Face aux troubles et aux problèmes prévisibles au Congo, la politique luxembourgeoise s’est détournée de ce pays au milieu de l’année 1960. Dans un discours pratiquement révisionniste prononcé devant le Parlement, le ministre des Affaires étrangères Eugène Schaus a déclaré que les problèmes auxquels la Belgique était confrontée au moment de la mutinerie de l’armée congolaise « ne concerneraient pas » le Luxembourg. Le gouvernement mettrait tout en œuvre pour rapatrier en Europe les Luxembourgeois·es restés au Congo, et l’affaire serait ainsi close.
Alors qu’en juillet 1960, une grande partie des centaines de Luxembourgeois et Luxembourgeoises se retiraient effectivement, parfois à la hâte, Gérard Cravatte, lui, prenait son envol. Né à Diekirch, il avait étudié l’ingénierie mécanique à Berlin dans les années 1920 et s’était installé au Congo dès le début des années 1930. Là-bas, il a immédiatement commencé à faire carrière chez la Forminière (Société internationale forestière & minière du Congo), jusqu’à en prendre lui-même la direction : au moment de l’indépendance, il était ainsi directeur général de la plus grande mine de diamants industriels au monde, située à Bakwanga, au Congo, l’actuelle métropole de Mbuji-Mayi. Il a exercé son influence à de nombreux égards : il a contribué à manipuler les élections, il a financé le séparatisme dans la région du Sud-Kasaï, il a été impliqué, au moins indirectement, dans des complots visant à assassiner le Premier ministre élu Patrice Lumumba et il est l’un des principaux responsables du déclenchement des premiers actes de guerre au sein du Congo. Il fit distribuer des armes à des groupes séparatistes, notamment de manière ciblée à des enfants soldats, il fit créer une armée privée dirigée par des mercenaires européens et organisa l’expulsion et la réinstallation de groupes entiers de population. Le seul objectif de Cravatte était de conserver à tout prix le contrôle de la mine de diamants.
Pour la production de la pièce de théâtre « Gérard Cravatte », Richtung22 s’est appuyée sur une multitude de documents originaux, notamment les archives du groupe diamantaire Forminière, dont l’intégralité n’est accessible que depuis 2019. Alors que la pièce retrace avec précision les agissements de Gérard Cravatte, le présent article vise, à partir de son histoire, à documenter des événements qui dépassent en partie sa responsabilité personnelle et impliquent d’autres Luxembourgeois·e·s, voire l’État luxembourgeois.
Le contexte
En juin 1959, un an avant l’indépendance du Congo, l’installation de traitement automatisé des diamants qu’il qualifiait lui-même de la plus moderne et de la plus coûteuse au monde, à Bakwanga, en Congo belge, une ville artificielle destinée aux ouvriers et aux employés de la mine. Il s’agissait d’un investissement considérable de la part de la Forminière, une société anonyme belge dont le principal actionnaire était la banque belge Société Générale. Ce à quoi personne ne s’attendait à cette époque, c’était la rapidité avec laquelle les événements allaient se précipiter. À peine six mois plus tard, les négociations sur l’indépendance du Congo s’ouvraient à Bruxelles, une date était fixée pour les premières élections libres et la fin de la domination belge était décidée.
Gérard Cravatte a été pris au dépourvu. Dans un échange de lettres avec l’influent Luxembourgeois Benoît Maurice, qui disposait d’excellents contacts en tant qu’ancien directeur de la Chambre de commerce congolaise, il exprime son inquiétude. Les lettres et autres documents issus des archives de la société Forminière, qui sont accessibles depuis 2019 dans leur intégralité aux Archives royales de Bruxelles, montrent clairement comment les autorités coloniales, et en particulier Benoît Maurice, ont exercé une influence considérable sur les premières élections libres au Congo – et comment des industriels tels que Cravatte ont fourni les fonds nécessaires à cette fin. Grâce à des journaux, à des voyages financés, à des meetings de campagne pour leurs propres candidats et à la lutte par d’autres moyens (y compris des pressions pour faire arrêter les candidats adverses), le « Parti national du progrès », contrôlé par les Européens, devait être propulsé vers la victoire. Le plan échoue lamentablement et, à la grande consternation de Benoît Maurice, le vainqueur des élections, Patrice Lumumba, devient peu après Premier ministre. Dès un discours légendaire prononcé lors des célébrations de l’indépendance, celui-ci affirme clairement qu’il prend la décolonisation très au sérieux et qu’il s’oppose à toute ingérence européenne à l’avenir.
