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Économie nationale 11 min de lecture

L’héritage

« Le colonialisme sans colonies ? » – Un état des lieux

Article paru dans Édition juin 2022
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À la suite de mouvements de protestation tels que « Rhodes must fall » et « Black Lives Matter », des débats publics ont éclaté partout en Europe sur le racisme, les monuments dédiés à des personnalités « entachées » par l’histoire et la complicité passée d’individus et d’États dans l’exploitation des colonies. Le rôle du colonialisme dans les migrations vers l’Europe, dans la politique de la mémoire ou dans la restitution des biens muséaux spoliés : ces thèmes font l’objet de débats particulièrement animés dans les pays qui ont eu des possessions coloniales, comme la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Mais concernent-ils également des nations qui n’ont pas été directement impliquées dans le colonialisme européen ? Est-il pertinent de discuter de la présence et de la persistance de structures coloniales et de rapports de force dans un pays qui ne s’est jamais considéré comme faisant partie du colonialisme européen ? Dans ce contexte, nous nous demanderons ici si des pays comme le Luxembourg, qui n’ont pas eu de possessions coloniales officielles, sont marqués par le colonialisme.

Pour commencer, il convient de se pencher sur la définition du colonialisme. Selon l’historien allemand Jürgen Osterhammel, le colonialisme peut être défini comme une relation de domination entre des collectifs, fondée sur la violence ainsi que sur la conviction des colonisateurs de posséder une culture supérieure. Ce sujet et sa définition font l’objet de vives controverses dans le monde de la recherche. On trouve ainsi les approches explicatives les plus diverses quant aux raisons pour lesquelles les États ont pratiqué le colonialisme à l’époque moderne. Pendant longtemps, ce sont surtout le capitalisme avancé (J.A. Hobson, mais aussi Lénine et Rosa Luxemburg) ou la situation sociopolitique interne (H.U. Wehler, Peter J. Cain et A.G. Hopkins) qui ont été désignés comme les principales causes de l’expansion coloniale. Des chercheurs tels que David K. Fieldhouse (« man on the spot ») et John S. Galbraith (« turbulent frontier ») montrent en revanche à quel point les acteurs de la périphérie ont joué un rôle central dans les structures et l’expansion coloniales.

L’approche centrée sur les acteurs, la remise en cause de la dichotomie métropole-périphérie et la conception du colonialisme européen comme un « projet transnational commun », sont autant de points mis en avant par la « New Imperial History » et n’auraient pas été possibles sans l’article fondateur « Imperialism of Free Trade », publié en 1953 par les historiens britanniques Ronald Robinson et John Gallagher. Une thèse décisive : la domination coloniale formelle et l’influence informelle sont les deux faces d’une même médaille, celle du colonialisme. Les transitions entre la domination territoriale formelle et différentes formes de domination indirecte, de contrôle économique et d’infiltration impérialiste étaient souvent floues.

Il ressort notamment de ces réflexions que la décolonisation ne doit pas être considérée comme une époque distincte du colonialisme, ni même comme la fin de celui-ci. Au contraire, les structures coloniales perdurent sous d’autres formes, notamment dans les domaines économique et culturel. Les « études postcoloniales » se concentrent principalement sur ce dernier domaine. Elles contribuent à mettre en lumière et à expliquer les idées, les valeurs et les discours issus de l’époque du colonialisme, notamment en portant un regard sur la production coloniale de connaissances. Cette discipline examine l’empreinte durable laissée par le colonialisme sur la situation mondiale et remet ainsi en question l’eurocentrisme à plusieurs niveaux. Au cœur de ces nouvelles avancées de la recherche se trouve donc le constat que le colonialisme peut agir au-delà des structures formelles. Cela signifie qu’une nation ou une société n’a pas besoin d’avoir officiellement pratiqué le colonialisme, c’est-à-dire d’avoir possédé des colonies, pour être marquée par des structures coloniales et y être étroitement liée.

Voyons maintenant comment cette influence et ces liens se sont concrétisés dans le cas du Luxembourg. L’implication de citoyens luxembourgeois dans les projets coloniaux d’autres États européens est certainement l’aspect le plus étudié à ce jour. Régis Moes a déjà souligné la collaboration étroite entre les Luxembourgeois et les Belges au Congo, tout comme l’ont fait, entre autres, Serge Hoffmann, Marc Thiel et Romain Hilgert. Ils ont tous démontré que les acteurs luxembourgeois ont agi en tant que sbires, complices et collaborateurs, profiteurs et opportunistes du colonialisme. Il ne s’agissait pas de phénomènes éphémères, mais de relations qui sont restées stables pendant des décennies.

