Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Économie nationale 11 min de lecture

Lait, saucisses et Rivaner

La Foire agricole d'Ettelbruck a été un événement à la fois politique, scientifique et convivial

Article paru dans Édition juillet 2022
Partager l'article sur

Dès la fin du discours d’ouverture, vendredi après-midi, des tensions politiques ont éclaté dans le hall principal des Deichwiesen. Sur scène, Camille Ney, l’animateur de l’émission « Gute Laune » sur RTL, a accueilli Guy Majerus, un éleveur de Limousin au tempérament fougueux, qui s’est plaint au micro : « On bosse dur 365 jours par an. Et quand les politiques nous disent : “Plus de viande”, on doit se lever. Si quelqu’un disait : “Plus de viande”, et qu’on abattait des arbres pour ça, d’accord ! » Au Luxembourg, cependant, il y aurait des éleveurs de vaches allaitantes qui produisent eux-mêmes leurs aliments pour animaux, selon Majerus. Les responsables politiques présents n’écoutaient guère, occupés qu’ils étaient à déguster des canapés au saumon, à boire du crémant et à bavarder ; de toute façon, le son était mauvais, car des musiciens jouant des instruments à vent s’affairaient dans la salle. Malgré tout, Guy Majerus lança encore à l’adresse des personnalités politiques : « Je m’en prends aussi à ceux qui sourient en ce moment. »

Pour les responsables politiques, le salon agricole de vendredi a constitué un terrain de jeu idéal pour se mettre dans l’ambiance de la campagne électorale. C’est surtout la politicienne du CSV, Martine Hansen, qui a cherché et trouvé le contact avec un public agricole : elle s’est approchée d’hommes en chemises à carreaux qu’elle connaissait, s’est fait prendre en photo à côté de chevaux ardennais et a posé avec des membres d’une association d’horticulture derrière une brouette remplie de pommes de terre. Le président du CSV, Claude Wiseler, suivait discrètement les pas résolus de l’ancienne directrice de la LTA, Martine Hansen, et tentait de se familiariser avec la Foire agricole. Le député vert François Benoy s’est quant à lui mêlé aux associations de défense de l’agriculture biologique. Le ministre de l’Agriculture, Claude Haagen (LSAP), et le ministre de l’Énergie, Claude Turmes (déi gréng), ont inauguré une installation photovoltaïque Socom destinée aux producteurs laitiers luxembourgeois ; celle-ci doit aider les exploitations à devenir plus autonomes sur le plan énergétique. Sur la photo officielle de l’inauguration, le politicien du CSV Ali Kaes s’est faufilé à droite de l’image ; dans la circonscription électorale du nord, il ne peut pas se permettre de passer inaperçu. Pour André Bauler, politicien du DP plutôt discret, l’agitation est rapidement devenue trop intense ; il s’est retiré dans la tente des éleveurs de petits animaux et a lu les actualités sur son smartphone, entouré de lapins et de cailles. Le maire d’Erpeldingen, Claude Gleis, est passé devant les stands de restauration bricolés par les associations locales ; autour des comptoirs et des bancs de brasserie se rassemblaient des électeurs potentiels pour les élections municipales de juin.

Vers 18 h 30, lorsque les choses sont devenues sérieuses et que le chercheur agricole suisse Urs Niggli a commencé à parler de la sécurité alimentaire pour les décennies à venir, le ministre de l’Agriculture Claude Haagen a pris place. Les parlementaires n’avaient toutefois ni la patience, ni le temps, ni l’intérêt nécessaires pour la recherche. La question qui s’est posée était de savoir comment nourrir les dix milliards d’habitants de la Terre en 2050. Cela ne sera pas facile, a précisé M. Niggli d’emblée : il faudrait arracher 500 millions d’hectares supplémentaires à un écosystème déjà en péril pour les consacrer à la production alimentaire. Dans son introduction, il a également abordé la question de la consommation de viande, qui avait déjà fait polémique auparavant : celle-ci augmente rapidement à l’échelle mondiale – rien qu’en Asie, elle a été multipliée par quinze au cours des 60 dernières années – et la production d’aliments pour animaux accapare de plus en plus de terres agricoles, a expliqué le chercheur agricole suisse ; les chiffres n’indiquent pas d’augmentation notable des déjeuners sans viande. Des calculs montreraient toutefois qu’une agriculture durable ne serait réaliste qu’en réduisant de moitié la consommation de porc et de volaille.