Assistants techniques
Une offre d’aide apparemment anodine, voire constructive, émanant du Luxembourg, est parvenue aux Nations unies fin juillet 1960, soit environ un mois après l’indépendance du Congo. Une « aide technique » est proposée : les fonctionnaires luxembourgeois de l’ancienne administration coloniale au Congo devaient rester à leur poste et soutenir le nouvel État grâce à leur expérience.
Au cours des mois suivants, le terme « aide technique » fut principalement utilisé par la Belgique pour dissimuler ses propres interventions sur le territoire congolais. Il s’agissait en réalité de conserver le contrôle de l’économie et des administrations. L’État luxembourgeois a utilisé la même terminologie que les Belges, mais se considérait comme neutre. La nationalité luxembourgeoise a été délibérément mise en avant dès l’indépendance, dans l’espoir de ne pas être associé à la domination coloniale belge. Ainsi, par exemple, Nicolas Kinsch, archevêque de Stanleyville (aujourd’hui Kisangani), qui avait adopté la nationalité belge pour des raisons de carrière, a repris la nationalité luxembourgeoise lors de l’indépendance du Congo. En proposant une « aide technique », le gouvernement luxembourgeois cherchait non seulement à protéger ses propres ressortissants, mais aussi à préserver l’influence de la Belgique, son alliée. On savait que le Premier ministre Patrice Lumumba rejetait explicitement l’« aide technique » des anciens colonisateurs. Mais a-t-il seulement été pris au sérieux ? Il convient de noter que la lettre en provenance du Luxembourg n’était pas adressée au gouvernement congolais, mais à l’ONU. Que s’était-il passé ?
La Belgique a été prise au dépourvu par le soulèvement des Congolais·es. Peu après l’indépendance, l’armée congolaise s’est mutinée, refusant désormais d’accepter des supérieurs belges. Confronté à cette perte de pouvoir soudaine, le gouvernement belge a décidé d’envoyer sa propre armée. Celle-ci a lancé une invasion, notamment avec des troupes de parachutistes, pour assurer la protection et la sécurité des Européens – selon la version officielle. Une description plus précise serait sans doute qu’il s’agissait d’une force d’occupation destinée, au minimum, à garantir le contrôle des ressources minières du pays. Patrice Lumumba porta plainte auprès du secrétaire général de l’ONU, le Suédois Dag Hammarskjöld. L’ONU exigea immédiatement de la Belgique qu’elle se retire.
C’est précisément à ce moment-là que le télégramme est arrivé de Luxembourg : « Le gouvernement congolais ayant demandé d’urgence des techniciens des Nations Unies, veuillez prendre les démarches nécessaires auprès du bureau compétent de l’ONU afin de mettre à disposition cet organisme des techniciens luxembourgeois résidant au Congo, donc au courant de ses problèmes et désireux d’y poursuivre leur activité. STOP. Il s’agit de Luxembourgeois des services publics et parapublics de l’ancien CongoGô belge, y compris des médecins et des vétérinaires sous statut, laissés sans directives dans la situation actuelle. » (29 juillet 1960)
Allons-nous rester ou non ?
La Belgique a perdu le contrôle du Congo. Face à la succession d’événements, on a de plus en plus eu recours à d’autres méthodes. Outre l’invasion de l’armée belge déjà mentionnée, l’État belge a engagé des tueurs à gages pour éliminer le Premier ministre congolais Lumumba. En 2001, une commission d’enquête du Parlement belge a fait la lumière sur les différents complots d’assassinat auxquels l’État belge avait participé directement ou indirectement. Le projet d’attentat de l’agent Raymond Soumoy, un intermédiaire de Gérard Cravatte qui figurait sur sa liste de paie, a également été abordé. Pour la période correspondant à l’attentat prévu contre Lumumba, Cravatte a versé 3,5 millions de francs belges à Soumoy.
Les premières tentatives visant à assassiner Lumumba et à le remplacer par un candidat plus docile ont échoué. La Belgique, tout comme Gérard Cravatte, s’est alors tournée vers un plan encore plus funeste : ils ont déclenché un conflit armé en attisant la haine parmi les responsables politiques locaux qui avaient perdu les élections et en encourageant le séparatisme dans certaines régions. Il s’agit ici avant tout du séparatisme de la région du Katanga, où l’on exploitait du cuivre, de l’or et de l’uranium. Mais la région bien plus petite du Sud-Kasaï, où se trouvait la mine de diamants de Cravatte, devait elle aussi devenir indépendante – Cravatte prit pour cela contact avec Albert Kalonji et finança son initiative visant à proclamer un État autonome.
