Pendant des décennies, le Luxembourg s’est enorgueilli de posséder la plus grande production d’acier par habitant au monde. L’industrie sidérurgique représentait un tiers du produit intérieur brut. Le nombre de ses salariés correspondait à la population de la deuxième plus grande ville du pays. Les magnats de la sidérurgie siégeaient au Parlement. Par la suite, ils ont financé des partis politiques et des journaux. Ils se sont engagés dans des actions sociales et ont exercé leur mécénat. Leurs marchés des matières premières et de débouchés constituaient le cœur de leur politique étrangère. Un mouvement ouvrier moderne s’est développé dans leurs mines de minerai et leurs usines sidérurgiques.
L’industrie sidérurgique ne ressemble pas aux autres industries. Elle nécessite des quantités colossales de capital constant. Elle est soumise à des fluctuations cycliques plus marquées. Elle revêt une importance stratégique pour un pays. Tout cela rend la concentration de son capital économiquement nécessaire et politiquement difficile. En période de haute conjoncture, l’industrie sidérurgique employait des dizaines de milliers d’ouvriers, d’ingénieurs, d’artisans, de comptables et de secrétaires. Cela permettait parfois l’ascension sociale.
Léon Kinsch était originaire de Hassel. Il s’installa à Esch-sur-Alzette et gravit les échelons jusqu’au poste de contremaître chez Arbed. En 1933, il devint député du parti de droite. Il occupa cette fonction jusqu’à l’âge de 83 ans. L’un de ses douze enfants, Ferd Kinsch, gravit les échelons jusqu’au poste de fondé de pouvoir chez Arbed. Le fils de Ferd Kinsch, Joseph Kinsch, atteignit les plus hautes fonctions au sein d’Arbed. Il devint président de la direction générale et président du conseil d’administration. Non pas par succession héréditaire, comme chez les grandes familles bourgeoises du XIXe siècle, telles que les Metz, les Brasseur ou les Pescatore, mais grâce au capitalisme managérial du XXe siècle : la séparation entre la propriété et la direction des entreprises. Grâce à l’autonomie des dirigeants salariés et actionnaires.
Joseph Kinsch est né à Esch en 1933, pendant la crise économique mondiale. Après la guerre, il fait des études d’économie à Sarrebruck. Tout comme la jeune Ruth Lauxen. Ils se marient en 1961 dans l’Eifel. À la même époque, Joseph Kinsch entre au service administratif de la Burbacher Hütte. Le « B » d’Arbed signifie Burbach.
Un an plus tard, il revient au Luxembourg, au siège social d’Arbed, surnommé « le Château ». Les principaux actionnaires d’Arbed sont la Société Générale de Belgique et la société française Schneider et Cie. À cette époque, le Luxembourg produit quatre millions de tonnes d’acier par an. L’industrie lourde exploite deux douzaines de mines de minerai, 30 hauts fourneaux et sept laminoirs. Elle emploie plus de 24 000 personnes. Celles-ci ont mis en place, au fil des décennies, un État-providence moderne.
La reconstruction d’après-guerre et la consommation de masse croissante ont besoin d’acier. Pour les ponts, les voitures, les machines à laver. La production sidérurgique luxembourgeoise atteint 6,5 millions de tonnes en 1974. Elle plonge ensuite dans une profonde crise de suraccumulation. La Tripartite conclut un compromis de classe historique : l’État subventionne une réduction des effectifs sans licenciements, les syndicats renoncent à défendre les emplois.
En 1980, Joseph Kinsch devient membre du comité de direction d’Arbed. Il est chargé des finances. Fortement endettée, Arbed est menacée d’insolvabilité. Les actionnaires et les banques partenaires se montrent réticents. Le Luxembourg n’est pas la Lorraine : l’industrie sidérurgique est « trop grande pour faire faillite ». L’État intervient à nouveau. Il instaure un impôt de solidarité et augmente la TVA.
Cela suscite le mécontentement en dehors du district Sud. Le 19 décembre 1980, le président Emmanuel Tesch qualifie l’Arbed de « bouc émissaire de la nation ». La ministre libérale de l’Économie, Colette Flesch, est originaire du district Centre. Elle classe l’Arbed du 8 octobre 1983 parmi les « industries crépusculaires ». Jean Gandois, conseiller du gouvernement, doute de la viabilité d’une industrie sidérurgique luxembourgeoise. L’Arbed est semi-nationalisée : 42,9 % des actions sont détenues par l’État.
En 1958, le journaliste Leo Kinsch a racheté le *d’Lëtzebuerger Land*. Cet hebdomadaire, fondé au sein de la Chambre de commerce, a longtemps été considéré comme le « journal des travailleurs ». En 1983, le propriétaire décède. Son frère, Joseph Kinsch, prend la présidence du conseil d’administration. Il défend l’indépendance éditoriale. Il exhorte tous les actionnaires à céder leurs parts à une fondation d’utilité publique. Il soutient le Cercle des Amis de Colpach. Véritable incarnation de la grande bourgeoisie éclairée et libérale de l’entre-deux-guerres.
