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Économie nationale 9 min de lecture

Le plaidoyer de la France en faveur des mini-centrales nucléaires

La France mise sur le nucléaire pour atteindre ses objectifs climatiques. Le président Macron souhaite notamment investir dans de petites centrales nucléaires afin de faire avancer la transition énergétique. Pour financer ce projet, l'énergie nucléaire doit être classée comme durable dans la taxonomie de l'UE. Mais cette nouvelle technologie pose également de nombreux problèmes.

Article paru dans Édition novembre 2021
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« Réinventer le nucléaire » : c’est ainsi qu’Emmanuel Macron a qualifié en octobre sa vision de la transition énergétique française. Dans son plan « France 2030 » visant à réindustrialiser le pays, l’énergie nucléaire joue un rôle central : le président français prévoit d’investir un milliard d’euros dans le développement de petits réacteurs nucléaires, appelés « Small Modular Reactors ». Parallèlement, Paris prévoit la construction de six nouveaux réacteurs à eau pressurisée.

Ce qui est nouveau, c’est la véhémence avec laquelle Macron défend cette ligne à six mois de l’élection présidentielle. À l’heure actuelle, il n’y a pratiquement pas un discours du président qui ne comporte pas le mot-clé « nucléaire ». Le nucléaire s’impose comme la solution miracle pour atteindre les objectifs climatiques de l’UE. Il en va également de la survie économique du groupe énergétique français EDF, détenu en grande partie par l’État.

Mais pour que la France puisse mobiliser les fonds nécessaires à la mise en œuvre de sa nouvelle stratégie nucléaire, il lui faut avant tout une chose : un label vert. C’est ce qui explique pourquoi Macron se bat avec tant d’acharnement pour que le nucléaire soit intégré dans la taxonomie des investissements durables. Alors que la France était longtemps restée isolée au sein du Conseil avec sa vision, la hausse des prix du gaz lui apporte de nouveaux arguments.

Mais pour que la France puisse mobiliser les fonds nécessaires à la mise en œuvre de sa vision d’un nouveau tournant nucléaire, il lui faut avant tout une chose : un label vert. C’est ce qui explique pourquoi Macron se bat avec tant d’acharnement pour que l’énergie nucléaire soit intégrée dans la taxonomie européenne des investissements durables. Alors que la France était restée longtemps isolée au sein du Conseil avec sa vision, la hausse des prix du gaz lui apporte de nouveaux arguments.

« La crise énergétique tombe à point nommé pour l’énergie nucléaire », affirme le forum européen du nucléaire Foratom, qui évoque un regain d’intérêt pour l’énergie nucléaire. En raison des prix élevés du gaz, la France et les pays d’Europe de l’Est ne sont plus les seuls à réclamer que l’énergie nucléaire soit classée comme « durable ». En Belgique, par exemple, où la décision de sortir du nucléaire avait été prise depuis longtemps, le débat sur la fin des prolongations de durée de vie des centrales reprend de plus belle et suscite de vives tensions au sein du gouvernement. Face aux prix alarmants de l’énergie, les Pays-Bas et la Suède se sont désormais eux aussi rangés du côté des pays pro-nucléaires. La pression sur la Commission européenne s’intensifie.

Une proposition de taxonomie sera présentée en novembre

Celle-ci souhaitait entre-temps reporter la décision relative à la taxonomie à l’année prochaine. Mais après le sommet de l’UE-27 fin octobre, la présidente de la Commission est intervenue personnellement. Ursula von der Leyen souhaite désormais présenter l’acte législatif correspondant dès ce mois-ci, cédant ainsi à la pression des États membres favorables au nucléaire et au gaz. Bien que les actes délégués relèvent en principe de la compétence de la Commission, une proposition rédigée par la France circule déjà.

Le ministre de l’Énergie luxembourgeois, Claude Turmes (déi gréng), met en garde contre le fait que, en intégrant l’énergie nucléaire, la Commission sape la crédibilité de la taxonomie. Mais les opposants, notamment le Luxembourg et l’Autriche, se retrouvent de plus en plus isolés.

Avec l’Allemagne, ils auraient un allié de poids, d’autant plus que le ministère fédéral de l’Environnement se prononce clairement contre le nucléaire dans la taxonomie. Mais le gouvernement fédéral sortant ne se rangera guère du côté des opposants au nucléaire. L’intérêt de voir le gaz naturel obtenir lui aussi un label de durabilité en tant que technologie de transition l’emporte trop largement. La position qu’adopterait une coalition « feu tricolore » reste encore à déterminer. Le négociateur des Verts, Sven Giegold, a toutefois souligné que son parti s’opposait fermement à l’intégration de l’énergie nucléaire dans la taxonomie.

L’accent est mis sur les petits réacteurs modulaires

La situation de départ n’a toutefois pas changé. La construction de nouvelles centrales nucléaires reste coûteuse et longue. La sécurité pose toujours problème. La question des sites de stockage définitif n’est toujours pas résolue.

Du côté du lobby nucléaire, un mot-clé revient particulièrement souvent pour contrer les critiques à l’encontre de l’énergie nucléaire : les « Small Modular Reactors » (SMR). Il s’agit de réacteurs nettement plus petits que les centrales nucléaires classiques. L’avantage : ils peuvent être fabriqués en totalité ou en partie en usine, puis acheminés vers leur site d’exploitation. Selon l’argument avancé par l’industrie nucléaire, les coûts d’investissement seraient ainsi nettement inférieurs à ceux des centrales nucléaires classiques.