C’est ainsi que Pierre Wustefeld, substitut du procureur du Roi, notait en août 1960 : « La Forminière est en outre disposée à lui [Albert Kalonji] octroyer, dans les prochains jours, 10 000 000 initialement prévus à titre d’aide à la province si celle-ci reprenait en charge certains dispensaires de la zone minière, puis 5 000 000 par la suite. Le chiffre de 10 millions avait été avancé par Kalonji comme étant nécessaire à la constitution de son gouvernement. D’une manière générale, on peut considérer que Kalonji et la Forminière ont conclu un mariage de raison. Le personnel l’a d’ailleurs compris et a réservé un accueil chaleureux à Kalonji venu leur exposer ses projets. Il convient toutefois de noter que la Forminière est très ferme dans sa volonté de préserver son autonomie ; notamment, l’administrateur délégué [Gérard Cravatte] a, le 14 août encore, exclu du cercle Forminière des Congolais qui n’en étaient pas membres. Il en va de même au cinéma. »
Mais ce plan échoua lui aussi lamentablement dans un premier temps, car Patrice Lumumba envoya immédiatement l’armée pour mettre fin au séparatisme. Mais comme Gérard Cravatte, selon le rapport de Pierre Wustefeld, n’a pas hésité à distribuer aux milices d’Albert Kalonji les armes abandonnées par l’armée belge, y compris à des enfants, cela a donné lieu au premier massacre d’une guerre civile naissante. Une guerre qui allait à son tour être invoquée comme preuve contre Lumumba afin de démontrer son incompétence. C’est ainsi qu’a été construite la narrative de Congolais·es incompétents et désorganisés, dont le pays sombrait naturellement dans le chaos dès que les Européens retiraient leur main directrice. Entrecoupées d’autres stéréotypes racistes, les tentatives de Lumumba pour mettre fin à l’infiltration européenne ont également été présentées par la presse européenne comme le symbole de l’incompétence de tout un continent. Cette image a également été reprise par la presse luxembourgeoise, et le d’Lëtzebuerger Land n’a pas fait exception à la règle.
Gérard Cravatte, qui avait lui-même été brièvement fait prisonnier par les Congolais, mais qui avait été libéré grâce à la pression exercée par les autorités belges et françaises, poursuivit son action. Grâce à de nouveaux financements, une armée de mercenaires dirigée par d’anciens officiers coloniaux belges de haut rang fut mise sur pied ; celle-ci reprit le sud du Kasaï et permit à Cravatte de retrouver l’accès à sa mine de diamants.
Lorsque Lumumba a évoqué un Luxembourgeois dans son dernier discours
Les Européens et les Américains ont tout mis en œuvre pour renverser Lumumba. Les escarmouches au Kasaï ont permis de mener une campagne de discrédit et de propagande et ont fourni le terreau idéal pour un coup d’État. La CIA a encouragé et soutenu le général Mobutu ; un coup d’État militaire a renversé Patrice Lumumba. À l’ONU, lors d’un vote de l’Assemblée générale, la plupart des États occidentaux, y compris le Luxembourg, ont légitimé les putschistes. Lumumba fut d’abord assigné à résidence, puis capturé à nouveau lors d’une tentative d’évasion et finalement assassiné, là encore avec la complicité des Américains, mais aussi des Belges. Son corps fut dissous dans de l’acide. Patrice Lumumba est devenu une icône. Son engagement courageux en faveur du droit des États africains à disposer de leur propre destin marque encore aujourd’hui le continent et l’ensemble des mouvements de décolonisation à travers le monde. Au moment de sa mort, en janvier 1961, il avait 36 ans.
