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Économie nationale 13 min de lecture

On est quand même ambitieux !

L'UE souhaite que le Luxembourg réduise davantage sa consommation d'énergie. Le ministre de l'Énergie affirme que des interdictions permettraient d'y parvenir.

Article paru dans Édition mai 2024
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On est quand même ambitieux !
Chauffage mobile à combustible fossile dans une entreprise. Ce genre de chose ne doit pas être interdit © Photo : Sven Becker

« Ambitieux » : tel était le mot qui revenait le plus souvent jeudi après-midi de la semaine dernière. C’est à cette occasion que Lex Delles, ministre de l’Énergie du DP, et Serge Wilmes, ministre de l’Environnement du CSV, ont rencontré les commissions parlementaires chargées de l’Économie, de l’Énergie et de l’Environnement. M. Delles a également souvent répété : « Ce gouvernement n’est pas partisan des interdictions. »

Peut-être l’a-t-il répété si souvent parce que la séance était retransmise en direct. Les téléspectateurs ont ainsi pu constater de leurs propres yeux qu’il n’y aurait pas d’« interdiction de chauffage » au Luxembourg. Jusqu’à présent, c’était une option : lorsque le gouvernement précédent a adopté en juin 2023 une mise à jour du Plan national énergie-climat (Pnec), il a précisé que le remplacement des systèmes de chauffage au fioul et au gaz dans les bâtiments devait dans un premier temps se faire sur une base volontaire. Mais si cela s’avérait insuffisant, « il est envisagé d’autoriser le remplacement des installations de chauffage dans le patrimoine existant (pour tous les types de bâtiments, tant fonctionnels que d’habitation) exclusivement par des installations fonctionnant avec au moins 70 % d’énergies renouvelables » (p. 132). Lex Delles a toutefois réagi en déclarant : « Nous pouvons supprimer cette disposition. » Les incitations et les subventions suffisent. À trois semaines des élections européennes, c’est une nouvelle que le public du streaming a certainement été ravi d’entendre.

Reste bien sûr à voir si cela fonctionnera. Le gouvernement espère, comme l’a également indiqué M. Delles, que d’ici 2030, la moitié des systèmes de chauffage fonctionnant aux combustibles fossiles aura été remplacée. On ne sait pas encore très bien où en sont les choses à ce jour. Personne ne connaît, par exemple, le nombre exact de systèmes de chauffage au fioul. Ce chiffre est déduit de la consommation de fioul. Selon les estimations, sur les quelque 250 000 foyers luxembourgeois, environ 70 000 sont encore chauffés au fioul.

Il reste beaucoup à faire. D’autant plus que le Luxembourg, comme tous les États membres de l’UE, doit réaliser davantage d’économies d’énergie que prévu initialement. Cela suscite une certaine agitation au sein du gouvernement, et c’est autour de ce sujet qu’a tourné la discussion des commissions parlementaires avec MM. Delles et Wilmes. Jusqu’à présent, on parlait publiquement du plan énergie-climat, qu’il s’agisse des émissions de CO₂ ou des énergies vertes. Mais ce plan comporte encore un troisième volet : la consommation d’énergie doit diminuer. De 40 à 44 % par rapport à une « référence » qui se rapporte à l’année 2007. C’est ce que s’était fixé le gouvernement DP-LSAP-Verts lorsqu’il a convenu, en 2020, de la première version du Pnec luxembourgeois avec la Commission européenne. En juin 2023, il est allé un peu plus loin : l’objectif est désormais fixé à 44 % d’économies. Le gouvernement CSV-DP souhaite revenir à la fourchette de 2020.

