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Économie nationale 10 min de lecture

L’argent ronge l’âme

L'absence d'une culture de l'occasion se ressent également dans le secteur du livre. À la recherche de la librairie d'occasion perdue

Article paru dans Édition septembre 2022
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Si seulement… : les étagères d'une librairie d'occasion en Bretagne © Olivier Halmes

Hay-on-Wye compte environ 2 000 habitants. Ce village du Pays de Galles est connu comme la « ville des livres » : on y trouve plus d’une douzaine de librairies, dont au moins quatre vendent des livres d’occasion, et deux d’entre elles exclusivement. Un beau chiffre par habitant. Mais pas besoin d’aller chercher si loin : le village de Redu, dans les Ardennes belges, qui compte 400 habitants, peut lui aussi se targuer d’abriter une douzaine de librairies d’occasion. À Metz, Sarrebruck et Trèves aussi, on trouve des librairies qui vendent exclusivement des livres d’occasion. Chez nous ? Rien de tout cela. Une recherche sur Google propose l’Alinéa et la Librairie Ernster.

On pourrait certes objecter qu’il ne manque pas de livres d’occasion au Luxembourg. Après tout, plusieurs communes disposent désormais de « Bicherschief », et dans certains endroits, des cabines téléphoniques ont été transformées en bibliothèques ; il existe des événements comme le « Book Stand » du Bazar international et des coins lecture tels que le « Quaichleker Bichereck » d’Echternach ; cinq fois par mois, on peut se rendre au « Pabeierscheier » à Burglinster ou au « Bicherstuff Wooltz ». En janvier, la première librairie d’occasion en ligne, « The Green Library », a vu le jour. Et puis il y a tous ces volumes conservés dans la nouvelle bibliothèque nationale moderne. Tout cela est vrai, et l’initiative visant à ne plus jeter immédiatement à la poubelle les livres dont on ne veut plus, mais à créer des lieux d’échange, d’achat et de vente de ces derniers, est louable. Mais elles ne remplacent pas le lieu physique. Les librairies d’occasion et les librairies anciennes sont des lieux d’échange, elles contribuent à la transmission de l’histoire et des histoires, et ouvrent de nouveaux horizons en tant que véritables trésors. La navigation en ligne ne saurait remplacer le sentiment profondément satisfaisant que procure le fait de fouiller parmi les livres, sans parler des autres histoires inhérentes à un livre d’occasion, des notes à peine déchiffrables et des dédicaces jaunies.

Il existe peu de données fiables sur le chiffre d’affaires du secteur des livres d’occasion et des livres anciens, dont la quasi-totalité propose aujourd’hui ses produits sur Internet pour assurer sa subsistance. Le ZVAB (Répertoire central des livres anciens) a été, en 1996, l’une des premières places de marché en ligne sur laquelle les libraires spécialisés dans les livres anciens pouvaient vendre leurs ouvrages, et reste aujourd’hui encore une entreprise prospère. Depuis 2011, il appartient à AbeBooks, une filiale d’Amazon. D’après une récente enquête de Statista, l’achat d’articles d’occasion est particulièrement répandu au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France. En Allemagne aussi, les achats d’occasion sont très répandus : selon le rapport Momox Second Hand Report 2022, 66 % des personnes interrogées achètent des livres d’occasion ou d’autres supports, ce qui représente une hausse de 18 % par rapport à l’année précédente. Le revenu ne semble pas jouer de rôle dans cette décision : les personnes gagnant entre 20 000 et 30 000 euros par an n’achètent ni plus ni moins d’articles d’occasion que celles dont le salaire dépasse 70 000 euros. L’enquête met également en évidence l’impact d’Internet sur le secteur. Près de la moitié des personnes interrogées achètent d’occasion sur des « places de marché en ligne » (dont Amazon), 27 % dans des boutiques en ligne spécialisées et 9 % dans des magasins d’occasion. La grande majorité cite le prix plus bas comme motivation, suivi de la durabilité ; les livres sont de loin (75 %) les articles les plus demandés.