Patrice Lumumba a prononcé son dernier discours public le 7 septembre 1960 devant le Parlement congolais. Lors de cette séance, il était déjà soumis à une pression énorme, le président Kasavubu ayant exigé sa destitution. Lumumba a posé la question de confiance au Parlement et s’est assuré le soutien des députés. Il profite de son discours pour dénoncer les manœuvres des Européens. Il cite notamment un Européen en particulier : le Luxembourgeois Gérard Cravatte, dont il dénonce l’implication dans des complots et la libération de Patrice Lumumba : « Furieux que nous ayons rompu les relations diplomatiques avec eux, les Belges convoitent actuellement l’or du Katanga, le fabuleux diamant de Bakwanga, et fournissent des armes, des munitions et de l’argent à M. Albert Kalonji […]. Je me demande pourquoi Gérard Cravatte a-t-il été libéré, étant donné que c’est lui qui a confié la direction générale et qui a fourni à M. Kalonji des avions immatriculés Air Kasaï. Ces avions viennent de Brazzaville, où tout un état-major est installé ; avec la complicité des Belges, des Français, de l’abbé Youlou et de certains de nos frères. Des avions belges atterrissent à Brazzaville, d’où ils s’introduisent dans notre pays. […] Ce n’est pas parce que nous sommes des Noirs sans aucun moyen que les ennemis peuvent s’introduire chez nous pour organiser la sédition […]. »
Le mariage de convenance entre l’industriel Gérard Cravatte et Albert Kalonji, l’adversaire kisaïen de Lumumba, se poursuit même après le coup d’État contre Lumumba. Le siège du groupe diamantaire, où Cravatte héberge également le gouvernement séparatiste de Kalonji, devient le « boucherie du Congo ». Les fidèles de Lumumba et d’autres opposants politiques au nouveau dirigeant Mobutu y sont exécutés sans procès. La correspondance entre Gérard Cravatte et ses supérieurs à Bruxelles montre non seulement qu’il avait connaissance de ces événements, mais aussi que l’ensemble de l’entreprise de Kalonji continuait d’être soutenu par des fonds et des mercenaires. Cette séquence pourrait désormais être considérée comme les agissements d’un seul Luxembourgeois. Il existe toutefois un indice de complicité de l’État luxembourgeois, du moins à un stade ultérieur. Lorsque les rêves séparatistes d’Albert Kalonji s’effondrent définitivement et qu’il doit quitter le pays, il aboutit finalement, après plusieurs escales, au Luxembourg, où il vit tranquillement à Pétange jusqu’à sa mort en 2015.
Le Fouga Magister de Schaus
Après la mort de Patrice Lumumba, l’ONU s’est de plus en plus opposée à Gérard Cravatte, Albert Kalonji et surtout à la deuxième région séparatiste, le Katanga. Des scènes inimaginables se sont déroulées au Congo pendant les années de crise qui ont suivi l’indépendance. La plus inimaginable aujourd’hui est sans doute la confrontation entre les casques bleus et les mercenaires européens. Au cours du conflit, d’anciens officiers français et belges ont ouvert le feu sur des troupes venues d’Irlande et de Suède. Le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, avait été bouleversé par la mort de Lumumba. Il décida d’agir de manière beaucoup plus active contre le séparatisme – et donc aussi contre les intérêts européens au Congo. Finalement, Dag Hammarskjöld devint, après Patrice Lumumba, la deuxième victime légendaire du conflit de décolonisation.
Comme on le soupçonnait depuis longtemps, et comme le Guardian a pu le prouver sans équivoque pour la première fois en 2019, Hammarskjöld n’a pas été victime d’un accident d’avion, mais a été abattu par des mercenaires au service du gouvernement séparatiste et du Premier ministre du Katanga qui s’était réfugié en Rhodésie britannique. Comment la région congolaise du Katanga, soumise à un embargo de l’ONU, a-t-elle pu se procurer des avions de combat et acquérir ainsi, de facto, une supériorité aérienne face aux casques bleus ? Pour répondre à cette question, il suffit notamment de se tourner vers le Parlement luxembourgeois. C’est là que le ministre des Affaires étrangères libéral Eugène Schaus s’est adressé aux députés le 1er mars 1961 : « Effectivement, le 9 février dernier, trois avions à réaction servant à l’entraînement des pilotes, du modèle « Fouga-Magister » ont été transportés, sous forme de pièces détachées, de Toulouse au Katanga, à bord d’un avion qui a fait escale pendant environ deux heures à l’aéroport de Luxembourg. […] Cette affaire donne lieu à la remarque suivante. […] La marchandise transportée n’avait pas le caractère de matériel de guerre, contrairement à ce qui a été prétendu. En effet, je ne crois pas qu’on puisse qualifier ainsi des appareils spéciaux destinés à la formation des pilotes d’avions à réaction. Il n’est donc pas établi que ce transport aurait été en contradiction avec les résolutions des Nations unies relatives au
Congo (résolution de l’Assemblée générale du 20 septembre 1960) qui interdisent l’envoi unilatéral de matériel de guerre et la fourniture de toute assistance à des fins militaires, mais qui ne font pas obstacle aux contrats commerciaux conclus par les autorités, centrales ou régionales, du Congo. »
L’un des trois Fouga Magister, présentés à tort par Eugène Schaus comme de simples « avions d’entraînement », est l’appareil qui a abattu l’avion du secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld. C’est via le Luxembourg que la compagnie aérienne Seven Seas Airways (une société écran de la CIA) a pu dissimuler l’itinéraire de livraison des avions de combat et permettre leur acheminement malgré l’embargo. L’aéroport de Findel a joué un rôle de plaque tournante non seulement dans ce cas précis, mais aussi de manière systématique pendant la Guerre froide, pour l’OTAN ainsi que dans les processus de décolonisation.