Ce qui ressemble à des tergiversations techniques revêt une importance capitale sur le plan de la politique économique. À l’instar de la réduction des émissions de CO₂ et du développement de la production d’énergie verte, l’efficacité énergétique est également un projet de l’UE. Il existe pour chacun de ces trois domaines un objectif européen et un système de répartition des efforts entre les 27 États membres. L’objectif d’économies porte sur la consommation énergétique totale. Tout y est pris en compte : l’
énergie de chauffage des bâtiments, les besoins en électricité de tous les consommateurs, les ventes de carburant (y compris, au Luxembourg, le tourisme à la pompe), etc. Alors que depuis vingt ans, aucun gouvernement ne se préoccupe plus politiquement des émissions de CO₂ de l’industrie sidérurgique, de la fabrication du ciment ou de la production de verre, car ces grands émetteurs relèvent du système européen d’échange de quotas d’émission et n’apparaissent plus dans les bilans nationaux de CO₂, leur consommation d’énergie pèse toutefois de tout son poids. En d’autres termes : les perspectives de croissance dépendent entièrement des objectifs fixés en matière de consommation.

Et le gouvernement CSV-DP ne compte pas y renoncer. En tout cas, pas au-delà de ce qui a été communiqué jusqu’à présent à la Commission européenne dans le cadre du plan énergie-climat. En septembre 2023, une nouvelle directive européenne sur l’efficacité énergétique est entrée en vigueur. Les 27 pays doivent tous réaliser davantage d’économies. Concernant la consommation énergétique totale du Luxembourg, le gouvernement de l’époque avait prévu en 2020 une réduction d’ici 2030, pour atteindre un niveau compris entre 38 000 et 35 568 gigawattheures. Cela correspondait à une fourchette comprise entre 40 et 44 %. À titre de comparaison, la consommation totale s’élevait en 2020 à 45 129 gigawattheures. Dans le cadre de la mise à jour du Pnec de l’année dernière, une consommation de 35 430 gigawattheures d’ici 2030 avait été calculée sur la base d’une réduction de 44 %. La nouvelle directive européenne fixe à 32 546 gigawattheures l’objectif pour le Luxembourg. « Irréaliste » et « presque impossible », a déclaré le ministre de l’Énergie jeudi dernier. Et il a promis : « Nous n’inscrirons pas cet objectif dans le Pnec ! » Cet acte de désobéissance devrait sans doute donner lieu à « une remarque de la Commission ». Mais le Luxembourg est « déjà ambitieux » et a déjà accompli beaucoup de choses.

Lex Delles n’a pas tort sur ce point. La tendance de la consommation nationale est à la baisse : elle est passée de 47 000 gigawattheures en 2015 à 43 000 en 2022. Un fonctionnaire du ministère de l’Énergie a présenté aux députés des commissions parlementaires un graphique qui montrait que le Grand-Duché affichait la meilleure tendance, juste après la Lettonie. À l’autre bout de l’échelle se trouvait en revanche, par exemple, le Danemark, pourtant considéré comme une nation écologique. Et déjà le prédécesseur de Lex Delles, Claude Turmes, des Verts, avait tenté de faire comprendre à la Commission européenne qu’il était irréaliste d’exiger davantage du Luxembourg. De plus, si la nouvelle directive imposait à tous le même objectif supplémentaire, les États membres de l’UE qui avaient déjà beaucoup progressé seraient désavantagés par rapport à ceux qui accusaient un retard. C’est ce qui s’est produit en septembre. Des « pionniers » comme le Luxembourg se sont alors retrouvés « lésés », a constaté le fonctionnaire en charge du dossier de Lex Delles.

Le grand battage médiatique autour de la consommation d’énergie et le refus d’aller plus loin s’expliquent, d’une part, par le fait que cela a des répercussions sur la politique économique. D’autre part, par le fait que l’objectif d’efficacité fixé jusqu’à présent ne sera déjà pas facile à atteindre. Jeudi, le ministre de l’Économie et de l’Énergie a volontiers répondu à la question de sa collègue du DP, Carole Hartmann, qui lui demandait ce qu’il faudrait faire au Luxembourg pour respecter effectivement les exigences renforcées de la directive européenne : « On pourrait par exemple », a énuméré Lex Delles, « augmenter la taxe sur le CO₂ à un niveau tel que le tourisme à la pompe soit complètement étouffé. Ou interdire immédiatement les systèmes de chauffage fossiles. » Y compris « les systèmes de chauffage au fioul dans le secteur privé ». Mais « nous ne sommes clairement pas favorables » à de telles mesures.

