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Économie nationale 11 min de lecture

Aire de jeux Gio

On tourne en rond dans un labyrinthe de barrières en plastique rouge et blanc plutôt tristes, en direction du Gridx. Une voie mène à l’arène, une autre au parking. On tourne à nouveau en rond ; la voiture se fraye un…

Article paru dans Édition mars 2026
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Aire de jeux Gio
Pour 350 euros par mois, on peut garer sa voiture de collection © Photo : Sven Becker

On tourne en rond dans un labyrinthe de barrières en plastique rouge et blanc plutôt tristes, en direction du Gridx. Une voie mène à l’arène, une autre au parking. On tourne à nouveau en rond ; la voiture se fraye un chemin dans une spirale d’asphalte, une boucle répétitive, pour monter jusqu’au troisième étage. On passe devant des voitures de luxe et d’autres plus abordables, des Aston Martin, des BMW et des Renault. On redescend en ascenseur vers « la toute première destination multi-expériences d’Europe », selon la description que fait le Gridx de Wickringen. Pour le dire plus sobrement, il s’agit d’un monstre de béton du groupe Giorgetti, grand comme près de sept terrains de football et ayant coûté 300 millions d’euros.

À l’E-Motion Center, six garçons sont assis devant des écrans incurvés : des simulateurs haute performance sur lesquels ils peuvent tester leur talent de pilote et leur réactivité. Une simulation de Formule 1 de 30 minutes coûte un peu moins de 30 euros, tandis qu’une simulation de karting pour enfants revient à 19 euros. Le Gridx est en partie conçu comme la Mecque de l’automobile, avec une auto-école, un centre de contrôle technique et une station de lavage (que le magazine Paperjam a récemment qualifiée d’« inégalée »). On y trouve également des boutiques, une aire de restauration, un hôtel de 130 lits ainsi que des espaces dédiés aux événements. Ce complexe multifonctionnel a vu le jour grâce à la participation d’Alex Giorgetti, âgé de 28 ans ; dans un entretien accordé au Lux Times, il a confié que, enfant, il dépensait assidûment son argent de poche dans des modèles réduits de voitures. Ce passionné d’automobile a désormais organisé, en collaboration avec le Museo Nazionale dell’Automobile de Turin, l’exposition « Ayrton Senna Forever » à Wickringen. De sa première Ford à sa Williams-Renault, les voitures de course du pilote décédé dans un accident sont exposées.

De longs couloirs spacieux sont censés inviter à flâner à l’intérieur, une promenade apparemment sans fin, sans le cliquetis des caddies ni la bousculade. On est loin de l’ambiance des centres commerciaux des années 90 : pas de carrelage ciré, pas d’ascenseurs vitrés, pas d’escaliers roulants, pas de néons. Contrairement à Belle Étoile, Concorde et Topaz, le Gridx dispose de hautes baies vitrées. Pourtant, le regard, et avec lui l’attention, reste captif dans un espace clos : à travers les baies vitrées, on ne voit pas les prairies paisibles du Gutland, mais la Gridx-Arena, une cour intérieure encadrée par la structure en béton sombre ; un espace en plein air pouvant accueillir 3 600 personnes, qui, selon la brochure marketing, « se prête idéalement aux concerts, festivals, lancements de produits, rassemblements et bien plus encore ». Il s’agirait d’un « cadre unique pour des expériences collectives impressionnantes en plein air ». Ce samedi, dans la cour intérieure, de jeunes hommes font des tours de moto autour de cônes de signalisation.

Le site où, aujourd’hui, les motards font des tours de piste, où 1 500 voitures peuvent se garer, où les clients de l’hôtel s’enregistrent et où les familles font leurs achats, faisait l’objet d’une polémique politique il y a vingt ans. À l’époque, Guy Rollinger souhaitait y construire un centre commercial. Le gouvernement CSV-LSAP a toutefois poussé l’entrepreneur à abandonner son projet. En effet, à sept kilomètres de là, le promoteur immobilier Flavio Becca souhaitait lui aussi faire venir les pelleteuses pour construire un stade de football et un centre commercial de déstockage. Un projet public-privé que le gouvernement considérait comme étant « d’importance nationale ». Rollinger n’a toutefois pas renoncé à son projet sans autre forme de procès. Des litiges interminables ont opposé le gouvernement et les entrepreneurs ; finalement, les deux projets ont échoué. À cette époque, le groupe Giorgetti voyait déjà plus loin : en 2012, il a commencé à racheter les terrains à bâtir de Rollinger.