« Ça ne vaut pas le coup », affirment les libraires locaux. Ils invoquent des loyers exorbitants, le multilinguisme du Luxembourg – qui les obligerait à proposer des ouvrages dans au moins quatre langues –, le géant Amazon qui accapare de toute façon tout le marché, ainsi qu’un manque de demande, les jeunes ne lisant plus rien de toute façon. « C’est une considération économique qui pousse à ne pas se lancer sur ce marché », rétorque Fernand Ernster, directeur de la chaîne de librairies du même nom. « Le marché est nul, le Luxembourg est trop petit pour ça », déclare Paul Bauler, gérant de la librairie Um Fieldgen. Seule « Luxemburgensia » fonctionne un peu, mais même là, aucun nouveau public ne vient s’y ajouter ; tout le reste est à jeter. La ville a certes les loyers d’une grande métropole, mais pas la fréquentation qui va avec ; par très beau temps ou par très mauvais temps, par exemple, les acheteurs et acheteuses restent chez eux.

Hans Fellner, galeriste et libraire, tenait dans les années 90 une librairie d’occasion sur le Knuedler, spécialisée dans les ouvrages luxembourgeois, puis Fellner Art Books, une librairie d’art située à côté du palais, qui a tenu le coup pendant une douzaine d’années jusqu’en 2010. Ces deux dernières années, un chantier devant sa porte lui a fait perdre la moitié de sa clientèle. Il attribue l’absence d’une librairie d’occasion non seulement à la taille du pays, mais aussi à un manque de tradition. À l’époque, il y avait au Luxembourg une centaine de collectionneurs, mais ils se sont dispersés. Le milieu intellectuel, généré par une université et ses étudiants, et propice à une librairie d’occasion, n’a jusqu’à présent pas atteint la masse critique nécessaire au Luxembourg. Bien que la ville compte aujourd’hui près de 130 000 habitants, beaucoup ne sont ici que de passage et ne sont pas enracinés dans le tissu urbain. « De plus, ce n’est pas un modèle économique comparable à celui d’un magasin de chaussures : il faut une très grande passion, il faut vraiment le vouloir. » Une vaste culture générale, le sens des affaires nécessaire et une certaine prise de risque font également partie du profil recherché. « Il n’y avait tout simplement pas la bonne personne au bon moment pour cela. »

Ce débat s’inscrit dans un changement culturel plus large, au cours duquel la valeur d’un livre tout à fait ordinaire a diminué, celui-ci ayant été « rabaissé au maximum » (Hans Fellner). Il faut bien sûr faire la distinction entre les exemplaires de collection épuisés et les livres de poche de *50 nuances de Grey*, proposés en si grand nombre qu’ils finissent par perdre toute leur valeur. Pour un livre dont la valeur est inférieure à 20 euros, cela ne vaut toutefois pas la peine, en tant que libraire, de s’y lancer : on trouve toujours des offres moins chères en ligne, et la spirale s’enfonce, explique Hans Fellner. Alors qu’autrefois, il fallait passer des années à fouiller dans des caisses de livres pour trouver une première édition de *Siddharta* de Hermann Hesse, celle-ci est désormais accessible en un clic.

Le Luxembourg ne dispose en effet pas d’une véritable tradition du seconde-main, telle qu’on la connaît par exemple avec les « charity shops » britanniques. Ces derniers sont beaucoup plus courants et attirent un public hétérogène. Cela contraste avec la mentalité des Luxembourgeois – même si cette observation reste anecdotique. Ici, la classe moyenne en a pourtant les moyens : pourquoi préférer un livre jauni à un neuf ou acheter une robe de cocktail d’occasion datant de la saison d’il y a cinq ans ? Et malheur à celui qui se ferait surprendre en train de récupérer les objets, parfois beaux et en bon état, déposés dans les centres écologiques et de recyclage. On le compterait alors parmi les personnes socialement défavorisées. Hans Fellner évoque lui aussi la crainte luxembourgeoise de la stigmatisation : « Lorsque la famille liquidait la bibliothèque après un décès et qu’il y avait là des livres portant des ex-libris, c’est-à-dire les noms inscrits de l’oncle et du père, les gens avaient honte de les donner. »

