Près de Bierg, dans un pré situé au sud de la commune d’Ell, une éolienne est en cours de construction. Son mât est presque terminé, il ne reste plus que deux éléments à installer. Les pales du rotor sont disposées non loin du mât, prêtes à être montées. L’inauguration de l’éolienne est prévue en septembre, mais une « journée portes ouvertes » a déjà eu lieu samedi dernier sur le chantier. L’exploitant souhaite faire connaître son projet.
Le fait qu’une société d’investissement permette à des citoyens d’acquérir des parts dans un parc éolien est une pratique courante depuis des années. Notamment parce que cela permet d’atténuer l’opposition à ce type de projets. Mais le parc Um Bierg, situé près de la frontière belge, présente une autre particularité : outre la société d’énergie éolienne Emca SA, la commune de Beckerich et le fournisseur d’électricité Energy Revolt SA, également basé à Beckerich, font partie des actionnaires de l’exploitant. Cela s’inscrit dans une démarche plus large. D’une part, la commune, qui couvrait déjà 39 % de ses besoins en électricité à partir de sources vertes en 2024, devrait en obtenir encore davantage. Le maire Thierry Lagoda, membre des Verts, parle même d’« autosuffisance » d’ici 2030. Et il aime rappeler que sous son prédécesseur, Camille Gira, de nombreuses initiatives en matière d’innovation énergétique avaient déjà été lancées : une installation communale de biogaz ou un réseau de chauffage alimenté par des copeaux de bois.
Mais ce n’est pas tout. L’électricité produite par l’éolienne sera acheminée vers l’E-Community de Beckerich, une coopérative bénéficiant du statut de « communauté énergétique ». La part d’électricité éolienne que ses membres ne consomment pas eux-mêmes peut être partagée à l’échelle nationale. Le surplus est vendu sur le marché national. S’il reste encore de l’électricité, celle-ci est acheminée vers la bourse de l’électricité pour le marché de gros commun avec l’Allemagne. Cependant : « Nous voulons assurer notre résilience face à ce cosmos économique », explique Paul Kauten, qui gère l’E-Community. « Nous voulons valoriser l’électricité verte produite ici. » Et il ajoute : « La manière dont nous souhaitons procéder n’est pas possible partout en Europe. » En Allemagne, par exemple, ce n’est pas encore le cas. Pour le Luxembourg, cette approche revêt un caractère pilote.
Pourquoi ? C’est avant tout une question de technologie. À Beckerich, on va tester à petite échelle comment un réseau électrique « intelligent » peut fonctionner. Il y a 15 ans déjà, les réseaux électriques intelligents, appelés « smart grids », faisaient l’objet d’un véritable engouement : si une part croissante de l’électricité verte, issue principalement des installations solaires et éoliennes, venait alimenter le réseau, celui-ci devrait devenir suffisamment intelligent pour coordonner à tout moment l’offre et la demande de manière à éviter toute coupure de courant et à ne pas devoir interrompre la production. À l’époque déjà, on disait que les voitures électriques, grâce à leurs batteries, pourraient servir de stockage au sein du réseau. De tels scénarios se concrétisent aujourd’hui.
Ce qui a également un rapport avec les communautés énergétiques. Quiconque produit lui-même de l’électricité et souhaite non seulement l’utiliser pour son propre approvisionnement, mais aussi la partager avec d’autres, doit créer une telle communauté avec eux. C’est ce que prévoit une loi lancée en mars 2018 par Etienne Schneider, ministre de l’Économie du LSAP. Inspiré par le rapport du futurologue Jeremy Rifkin, commandé par Schneider sur une « troisième révolution industrielle », ce dernier a annoncé que les communautés énergétiques seraient, selon Rifkin, la première incarnation d’une « économie du partage ». Et bien sûr, celle de l’« Internet de l’énergie ». Ce n’était pas exagéré. Il existe aujourd’hui plusieurs communautés énergétiques. L’autorité de régulation du marché, l’ILR, en tient la liste. Certaines portent des noms amusants, comme « Snuphy » à Zolwer ou « Eggs and Hopp Stroum » à Kahler. Leur nombre semble augmenter à un rythme soutenu : fin mars, on en comptait 24 ; le 2 mai, déjà 28. Le plus souvent, c’est l’électricité solaire qui est partagée, mais ce n’est pas une obligation. Toute électricité issue de sources renouvelables est éligible. Une communauté énergétique peut être « locale », c’est-à-dire un regroupement de voisins disposant de panneaux solaires sur les toits de leurs maisons individuelles, par exemple. Ou bien elle peut s’étendre dans un rayon de 300 mètres autour d’un point d’accès au réseau électrique. Une communauté peut également être « virtuelle ». Dans ce cas, même ceux qui ne produisent pas d’électricité eux-mêmes peuvent participer au partage, s’approvisionner auprès de la communauté et payer en contrepartie. La communauté opère alors à l’échelle nationale. C’est ce que prévoit l’E-Community de Beckerich : en acquérant une part de la coopérative, qui coûte 50 euros, tout le monde peut devenir membre.
