacune d’entre elles. Après chaque tour. De 11 h à 20 h. L’air grave, elle fait ce qu’il faut faire. Parfois, elle dit dans le micro : « Mets ton masque », « reste assis » ou « il est interdit de reculer ». Sur la place, il y a encore deux stands de restauration et deux petits manèges pour enfants. Devant l’un d’eux se tient un homme d’une trentaine d’années, un piercing à l’ sourcil droit, les yeux rougis, une cigarette à la bouche. Il ne fait que donner un coup de main ici, dit-il. Le manège appartient à un copain. En réalité, il vend des bas au marché mensuel du nord, mais une main lave l’autre, comme on dit. Il y a bien sûr plus d’animation à la Schueber qu’ici, où les enfants ne saluent même plus, parce que tout est gratuit, « mais on n’a pas tout ce qu’on souhaite ». Les mêmes enfants passent ici des après-midis entiers. « Je n’ai encore jamais vu leurs parents. » Ceux qui viennent parfois s’assoient derrière le stand et boivent une bière. Une autre tournée. « Attention au départ ! »