L’exposition « Le passé colonial du Luxembourg », présentée au Musée national des Arts et d’Histoire, met en lumière quelques cas marquants. Ainsi, l’officier Nicolas Grang fut un membre important de l’expédition menée par l’explorateur africain Henry Morton Stanley, chargé par le roi Léopold II de Belgique de mettre le Congo à la carte. Nicolas Cito, un ingénieur luxembourgeois, a joué un rôle déterminant dans la construction des lignes de chemin de fer traversant l’État libre du Congo. Plusieurs Luxembourgeois ont occupé des postes clés tout au long de la période de l’« État libre » et du « Congo belge ». C’est ce qu’a souligné Lambert Schaus, ancien ministre et alors envoyé spécial du gouvernement luxembourgeois à Bruxelles, dans un discours prononcé en 1951 devant une société coloniale belge, intitulé « L’apport du Grand-Duché de Luxembourg à l’œuvre coloniale belge ». Mais ce mouvement ne comptait pas seulement des entrepreneurs fortunés, des ecclésiastiques et des travailleurs hautement qualifiés ; des membres des classes moyennes et populaires en faisaient également partie.

Même si la présence des Luxembourgeois au Congo belge constitue sans doute le chapitre le plus marquant de l’histoire coloniale luxembourgeoise, ce n’est pas le seul. Le jésuite Jean-Philippe Bettendorf, originaire de Lintgen, débarqua sur le continent sud-américain en 1659, fit carrière et devint l’un des ecclésiastiques les plus influents de l’entreprise coloniale portugaise au Brésil. « Père Raphaël », un capucin originaire du Luxembourg, devint en 1717 vicaire général de la Nouvelle-Orléans et devint ainsi le plus haut dignitaire ecclésiastique de la Louisiane française. Jean-Pierre Pescatore réussit en 1817 à obtenir la licence exclusive pour l’exportation de tabac cubain vers la France. La fortune des Pescatore repose sur le commerce des produits coloniaux et le travail des esclaves. Guillaume Capus, ethnologue et conseiller économique des puissances coloniales françaises
, fit le tour du monde en Indochine à la fin du XIXe siècle. Le parlementaire luxembourgeois Maurice Pescatore était lui-même propriétaire de plantations dans l’actuelle Éthiopie et rédigea dans les années 1930 des récits de voyage relatant ses aventures de chasse sur le continent africain.

Ces personnalités ont en commun d’avoir été honorées, jusqu’à aujourd’hui, par des noms de rue au Luxembourg – et, dans le cas de Nicolas Cito, par un monument. Dans le cadre des débats actuels, la commune de Wahl a déjà décidé de renommer la « rue Nicolas Grang » à Buschrodt.

On pourrait citer de nombreux autres exemples illustrant à quel point des acteurs luxembourgeois ont été impliqués, de multiples façons, dans les événements coloniaux. Plus d’un millier de mercenaires luxembourgeois ont combattu au sein de l’armée coloniale néerlandaise en Indonésie. Des missionnaires et des religieuses luxembourgeoises étaient actives sur tous les continents ; à Marienthal, il existait une véritable école coloniale. La question se pose néanmoins : est-il pertinent d’appliquer des approches (post-)coloniales à un pays qui, en tant qu’État-nation, n’a jamais possédé de colonies officielles ? Après tout, le ministre des Affaires étrangères libéral Eugène Schaus avait souligné en avril 1960 devant la Chambre des députés : « Le Luxembourg n’a jamais été une puissance coloniale ». La politique officielle aurait toujours été celle de la non-ingérence.

Il convient ici de garder à l’esprit que la participation du Grand-Duché au colonialisme européen ne s’est pas limitée à des initiatives individuelles : l’État dans son ensemble y a également pris part. Au Congo, par exemple, on constate que le gouvernement a activement soutenu la participation luxembourgeoise à la mise en place d’une colonie modèle. Les représentants de l’État luxembourgeois entretenaient également des relations avec d’autres régimes injustes à caractère colonial, notamment avec le régime d’apartheid sud-africain ou encore l’Estado Novo portugais, lorsqu’il s’agissait, dans le cadre des négociations sur les accords relatifs aux travailleurs immigrés, d’empêcher la migration depuis les colonies portugaises vers le Luxembourg.

L’État luxembourgeois a activement soutenu la participation des Luxembourgeois aux projets coloniaux ; la pensée colonialiste était profondément ancrée dans la culture politique du Luxembourg. Cela s’est particulièrement manifesté à travers l’intense propagande coloniale – subventionnée par l’État – menée par le Cercle colonial luxembourgeois (CCL) ainsi que par l’Alliance coloniale Luxembourg-Outremer (Luxom), et par le fait que le Luxembourg était membre de la Fédération internationale des coloniaux et anciens coloniaux (FCICAC), une fédération européenne regroupant des organisations coloniales. Comme l’a déclaré Matthias Thill, président du CCL : « Le Luxembourg avait des colonies, les colonies de ses amis ».