Cela laisse entendre que les communautés énergétiques sont peut-être encore marginales, mais qu’elles devraient gagner en importance. Les statistiques de l’ILR sur l’énergie solaire en donnent un aperçu. Ce secteur est « en plein essor », se réjouissait Lex Delles, ministre de l’Économie du DP, il y a quatre semaines sur la radio RTL. En effet : fin 2023, l’ILR recensait 13 622 centrales solaires. Le terme « centrales » désigne les producteurs d’électricité, quelle que soit leur taille. Fin avril de cette année, leur nombre avait presque doublé, pour atteindre 25 374.
On ignore combien d’entre eux partagent leur électricité au sein d’une communauté. En tout état de cause, les communautés peuvent accueillir non seulement des particuliers, mais aussi des communes. Et des entreprises, à condition qu’elles comptent au maximum 250 salariés, que leur chiffre d’affaires annuel reste inférieur à 50 millions d’euros et que le total de leur bilan soit inférieur à 43 millions. L’article 7bis de la loi sur le marché de l’électricité prévoit en outre que, « plutôt que de générer des profits financiers », les statuts des communautés énergétiques doivent avoir pour objectif principal d’apporter des avantages écologiques, économiques et sociaux à leurs membres, à leurs actionnaires ou au territoire sur lequel elles opèrent. C’est ce qui fait des communautés énergétiques des acteurs à prendre au sérieux, et non de simples projets « verts ». D’autant plus qu’une telle communauté, en tant que personne morale, peut également représenter des particuliers, des communes et des entreprises qui souhaitent partager de l’électricité sans pour autant vouloir créer une communauté. C’est ce que fait E-Community, qui se définit comme une « plateforme ». À l’heure actuelle, elle représente une puissance solaire de 553 kilowatts. D’autres projets sont en cours de réalisation, dont trois dans des zones d’activité. L’éolienne d’Um Bierg apportera 4 200 kilowatts d’électricité éolienne.
Apparemment, à Beckerich, on procède de manière très méthodique. C’est ce que Paul Kauten entend par « valoriser l’électricité ». L’objectif est de produire de plus en plus d’électricité verte et de lui trouver des acheteurs. Ce sont les membres de la communauté énergétique qui doivent se mettre d’accord entre eux sur les conditions de cette production. C’est ce que prévoit la loi. Ils doivent décider de la quantité d’électricité qu’ils partagent et de celle qu’il faut acheter en complément. Ceux qui ne produisent rien eux-mêmes et souhaitent uniquement être approvisionnés se voient proposer un tarif par la communauté. Si la communauté énergétique devient vraiment active, lorsque l’éolienne d’Um Bierg tournera, il devrait y avoir un tarif fixe, équitable tant pour les consommateurs que pour le producteur. La manière dont cela est discuté fait également des communautés énergétiques une activité sociale, explique Paul Kauten. « Il se passe quelque chose au sein des communautés. » C’est déjà le cas aujourd’hui : « Avant, seules des personnes âgées, généralement des hommes, assistaient aux réunions d’information sur l’énergie. Les femmes et les jeunes étaient généralement absents. Aujourd’hui, tout le monde vient. Peut-être devrions-nous faire mener une étude pour comprendre pourquoi. »
Mais ce n’est pas cela qui confère à cette e-communauté son « caractère pilote ». Il s’agit plutôt de tester comment coordonner la production et la consommation d’électricité de manière à minimiser autant que possible les pics, tant du côté de l’offre que de la demande. Si l’offre devient trop importante, les producteurs d’électricité se retrouvent confrontés à des prix négatifs temporaires. Ils doivent alors payer pour que leur électricité trouve un acheteur quelque part sur le grand réseau. Ou bien une installation doit être mise à l’arrêt pendant un certain temps. À l’inverse, si la demande devient trop importante, il faut acheter de l’électricité supplémentaire, probablement sur le marché de gros via la bourse de l’électricité commune au Luxembourg et à l’Allemagne. Cela peut coûter cher. Le fait que la communauté E-Community soit en lien avec le fournisseur de Beckerich, Energy Revolt, qui partage les préoccupations de la communauté et détient une participation dans l’éolienne d’Um Bierg, n’y change rien. Le prix du marché reste le prix du marché.