Les SMR pourraient ainsi déclencher l’effet domino dont l’industrie a besoin pour son retour en force : une production en série, des prix compétitifs, des chaînes d’approvisionnement adaptées, un nouveau savoir-faire. « Les projets de centrales nucléaires voient aujourd’hui le jour après une longue pause durant laquelle aucun réacteur n’a été construit. Les choses reprennent désormais de l’élan », déclare Andrei Goicea, de Foratom.

Les SMR constituent donc une porte d’entrée importante pour la « réinvention » du nucléaire prônée par Macron. « De nombreux États sont plus enclins à se tourner vers les petits réacteurs que vers les grands projets de centrales nucléaires », estime M. Goicea. Ces petits réacteurs nucléaires pourraient notamment être utilisés pour la production d’énergie et de chaleur dans les villes ou pour la production d’électricité sur des sites industriels.

Certains États membres prennent déjà le train en marche. La France souhaite commencer à construire de petits réacteurs nucléaires à partir de 2030 et mobilise un milliard d’euros à cette fin. Afin de compléter les six centrales hydroélectriques envisagées par la France, EDF souhaite construire au moins une centrale de type SMR, a déclaré Xavier Ursat, directeur général d’EDF, au magazine Capital.

À long terme, le groupe énergétique français prévoit toutefois d’exporter cette technologie et de la commercialiser à l’étranger pour accompagner la transition énergétique. Après tout, ces réacteurs auraient la taille de mines de charbon, qu’il s’agit désormais de remplacer partout dans le monde. Le lobby nucléaire y voit également un potentiel. « Les anciennes mines fournissent le site et le raccordement au réseau pour les SMR, et les mineurs de charbon pourraient être reconvertis pour exploiter ces SMR », explique Andrei Goicea.

Le nucléaire plutôt que les énergies renouvelables

En ce sens, l’initiative française constituerait également un coup porté au développement des énergies renouvelables, qui sont pourtant considérées comme une solution à long terme dans le cadre de la transition énergétique. En France du moins, les priorités sont claires : le plan « France 2030 » ne prévoit que 500 millions pour le développement des énergies renouvelables, contre près d’un milliard pour le nucléaire.

Les centrales nucléaires plutôt que le charbon : dans cette optique, le fait de qualifier l’énergie nucléaire de « durable » devient l’argument central pour financer cette stratégie. La Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Bulgarie et l’Italie s’intéressent elles aussi de plus en plus aux SMR dans le cadre de la transition énergétique. Varsovie a signé en septembre dernier des protocoles d’accord avec des entreprises américaines et canadiennes. La semaine dernière, les États-Unis et Bucarest ont annoncé leur collaboration pour la construction d’un SMR en Roumanie par l’entreprise américaine NuScale.

La Commission européenne ne semble pas, pour sa part, opposée à cette technologie. Le Centre commun de recherche (CCR) de l’UE considère en tout cas les SMR comme une solution permettant notamment de pallier les coûts de construction élevés des centrales nucléaires. Les chercheurs indiquent d’ailleurs que ces réacteurs suscitent déjà un intérêt croissant au sein de l’UE.

Parallèlement, dans le cadre d’Horizon 2022, la Commission finance à hauteur de trois milliards d’euros le projet Elsmor, d’un montant total de quatre milliards d’euros, visant à obtenir les licences pour cette technologie. Cet été, la Commission a organisé le « premier atelier européen sur les SMR », dont l’objectif était d’étudier le potentiel de ces réacteurs pour la décarbonisation de l’UE. Les SMR offrent « des solutions innovantes en matière d’approvisionnement énergétique » et leur développement pourrait contribuer à l’innovation et à la résilience de l’industrie européenne, a répondu la commissaire à l’énergie, Kadri Simson, à une question parlementaire posée par Tom Berendsen (PPE).

Les SMR posent eux aussi des problèmes

Il n’est toutefois pas certain que ces réacteurs soient réellement moins coûteux à long terme. Pour l’instant, ils n’en sont en effet qu’au stade de projet. En tout état de cause, l’Agence fédérale allemande pour la sûreté nucléaire (Base) ne prévoit pas de baisse des coûts : « On n’observe pas d’économies significatives liées à une modularité accrue dans les développements de réacteurs passés, et il ne faut pas s’y attendre à l’avenir non plus », écrit-elle dans un rapport d’expertise. L’avantage financier lié à la construction en usine serait donc compensé par les frais de transport. Parallèlement, la Base table sur une durée de vie réduite des réacteurs et met en garde contre la difficulté de leur démantèlement.

À cela s’ajoute le fait qu’il faut un grand nombre de SMR pour atteindre la puissance des réacteurs classiques. Base évoque un facteur compris entre 3 et 1 000. En d’autres termes : au lieu des quelque 400 centrales nucléaires actuelles, il faudrait « construire plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers de SMR » pour atteindre la même puissance. Cela multiplierait également le nombre de risques liés à ces installations. « Les SMR transfèrent les inconvénients de la production d’énergie nucléaire d’un nombre (relativement) restreint de grandes centrales vers de nombreuses petites installations », commente un porte-parole du BMU.

Mais surtout, la SMR n’apporte pas non plus de solution au problème de l’élimination des déchets radioactifs : ce problème serait ainsi reporté sur les générations futures, critique la Base. Foratom rétorque que l’UE fait figure de pionnière précisément sur cette question et prévoit de lancer les premiers projets de stockage géologique en profondeur.

(Cet article a été publié pour la première fois sur Europe.Table : https://table.media/europe)