C’était un exemple de populisme libéral. Pourtant, économiser de l’énergie tout en réduisant les émissions de CO₂, de préférence grâce aux énergies vertes, peut s’avérer contradictoire. Si l’électricité produite à partir du charbon ou du gaz est remplacée par de l’électricité solaire, les émissions de CO₂ diminuent, mais la consommation reste la même. En revanche, remplacer à grande échelle les systèmes de chauffage au fioul et au gaz des habitations par des pompes à chaleur électriques apporte un réel gain d’efficacité : « Si un système de chauffage par pompe à chaleur est bien conçu et paramétré, jusqu’à trois quarts de la puissance de chauffage peuvent être tirés de l’air ambiant. Seul un quart est alors imputable à la consommation d’électricité », explique Gilles Reding, conseiller à la Chambre des métiers.

De même, l’autonomie des voitures électriques est obtenue à partir de l’électricité, dont le rendement est trois à quatre fois supérieur à celui de l’essence ou du diesel utilisés par les voitures à moteur thermique. En revanche, il n’est pas évident que l’on réalise des économies d’énergie lorsqu’un processus de production industriel nécessitant de la chaleur est alimenté à l’électricité, alors qu’il fonctionnait auparavant au gaz. Et un camion à hydrogène n’est probablement pas plus économe en énergie qu’un camion au diesel.

C’est ainsi que la voie vers une plus grande efficacité n’est pas tout à fait claire. Dans le numéro du Pnec de l’année dernière, on peut lire en substance que la réduction de 44 % de la consommation devrait être atteinte pour un tiers grâce à des « obligations ». C’est compliqué. Il peut s’agir d’obligations imposées aux fournisseurs d’énergie pour qu’ils contribuent aux économies d’énergie. Ceux qui accordent à leurs clients une subvention pour l’achat d’une pompe à chaleur obtiennent un point. Mais les « obligations » englobent également les accords volontaires mis en place il y a déjà plusieurs années, que concluent les entreprises industrielles grandes consommatrices d’électricité : pour bénéficier d’un tarif d’électricité plus avantageux, elles s’engagent à réaliser des efforts en matière d’efficacité énergétique. Le troisième grand levier d’efficacité, et finalement le plus clair selon le Pnec de juin 2023, est la taxe sur le CO₂, qui s’applique principalement aux carburants. Il en résulte que si le tourisme à la pompe continue de baisser, l’avenir s’annonce favorable pour le Luxembourg, et le bilan en matière d’efficacité s’améliorera. Si le tourisme à la pompe recule suffisamment lentement pour que les recettes fiscales ne s’effondrent pas, c’est encore mieux. En revanche, la consommation de kérosène ne recule pas. Ses émissions de CO₂ sont prises en compte dans le système d’échange de quotas d’émission de l’UE, tandis que son contenu énergétique et son volume sont intégrés au bilan national. En 2022, un record a été établi : 782 millions de litres, soit 29 millions de plus qu’en 2021. Sur la base des chiffres de 2021 déjà, le Pnec avait conclu il y a un an que « la forte croissance du secteur de l’aviation (transport de passagers et de fret) contrebalance une partie des améliorations en matière d’efficacité énergétique » dans le secteur des transports dans son ensemble.

Or, c’est le secteur des transports qui contribue le plus à la consommation d’énergie, avec environ un tiers de celle-ci. Soit trois fois et demie plus que l’industrie manufacturière. Dans ce secteur, poursuit le Pnec de 2023, la croissance souhaitée risque fort d’annuler tous les gains d’efficacité. L’agriculture n’entre pas en ligne de compte. Dans le secteur tertiaire, la situation est similaire à celle du logement : il faut installer des pompes à chaleur !