L’indépendance passée, c’est avant l’indépendance
Le débat public sur la présence luxembourgeoise au Congo est lancé. Cela est principalement dû au travail minutieux de Régis Moes, commissaire de l’exposition « Le Passé Colonial du Luxembourg » au MNHA. On peut toutefois craindre que ce débat ne se limite à ce seul chapitre de l’histoire coloniale plus vaste du Luxembourg, alors qu’il ne devrait constituer qu’un point de départ pour une réflexion plus approfondie.
Le collectif artistique Richtung22 a tenté, en partie en collaboration avec l’organisation LëtzRiseUp, d’élargir le débat et de mettre en lumière d’autres aspects ainsi que les problèmes structurels liés à l’histoire coloniale. Il s’agit avant tout d’ancrer le colonialisme comme un sujet d’actualité et de mettre en avant la question de savoir dans quelle mesure les structures coloniales ont perduré au-delà de l’indépendance de facto de nombreux États – jusqu’à aujourd’hui. Outre le « passé colonial », il y a donc aussi l’« actualité coloniale ». Richtung22 et LëtzRiseUp ont abordé ici le rôle de la place financière luxembourgeoise, notamment dans la dissimulation des richesses de Bokassa, Mobutu et d’autres dictateurs, dans le soutien apporté au régime d’apartheid sud-africain ou encore dans la domination économique des groupes européens sur les ressources situées hors d’Europe. Par ailleurs, l’aide au développement et la politique étrangère luxembourgeoises sont également à l’ordre du jour. Quelle influence le gouvernement luxembourgeois exerce-t-il aujourd’hui ? À quels projets et à quelles missions militaires le Luxembourg participe-t-il ? Concernant ces dernières, il convient de mentionner, en ce moment même, la participation du Luxembourg à l’intervention au Mali qui vient de s’achever.
Il s’agit ici de postcolonialisme, c’est-à-dire de mettre en évidence la persistance des structures de pouvoir coloniales après la fin de la domination territoriale. Afin de rendre ce principe tangible et de l’illustrer par un exemple luxembourgeois, la compagnie Direction22 a produit la pièce de théâtre « Gérard Cravatte », qui traite du processus de décolonisation au Congo. Une période très spécifique de l’histoire coloniale luxembourgeoise a été mise en lumière, une période sur laquelle on dispose jusqu’à présent de très peu d’informations et qui a fait l’objet d’encore moins de débats : la présence des Luxembourgeois au Congo après l’indépendance. « Avant l’indépendance = après l’indépendance », écrivit le général belge Janssens, commandant en chef de la Force publique congolaise, le 5 juillet 1960 sur l’ardoise d’une garnison située à l’ouest du pays – soit cinq jours après la cérémonie d’indépendance du Congo. Le soir même, la garnison s’est mutinée. Ce moment marque moins la fin de la domination coloniale au Congo que le début d’une tentative, qui perdure encore aujourd’hui, de maintenir le contrôle des ressources congolaises entre les mains des Européens ou des Américains. Ainsi, alors qu’aujourd’hui, les premières mesures – timidement soutenues par le gouvernement via le financement d’un poste de doctorant – sont prises pour faire le bilan de l’histoire coloniale, il est impératif d’engager une discussion sur le fait que la date de l’indépendance du Congo ne marque pas non plus, dans le cas du Luxembourg, la fin des implications coloniales – même si l’on a longtemps tenté de le présenter ainsi.
Le Dr Yves Schmitz a conseillé Richtung22 dans le cadre de ses recherches sur l’histoire coloniale du Luxembourg. Cet historien a obtenu son doctorat à Marbourg en 2021 avec une thèse consacrée au commerce des armes dans les régions frontalières impériales.
À propos de Richtung22 : R22 est un collectif artistique luxembourgeois qui, depuis 2010, dresse le portrait de la société et de la politique luxembourgeoises à travers des pièces de théâtre satiriques, des films et d’autres projets.