Le Grand-Duché dans son ensemble a tiré profit des ambitions coloniales de ses voisins, notamment sur le plan économique. Des entreprises et des capitaux luxembourgeois ont participé, directement et indirectement, à des activités liées à l’économie coloniale, telles que l’exploitation des plantations et la traite des esclaves. Jean-Pierre Pescatore a déjà été mentionné, mais beaucoup d’autres en ont également profité, comme Jean-Pierre Kuborn, qui a fondé à Pulvermühle la première filature de coton du Luxembourg et y faisait transformer le coton cueilli par des esclaves dans les plantations de Géorgie. Avec la fin de l’esclavage aux États-Unis, Kuborn a dû fermer son usine – son succès économique reposait en effet uniquement sur les coûts réduits grâce à l’esclavage. De puissantes entreprises telles que le groupe de cigarettes Heintz Van Landewyck, Arbed ou encore Cactus jouent un rôle dans l’histoire coloniale.

L’exemple de l’économie montre également « comment la colonie fait son retour en métropole », car l’argent généré dans la périphérie était investi au Luxembourg. Les colonies n’étaient pas un phénomène qui ne concernait que les territoires d’Afrique, d’Asie, etc. Il y a toujours eu de nombreuses répercussions sur l’Europe elle-même, y compris sur des pays sans colonies comme le Luxembourg. Cela apparaît clairement dans le domaine de la culture.

Des générations de Luxembourgeois·e·s ont grandi avec des stéréotypes racistes présents dans les contes pour enfants et les chansons populaires, dans des reportages sur des « sauvages » naïfs et enfantins, ainsi que dans des images publicitaires où les colonisés apparaissaient, au mieux, comme des figurants décoratifs pour des produits coloniaux. On peut citer comme exemple la chanson « De Jangli fiert den Houwald erop », dont la troisième strophe raconte que le chemin de fer est finalement vendu « aux singes du Congo ». Dans la Groussgaass, des figures d’ouvriers de plantation ornent de manière bien visible l’ancienne « pharmacie des Maures », et la cigarette « L’Africaine » fait encore aujourd’hui partie de la gamme de produits de Heintz van Landewyck. Même en l’absence de possession coloniale officielle, la société luxembourgeoise a perpétué un discours de supériorité à caractère raciste, qui perdure aujourd’hui encore de manière relativement ininterrompue. De tels phénomènes touchent également les institutions culturelles, notamment les musées. En novembre dernier, le directeur du Musée d’histoire naturelle, Patrick Michaely, a présenté une découverte sensationnelle qui « est source de fierté et de reconnaissance pour un musée d’un pays comme le Luxembourg ». Il s’agit d’un minéral jusqu’alors inconnu, originaire du Congo, qui avait ensuite disparu dans les archives du musée luxembourgeois.

Au Luxembourg, un aspect du colonialisme s’est manifesté plus fortement qu’ailleurs par rapport à d’autres États non coloniaux : l’implication profonde dans la mission chrétienne ; des exemples ont déjà été cités plus haut. Celle-ci constituait le plus souvent un instrument culturel du colonialisme et jouait un rôle central dans les processus d’« altérisation », même si, au sein des communautés religieuses, il y a toujours eu des détracteurs de certaines pratiques coloniales.

Au vu de ces nombreux exemples de liens étroits et d’interdépendances, on ne peut pas, dans le cas du Luxembourg, parler uniquement d’une sorte de « colonialisme secondaire » qui ne reposerait que sur des observations de second ordre. Dans le même temps, il serait absurde de qualifier le Luxembourg de puissance coloniale au même titre que la Belgique ou la Grande-Bretagne. Il convient également de mentionner les critiques formulées à l’encontre des pratiques coloniales par des acteurs et actrices luxembourgeois issus de contextes très divers. Le Luxembourg a lui aussi un passé colonial, il est étroitement lié au colonialisme européen et marqué par ses modes de pensée. Le Luxembourg a participé de manière significative au projet colonial, tant au niveau officiel qu’individuel ; il l’a soutenu et en a tiré des avantages économiques. Le Luxembourg et le colonialisme européen sont liés par un réseau complexe d’interdépendances ; les structures et les modes de pensée coloniaux sont ici aussi fermement ancrés dans la culture et la société. Compte tenu de toutes ces imbrications, ce ne sont pas des réflexes de défense qu’il faut, mais un débat sérieux et étayé scientifiquement afin de mettre en lumière la manière dont cet héritage continue d’avoir des répercussions jusqu’à aujourd’hui. En tant que bénéficiaire des avantages économiques et acteur actif, la société du Grand-Duché ne peut nier une certaine responsabilité historique et morale vis-à-vis du colonialisme européen.