Au final, ce sont peut-être les bâtiments, avec leur isolation thermique et leurs systèmes de chauffage, qui présentent le plus grand potentiel d’impact pour l’action politique. Interrogé sur l’évolution du remplacement des systèmes de chauffage, le ministère de l’Économie et de l’Énergie n’est pas en mesure de fournir de chiffres, se contentant d’indiquer que les demandes de prime dans le cadre du « programme de remplacement Masutts » ont fortement augmenté au cours des deux dernières années. Le ministère de l’Environnement, chargé de traiter ces demandes, précise que 464 demandes d’aide à l’installation de pompes à chaleur ont été reçues en 2022, 1 148 en 2023 et 766 cette année jusqu’au milieu de cette semaine. L’Agence pour le climat, comme le rapporte son directeur Fenn Faber, constate depuis 2022 un vif intérêt de la part des citoyens « en premier lieu pour le photovoltaïque, mais juste après pour les pompes à chaleur ».

Comme l’a rapporté Lex Delles jeudi dernier, des efforts accrus sont déployés pour mettre en place des réseaux de chauffage urbains. À partir de l’année prochaine, il devrait être possible de préfinancer les installations photovoltaïques. Comme l’a indiqué le ministère de l’Économie au Land, ce préfinancement « s’appliquera également à tous les autres domaines couverts par le bonus climatique, y compris le remplacement des systèmes de chauffage ». Selon le ministère, les crédits coûteux destinés à la rénovation ne seraient alors plus nécessaires, ou le seraient dans une moindre mesure.

Les bâtiments publics constituent un défi à part entière : parmi les bâtiments publics nécessitant une rénovation énergétique, 3 % de la surface ont été mis aux normes « Nearly Zero Energy » ces dernières années. Il faudra désormais en faire environ autant chaque année pour se conformer d’ici 2030 à la nouvelle directive européenne sur l’efficacité énergétique, qui impose aux bâtiments publics – y compris ceux des communes de plus de 50 000 habitants – le rythme auquel la norme « Nearly Zero Energy » doit être atteinte. Le ministère de l’Énergie indique au Land que « le gouvernement va accélérer ses efforts pour mettre tous les bâtiments publics en conformité avec la future norme minimale et les équiper de panneaux photovoltaïques ». L’État se montrera ainsi à la hauteur de son « rôle d’exemple », dont on a tant parlé ces dernières années. Ceux qui le souhaitent peuvent voir dans cet engagement en faveur d’une accélération une critique voilée à l’encontre de l’ancien ministre vert de la Construction, François Bausch, pour ne pas en avoir fait assez.

La question de savoir ce qu’il adviendra si ces beaux objectifs ne sont pas atteints se pose naturellement. Le gouvernement précédent souhaitait lui aussi s’appuyer en priorité sur des mesures incitatives et des subventions. L’« interdiction de chauffage » n’était qu’un dernier recours. Il ne souhaitait pas imposer le remplacement des systèmes de chauffage au fioul et au gaz, qui fonctionnaient bien, par des pompes à chaleur ; ce remplacement n’aurait pu devenir obligatoire que pour les systèmes de chauffage arrivés en fin de vie.

« Nous voulons de la croissance, nous voulons l’intelligence artificielle, nous voulons des centres de données. C’est ce que nous voulons développer, et tout cela consomme de l’électricité », a déclaré Lex Delles jeudi dernier au Parlement avec une certaine verve. Au final, il peut sans doute s’estimer heureux que, grâce à la taxe sur le CO₂, les « touristes de la pompe » et les frontaliers contribuent à financer la transition énergétique dans notre pays. Sinon, il faudrait peut-être tout de même instaurer des interdictions, ou bien le Luxembourg pourrait se montrer moins « ambitieux ». Une question très intéressante est d’ailleurs de savoir à quel taux le diesel des poids lourds sera taxé en Belgique à partir de 2027. Pour l’instant, il reste bon marché ; moins cher qu’au Luxembourg depuis l’introduction de la taxe sur le CO₂, ce qui explique la baisse du tourisme à la pompe dans notre pays. Mais à partir de 2027, une réglementation européenne sur les prix du CO₂ dans les transports entrera en vigueur, et la situation pourrait alors s’inverser. Ou bien le Luxembourg pourrait être contraint d’augmenter sensiblement sa taxe. C’est aussi pour cette raison que le gouvernement tente de se préserver une marge de manœuvre dans le cadre de ses engagements en matière d’efficacité énergétique et n’hésite pas à déclarer : « Ça, c’est hors de question. »