Pour atténuer la dépendance vis-à-vis d’un marché de grande envergure caractérisé par des prix boursiers élevés ou négatifs en cas d’offre excédentaire, la combinaison de l’énergie éolienne et de l’énergie solaire devrait, d’une part, apporter une solution. D’autre part, trois batteries de 150 kilowatts chacune, mises à disposition par le Luxembourg Institute of Technology (LIST). Le tout est accompagné d’un logiciel permettant de gérer la production et la consommation. Ce système fonctionne car, au Luxembourg, chaque consommateur d’électricité dispose d’un compteur numérique « intelligent » qui effectue des relevés toutes les quarts d’heure. Et depuis peu, il existe leneda.lu : cette plateforme Internet fournit des données sur tous les échanges d’électricité. Le LIST souhaite tester, grâce aux batteries installées à Beckerich, comment la recharge de celles-ci peut devenir particulièrement rentable en fonction de la disponibilité et de la demande en électricité. « Il ne doit y avoir aucune perte économique », explique Pedro Rodrigues, responsable du département Clean Energy Systems au List. Une telle « gestion des pics de consommation et d’offre » n’est encore possible que dans peu d’endroits en Europe, faute de données. Au Luxembourg, c’est déjà le cas.
L’expérimentation de l’approvisionnement électrique du futur à Beckerich est financée par le programme Leader de l’UE. Chaque participant a un objectif, explique Paul Kauten. « Les Pays-Bas, par exemple, souhaitent réduire les congestions sur leurs réseaux électriques. Nous voulons maximiser la production locale d’électricité et la gérer de manière intelligente. » Un autre projet, également dans le cadre de l’UE, vise à tester les voitures électriques dont les batteries servent de stabilisateurs pour le réseau électrique. Dans le jargon technique, on parle de « recharge bidirectionnelle ». Dans un sens, la batterie se recharge ; dans l’autre, elle alimente le réseau en électricité lorsqu’elle est branchée au câble de recharge et que le réseau en a besoin. L’intelligence artificielle permettra de déterminer comment ces deux processus peuvent interagir au mieux.
Selon Paul Kauten, ces « couplages de systèmes » revêtent une importance capitale pour l’approvisionnement en électricité de demain. Un couplage pourrait par exemple consister à chauffer l’eau chaude d’un ballon non seulement à l’aide d’une pompe à chaleur, mais aussi à l’aide d’une résistance chauffante intégrée au ballon. « Celle-ci serait activée lorsqu’il y a beaucoup d’électricité disponible. » Les réseaux de chauffage de proximité pourraient également être intégrés à un tel couplage.
Tout cela ressemble beaucoup à une start-up et à une expérience, et c’est sans doute le cas. Mais si la commande numérique et l’intelligence artificielle permettaient de mettre en place un approvisionnement électrique décentralisé fonctionnant de manière fiable, à des prix avantageux et sans émissions de CO₂, ce serait un pas de géant. La capacité de production augmente. Rien qu’au Luxembourg, la puissance solaire installée est passée de 394 mégawatts fin 2023 à 590 mégawatts ce printemps (sans distinction quant à la nature des producteurs). E-Community a estimé la part des besoins de Beckerich qui pourrait être couverte par la seule éolienne d’Um Bierg, en supposant que le vent souffle comme en 2022 : Les bâtiments communaux seraient alimentés à 86 %, les foyers à 72 % et une sélection d’entreprises à 52 %. Tout cela en moyenne annuelle. Cela signifie toutefois que seuls 47 % de la production auraient été consommés, le reste aurait pu être vendu sur le marché. Etienne Schneider avait déjà pressenti en 2018 que la production décentralisée et les communautés énergétiques mettraient les fournisseurs traditionnels en difficulté. À l’époque, les batteries destinées au stockage de l’électricité ne faisaient pas encore l’objet de subventions de l’État. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et si le préfinancement de l’électricité solaire par l’État est adopté avant les vacances d’été, comme prévu, la production devrait continuer à augmenter. Tout comme le nombre de communautés énergétiques.