Pour que, dans 30 ans, l’humanité puisse encore se nourrir, différentes solutions existent. Selon Urs Niggli, les sols érodés doivent être régénérés par la formation d’humus, en privilégiant les cultures mixtes et les rotations culturales. Par ailleurs, il faudrait valoriser les légumineuses riches en protéines, telles que les haricots, les lentilles et les lupins – « les grands chefs devraient eux aussi s’y adapter », a estimé M. Niggli. Le traitement numérisé des données pourrait faciliter la sélection végétale et permettre d’évaluer l’utilité des intrants agricoles coûteux. Les sous-produits céréaliers devraient être davantage valorisés comme aliments pour animaux, et les algues pourraient être transformées en denrées alimentaires. Et surtout : le gaspillage alimentaire devrait être réduit de 50 %.

Un homme aux cheveux gris dans le public a estimé que les propositions de Niggli n’allaient pas assez loin et a lancé une suggestion audacieuse lors de la séance de questions-réponses : « Cela peut paraître un peu absurde. Mais la recherche ne pourrait-elle pas trouver un moyen de permettre à l’espèce humaine de digérer l’herbe ? ». Cela permettrait d’exploiter efficacement les terres herbagères comme celles du Luxembourg. Niggli a alors répondu qu’il laissait à notre imagination le soin d’imaginer si cela pourrait un jour se produire, mais qu’il lui semblait difficile de doter l’être humain d’un rumen. Luc Emering, conseiller municipal du DP à Dippach, agriculteur bio et président de l’association de jeunesse rurale « a Jongbauren », a quant à lui souhaité savoir comment convaincre les agriculteurs de se tourner vers une agriculture diversifiée alors que les comptes montrent que l’élevage laitier intensif est rentable ? « Cela changera », estime M. Niggli, « lorsque les prix des aliments concentrés augmenteront ». Il donne toutefois raison à M. Emering : « La rentabilité détermine fortement les actions. Mais la politique peut créer les conditions-cadres appropriées ».

À l’issue de l’exposé, le ministre Claude Haagen est monté sur l’estrade et a déclaré : « Quand je dis que je vais mettre ça en œuvre, je pense que ça va faire rire tout le monde ». Le responsable politique du LSAP comptait sans doute sur le fait que son public connaissait bien les caprices et les revendications de la centrale agricole. Actuellement, celle-ci milite contre le projet de son ministère visant à lier davantage les aides à des critères de durabilité. De plus, il existe une forte dépendance vis-à-vis des pratiques passées, dans laquelle les institutions agricoles se sont enfoncées au cours du siècle dernier, notamment parce que la politique agricole européenne du XXe siècle a misé sur une industrialisation systématique de la production, – les subventions étaient accordées à ceux qui agrandissaient leur étable et louaient davantage de terres ; il ne restait donc pas de temps pour expérimenter les cultures mixtes et la vente directe.

Ceux qui souhaitaient découvrir les institutions impliquées dans cette évolution pouvaient flâner dans l’allée d’entrée du salon. C’est là que la Bauernzentrale présentait son nouveau logo : un tube insignifiant formé de cercles a été remplacé par un motif végétal. Cette organisation professionnelle, proche du CSV, compte le plus grand nombre d’adhérents et publie l’hebdomadaire *De Lëtzebuerger Bauer*, qui, selon l’ILRES, compte plus de 10 000 lecteurs et lectrices. Non loin de là, la « Bauerenbank » Raiffeisen tenait son stand. À la suite d’une famine, Friedrich Wilhelm Raiffeisen a fondé en 1847 l’« Association pour l’approvisionnement autonome en pain et en fruits », qui s’adressait à la population rurale. Cet acteur agricole, qui compte aujourd’hui 640 collaborateurs au Luxembourg, était à l’époque une coopérative à l’organisation rudimentaire visant à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux. Au Luxembourg, la Raiffeisenbank est associée à la coopérative « De Verband », créée en 1909, qui détient actuellement pratiquement le monopole local sur l’achat et la vente de mélanges fourragers et de céréales. De l’autre côté, Luxlait faisait la promotion de ses biscuits, de son babeurre et de ses glaces. La laiterie, fondée en 1894, fait état dans son dernier rapport annuel de 310 employés, d’un chiffre d’affaires de 109 millions d’euros et d’un bénéfice de près de 4 millions. Le chiffre d’affaires de Luxlait est ainsi supérieur à celui de Panelux. Femal – une organisation faîtière qui défend les intérêts des concessionnaires et des mécaniciens de machines agricoles – occupait une place de choix au centre du site ; on y voyait des tracteurs équipés de pneus plus grands d’une tête qu’un adulte moyen, à côté de tondeuses à gazon bleues et rouges.