« Elle est géniale », dit un jeune d’une vingtaine d’années à sa copine. Dans la salle d’exposition Losch Heritage, il désigne une Porsche blanche, parsemée de lions rouges peints au pochoir. Ils portent la signature de Jacques Schneider. À côté se trouve une Porsche peinte de couleurs vives, sur laquelle est inscrit « Bomb Voyage » dans un style graffiti. Quelques mètres plus loin, un combi Volkswagen et une VW Golf aux lignes anguleuses. Ce samedi, les halls et les boutiques fourmillent de gens riches, de gens qui veulent être riches et de gens qui se croient riches parce qu’ils ont 80 000 euros sur leur compte d’épargne. De nombreux enfants errent dans les environs. Certains font rouler un ballon bleu à travers la galerie – ces ballons proviennent d’une opération promotionnelle d’Eltrona. L’ambiance devient plus huppée à mesure que l’on s’approche du concessionnaire Bentley. Vêtu d’un pantalon blanc et d’une casquette blanche, un homme aux cheveux gris explique au vendeur : « J’ai déjà une Bentley, millésime 2014. » Ceux qui n’ont pas d’argent sur leur compte s’arrêtent devant la vitrine.

Un étage plus haut, la boutique de prêt-à-porter Engelhorn a récemment ouvert ses portes. On y trouve des chemises, des pantalons et des t-shirts dont les prix se chiffrent en milliers et en dizaines de milliers – Balmain, Givenchy, Max Mara. À deux reprises, on croise un propriétaire de teckel, comme si ces quadrupèdes étaient mi-accessoires, mi-êtres vivants. Une dame âgée salue un jeune homme : « C’est la première fois que tu viens ici ? » Il répond d’un air satisfait : « Non, j’y suis déjà venu. » Certaines vendeuses ne s’adaptent pas à leur environnement par leur style vestimentaire ; elles portent des vêtements nettement moins chers. D’autres veulent suivre le mouvement. Leur lieu de travail pèse sur leur salaire minimum. Le dernier numéro du magazine Gridx évoque une « vision distinctive du shopping » ; Engelhorn serait « exigeant » et « axé sur l’expérience ». Aujourd’hui, le shopping ne se limiterait plus à l’achat, ce serait « un moment dans le temps où l’on s’autorise à profiter de cette expérience ».

Il n’y a pas que des groupes privés comme Engelhorn à louer des locaux chez Giorgetti, l’État luxembourgeois en fait de même. Il y a un an, le ministre de l’Éducation du DP, Claude Meisch, a confirmé que l’École supérieure d’hôtellerie (EHTL) allait y installer une antenne pouvant accueillir 200 élèves pour une durée d’environ neuf ans. L’idée serait venue au directeur de l’EHTL, Michel Lanners, en collaboration avec la famille Giorgetti « alors qu’ils étaient dans l’impasse », comme il l’a déclaré au journal « Der Land » il y a quelques mois. L’État verse à l’entreprise Giorgetti un loyer annuel de 1,6 million d’euros. M. Lanners admet que ce n’est en soi « pas une gestion efficace des deniers publics », mais qu’on recherchait désespérément un deuxième site dans le sud. Il y a quelques mois, le gouvernement a également accordé à Gridx un arrêt de tramway sur la ligne qui reliera Gasperich et Belval à partir de 2035. Et le groupe Giorgetti peut également se permettre de construire, de manière assez pratique, la sortie d’autoroute Gridx sur l’A4 grâce à l’argent des contribuables.

Des « Smash-Burgers », des petits pains indonésiens et des cafés de spécialité sont servis au comptoir de l’espace restauration. Trente personnes, placées par l’agence Adem, y suivent une formation. « Elles sont heureuses et rayonnantes », déclarait Alex Giorgetti à RTL il y a six mois. « « D’où viennent ces gens qui sont si heureux ? », demandent divers clients. C’est bien sûr un énorme succès », analyse le jeune entrepreneur. Il faut passer commande sur écran : du thé matcha à l’eau de coco, du jus de betterave rouge et des cappuccinos avec différentes sortes de lait. « We serve more than food – we serve an experience ! », promet une nouvelle fois le slogan marketing du groupe Giorgetti. En buvant son cappuccino, le regard se pose sur le smartphone. On y lit que le philosophe Jürgen Habermas est décédé à l’âge de 96 ans. Depuis la crise financière de 2008, il s’était montré de plus en plus inquiet quant aux conséquences d’une économie débridée qui sapait de plus en plus un monde de vie fondé sur la compréhension. Si la tendance à l’inégalité sociale se poursuit, le modèle social européen, qui repose sur un lien intrinsèque entre l’État-providence et la démocratie, risque de se déchirer.