En 1992, Joseph Kinsch devient président de la direction générale. Après le décès de Georges Faber en 1993, il devient également président du conseil d’administration. Il est désormais le magnat incontesté de la sidérurgie. Il est intelligent et intransigeant. Sous sa direction, Arbed ne se résigne pas au sort d’une « industrie crépusculaire ».
Au milieu des années 90, la production d’acier se stabilise. Arbed harmonise sa gamme de produits avec celle de la société française Usinor. Les sites de Belval et de Differdange laminent des palplanches et des poutres Grey destinées à la construction de ponts, de bassins portuaires et de gratte-ciel dans le monde entier. Malgré l’opposition de la gauche et de la droite, l’Arbed convertit sa production d’acier aux fours électriques. Elle fond de la ferraille. En 1997, elle met hors service le dernier haut fourneau alimenté en minerai et en coke provenant d’outre-mer. Les responsables politiques du CSV en font un enterrement d’État.
La Chambre de commerce est l’organisme chargé, en vertu de la loi, de représenter les intérêts de l’industrie et du commerce. Depuis 1884, sa présidence revient aux directeurs des fonderies, puis, à partir de 1911, aux présidents de l’Arbed. Le nouveau président de l’Arbed, Joseph Kinsch, devient immédiatement président de la Chambre de commerce.
L’OGBL a été fondé en 1979. Joseph Kinsch incite toutes les associations patronales à se regrouper au sein d’un « syndicat unique ». En 2000, l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) est créée. Joseph Kinsch en devient le premier président. Il est le « patron des patrons » incontesté. Il siège au sein de nombreux conseils d’administration, de la Banque générale aux Ciments luxembourgeois. Les entrepreneurs se retrouvent au Golf-Club Grand-Ducal, au Cercle Münster et au Tennis-Club de la Schéiss, dont il fait partie des comités directeurs.
La concentration dans le secteur sidérurgique se poursuit. L’objectif est de réduire les coûts de production, de répondre aux besoins des grands clients et de dicter les prix. Arbed rachète des aciéries à Brême et en Thuringe. Elle renforce ses participations dans Sidmar en Belgique et dans Belgo Mineira au Brésil. Elle acquiert un tiers du groupe espagnol Aceralia.
En 2002, Joseph Kinsch signe l’accord de fusion entre Arbed, Aceralia et Usinor pour former Arcelor. Le siège social du groupe est situé au Luxembourg. Joseph Kinsch en est le président du conseil d’administration. Pendant trois ans, Arcelor est le plus grand producteur d’acier au monde. Puis Mittal Steel le dépasse en termes de production. L’entreprise rachète des aciéries partout dans le monde. En 2005, elle surenchérit sur Arcelor lors de la privatisation de Kryvorizhstal en Ukraine.
Dans les années 80, le capital financier l’emporte sur le capital industriel. L’objectif premier est la « valeur actionnariale » : l’enrichissement des actionnaires. Les fonds d’investissement et les banques ne s’intéressent pas aux investissements à long terme. Ils exigent des résultats trimestriels.
L’industrie sidérurgique doit réduire son endettement. Elle doit investir. Cette valeur ajoutée fait défaut pour verser des dividendes. La déception des investisseurs se reflète dans le cours des actions. Celles-ci sont considérées comme « sous-évaluées ». Avec seulement 5,6 % du capital, l’État luxembourgeois est le principal actionnaire individuel.
La direction d’Arbed craint une OPA « hostile ». Mais elle n’y est pas suffisamment préparée. En 2006, Mittal Steel propose aux actionnaires d’Arcelor un prix supérieur au cours boursier de leurs actions, afin d’acquérir une majorité des actions et de prendre le contrôle d’Arcelor.
Joseph Kinsch est en train d’organiser sa succession. Depuis des mois, dirigeants, ministres, banques, détectives et agences de publicité se livrent à une lutte acharnée et se trahissent mutuellement. Ils veulent défendre l’indépendance d’Arcelor. Ou faire grimper le cours de l’action. Ou encore assurer leur avenir professionnel. La direction d’Arcelor tente d’empêcher le rachat par des manœuvres juridiques, une fusion avec la société russe Severstal ou un rachat d’actions. Les actionnaires, quant à eux, se soucient avant tout du cours de l’action.
Le 26 juin 2006, Joseph Kinsch annonce sa capitulation. Le rachat est présenté comme une fusion. Il qualifie Arcelor-Mittal de « mariage de raison ». Dans les familles de la haute bourgeoisie, la fortune avait plus de valeur que l’amour.
Lakshmi Mittal devient le nouveau président. Joseph Kinsch reste « président du conseil d’administration » pendant deux ans. L’homme de 75 ans prendra ensuite sa retraite. À l’instar de l’empereur Sigismond : le dernier magnat de l’acier de la maison de Luxembourg.
Joseph Kinsch est décédé jeudi dernier, à l’âge de 89 ans.