Pourtant, la Foire Agricole n’est pas un salon professionnel, mais un « événement destiné aux consommateurs et aux familles », comme l’a écrit De Lëtzebuerger Bauer. Ce sont surtout les classes moyennes disposant d’un jardin qui ont pu y trouver leur bonheur : les derniers modèles de barbecues et de saunas de jardin étaient exposés sur les prairies de la digue. Un barbecue à cinq grilles nécessite la viande qui va avec : les affamés pouvaient en commander auprès de la boucherie-épicerie fine Niessen ; et au moins cinq stands proposaient de découvrir le Riesling et le Rivaner. Afin d’attirer l’attention sur la production locale de légumes, le « Haff Muller-Lemmer » a installé une caisse de salades pommées. Celle-ci semblait toutefois bien maigre à côté des vignerons fiers de présenter leurs bouteilles au design sophistiqué. Cela illustre au moins une réalité de l’agriculture locale : pour les plus de 70 000 hectolitres de vin – ce qui correspond à près de trois piscines olympiques – produits chaque année sur la Moselle, 11 000 tonnes de raisins sont récoltées. La récolte de salades n’atteint quant à elle que 735 tonnes. Même la culture de la pomme de terre ne représente pas 1 % de la superficie agricole. Mais on constate tout de même une augmentation de la culture des légumes de plein champ ; la production de chou blanc a même été multipliée par dix au cours de la dernière décennie. Outre l’agriculture conventionnelle, les organisations environnementales ont également captivé les visiteurs du salon avec des supports d’information sur le pic vert, le scolyte et le grand-duc. Le « Fësch-Haff » s’est révélé avant-gardiste : cette start-up mise sur le procédé d’aquaponie, qui associe l’élevage d’animaux aquatiques à la culture maraîchère et permet d’obtenir un engrais azoté à partir des excréments des poissons.

Si le salon s’adressait uniquement aux agriculteurs et agricultrices, 45 000 personnes ne se seraient pas rendues à Ettelbrück le week-end dernier. Selon des enquêtes menées en 2019 sur les personnes actives dans le secteur agricole, on comptait 1 285 hommes et 422 femmes employés à temps plein ; il y a plus de 30 ans, les hommes étaient plus de deux fois plus nombreux, mais le nombre de femmes était à peu près le même. Ils exploitent près de 2 000 exploitations agricoles différentes, dont un quart se trouve à lui seul dans les cantons de Clervaux et de Redange. Plus d’un quart des exploitations sont consacrées à l’élevage de vaches laitières, suivies de près par celles spécialisées dans l’engraissement des bovins.

Le mois dernier, les députés du DP Gilles Baum et Gusty Graas ont déposé une question parlementaire pour savoir si la production laitière restait rentable. Le ministre de l’Agriculture a répondu cette semaine que plus de la moitié du lait de vache non transformé était exporté et que le prix du lait conventionnel atteignait un niveau record de 0,49 euro le litre. Il faudra toutefois attendre la fin de l’exercice comptable pour savoir si cela suffira à couvrir la hausse des coûts. Actuellement, le lait bio est à peu près aussi cher ; il est possible que les dépenses liées aux engrais synthétiques et aux concentrés font grimper les prix du lait dans les exploitations conventionnelles.

Dans un reportage de RTL diffusé début avril, le président de la Bauernzentrale, Christian Vester, a indiqué que le coût des engrais azotés avait quadruplé, et l’agriculteur bio Luc Emering a ajouté que les prix du fioul avaient également augmenté. « Mais quand on a mis en place une exploitation agricole de type circulaire et qu’on importe autant de fourrage que possible, on est déjà moins touché », a analysé le conseiller municipal du DP. Au début de la pandémie, la vente directe aurait connu un essor, mais « les vieilles habitudes ont la vie dure », a estimé M. Vester – le consommateur n’est pas resté fidèle aux producteurs locaux. Le Luxembourg ne peut pas faire grand-chose contre les prix élevés du pétrole et du gaz, « mais installer des panneaux photovoltaïques sur les granges, faciliter la construction de serres – là, on peut agir », cite M. Emering comme options. Et le ministre de l’Agriculture, Claude Haagen, s’est montré, en coulisses, un peu plus disposé à agir qu’à la Foire agricole : « Une diversification des produits doit être possible – c’est ce que nous constatons actuellement en Russie. »