Alex Giorgetti, quant à lui, est convaincu que son complexe multifonctionnel mise sur les relations, comme il l’a déclaré au Lux Times. Il a imaginé un « écosystème » destiné à la fois aux habitants locaux et aux « visiteurs internationaux ». Il qualifie ce concept de « retailtainment » ; il s’efforce de mettre en place un storytelling adapté au marché international (ce qui lui a valu d’être qualifié de « Steve Jobs du secteur de la construction » par Paperjam). Il se peut que les familles et les amis puissent passer de bons moments à Wickringen, qu’ils y vivent des instants qui resteront gravés dans leur mémoire. Mais au Gridx, rien n’est conçu pour répondre durablement aux besoins de la société civile. La matérialité du lieu est conçue pour pouvoir se reproduire à l’identique si nécessaire. « Ce même cube pourrait se trouver à Dubaï, à Shenzhen ou à Wickrange sans perdre – ni gagner – la moindre once de sa signification … », écrivait l’architecte Philippe Nathan peu après l’inauguration dans le journal Land. C’est un bâtiment dont l’essence même réside dans le caractère provisoire : « aujourd’hui un magasin, demain un entrepôt, un gymnase ou un centre de données ». La description du métier d’Alex Giorgetti s’inscrit parfaitement dans cette logique : il est « Lean Manager ».

Dans le cadre du « retailtainment », ce complexe multifonctionnel abrite le GioLab. Pour 28 euros (22 euros pour les enfants), on obtient un billet d’entrée et des couvre-chaussures en tissu – « car vous allez traverser une salle des miroirs », explique une femme à l’accueil. Diverses installations numériques attendent les visiteurs : dans l’une des salles plongées dans l’obscurité, par exemple, on peut, à l’aide d’un micro, demander à une IA de générer une image précise – des crocodiles sautant par-dessus un lac ; un robot assis dans un désert.&Des parents anglophones, francophones et luxembourgeois encouragent leurs enfants à le faire. Dans d’autres salles, on observe sur un écran
des explosions de couleurs et des structures amorphes, comme celles que l’on connaît des écrans de veille. Autrefois destinées à protéger les anciens écrans cathodiques et plasma contre ce qu’on appelle le « burn-in » d’une image statique donnée, elles imposent au GioLab une instabilité insouciante. Des miroirs se faisant face créent ainsi une régression infinie. Les visiteurs se retrouvent pris dans une boucle d’introspection sans fin. Cela reflète un problème central de la philosophie de la conscience : existe-t-il un observateur intérieur, et si oui, qui observe l’observateur ? Ce qui n’est toutefois pas certain, c’est que le GioLab ait pour objectif de traiter des problèmes métaphysiques. La brochure publicitaire parle d’une « expérience immersive » et d’un « centre d’art numérique ».

À l’instar des déplacements dans un jeu de Tetris, des Ferrari racées et de jolies voitures de collection sont mélangées au hasard à un endroit situé derrière des boxes vitrés à trois étages au Gridx. Cet espace a été conçu pour permettre aux collectionneurs de garder leurs voitures à l’abri de l’humidité et en toute sécurité. Ils paient 350 euros par mois pour cela. Même ceux qui ne sont pas passionnés d’automobile sont séduits par le design des années 1970, comme la Peugeot 504 Coupé aux lignes fluides, véritable star des films d’auteur français. On passe devant elles en cherchant le parking. Et ce n’est pas si simple. Car le bâtiment est enchevêtré, difficile à déchiffrer. Ce samedi, les visiteurs n’arrêtent pas de demander aux employés où se trouve le parking. Nous aussi, nous tournons en rond. Nous essayons de nous rappeler si nous nous sommes garés dans la zone A ou B, quel est notre numéro d’immatriculation, afin de savoir si nous devons payer des frais de stationnement supplémentaires. On tourne encore une ou deux fois en rond avant de retrouver sa voiture – pour quitter le complexe immobilier avec le sentiment diffus d’avoir fait partie des rêves d’un petit garçon qui jouait autrefois avec des voitures miniatures.