Appel à Martin Barbian, qui tient sa librairie d’occasion depuis 32 ans dans la vieille ville de Sarrebruck. Pour lui, bon nombre des raisons invoquées ne sont que des prétextes ; il trouve « tout à fait incompréhensible » qu’il n’y ait pas de librairie d’occasion au Luxembourg. Certains clients viennent le voir, mais la plupart des clients luxembourgeois se rendent surtout à Trèves. À l’ère numérique, où tout est accessible en permanence, il faudrait être « fou » pour ouvrir une nouvelle librairie d’occasion, mais il ne comprend pas pourquoi, il y a des années, personne ne s’est trouvé pour en ouvrir une à Luxembourg-Ville et la faire vivre. Cela ne s’explique que par la paresse ; après tout, la Sarre est bien plus pauvre que le Grand-Duché. Plus encore que dans une librairie traditionnelle, l’offre doit être de grande qualité. En tout cas, son commerce marche bien, et il envisage les dix prochaines années d’un œil plutôt positif. Il ne partage pas l’idée selon laquelle la bourgeoisie culturelle serait en voie de disparition et que personne ne prendrait la relève : « Ici, des jeunes de vingt ans entrent et disent des choses comme “C’est vraiment génial chez vous” ». Le libraire trouve cela « tout à fait génial » : ils achètent des romans, des livres pour enfants et des ouvrages de philosophie. Il constate un intérêt croissant chez les jeunes pour vouloir en savoir un peu plus sur qui ils sont réellement. Oui, il s’agit bien sûr aussi d’étudiants de l’université de Sarrebruck. L’Uni.lu fêtera ses vingt ans l’année prochaine, mais au Luxembourg, les étudiants ne pèsent pour l’instant guère dans la balance. À Esch-sur-Alzette, près de Belval, aucune culture du livre d’occasion ne s’est encore développée à ce jour.

Chez les jeunes, l’intérêt pour le livre persiste, même s’il s’agit peut-être d’un phénomène marginal : il y a deux ans, lors du salon du livre ancien de Stuttgart, l’Association des libraires anciens allemands a décerné pour la première fois un prix destiné aux jeunes collectionneurs et collectionneuses de moins de 36 ans.

Irina Roman, Roumaine et diplômée de l’École européenne, fait encore partie, à la rigueur, de la génération Y, puisqu’elle a une vingtaine d’années. Elle lit des livres, sur papier. Au début de cette année, cette spécialiste en communication, titulaire d’un master en marketing, a fondé The Green Library, la première librairie d’occasion en ligne. On y trouve par exemple *Conversations with friends* de Sally Rooney à 2,99 euros, le volume de poche *Decorative Arts 1920s* en très bon état à 14,99 euros ou *The life-changing magic of tidying* de Marie Kondo à 5,99 euros. Elle n’accepte pas les livres dont l’évaluation nécessite une certaine expertise. Elle revend ceux qu’elle juge intéressants, et les vendeurs reçoivent une partie du prix. On peut lui remettre ses livres d’occasion soit directement chez elle, soit à la boutique zéro déballage OUNI, avec laquelle elle a conclu un partenariat. Pour elle, la situation ici est « sans doute un mélange de culture et d’attentes ». Tout doit en quelque sorte être toujours impeccable, et il n’y a pas d’espaces libres abordables en ville. Irina Roman gère actuellement sa boutique en ligne à temps partiel, mais elle aimerait transformer cette entreprise qu’elle mène seule en un lieu physique ; ses recherches lui ont toutefois fait comprendre que le projet ne serait pas viable financièrement en tant qu’entreprise commerciale. Elle s’efforce donc d’autant plus de mettre au point un concept de coopérative ou d’association caritative, car cela permettrait au moins de couvrir les frais de loyer. « Il ne s’agit pas seulement de livres, un tel lieu créerait une communauté », explique-t-elle. Elle pense notamment à des clubs de lecture et à des lectures publiques. Plus que la présélection et la spécialisation dans les raretés et les éditions de collection, c’est l’aspect de la durabilité et d’un lent changement des mentalités en matière de consommation qui l’intéresse. « Maintenir un livre en circulation ne sauvera peut-être pas le monde, mais il faut bien commencer quelque part. »