BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Économie nationale 8 min de lecture

La « chuchoteuse de vaches »

La vétérinaire Marie-France Weisgerber est pratiquement sans arrêt à la rescousse des animaux malades. La chaîne de télévision « Land » l'a suivie pendant une journée.

Article paru dans Édition février 2023
Partager l'article sur

La vétérinaire me tend un tablier en plastique : « Pour que les vaches ne te salissent pas ton pantalon ». Dans une étable de vaches laitières située au centre du pays, nous prélevons 160 échantillons de sang. Les vaches sont attachées à la mangeoire afin que Marie-France Weisgerber puisse, sans encombre, enfoncer son aiguille à la base de la queue et laisser le sang s’écouler dans un tube à essai. Elle me remet les tubes remplis, tièdes. Celles-ci sont étiquetées avec le numéro de chaque vache et triées sur une charrette. Les vaches laitières sont habituées au contact avec les humains ; seules les jeunes génisses s’énervent lorsque Marie-France s’approche d’elles : elles se déplacent de gauche à droite en battant des pattes arrière, mais ne donnent pas de coups de sabots. Lorsque Marie-France prélève des échantillons de sang sur les Limousines, comme prévu pour le lendemain, le risque est plus grand ; elle doit donc s’approcher d’elles dans une cage installée dans le chargeur frontal.

À la fin du prélèvement sanguin, il reste une étiquette : l’éleveur estime que le taureau en question n’est plus à la ferme depuis des années. Il va devoir vérifier dans les prochains jours s’il a été récupéré par l’abattoir ou s’il a été vendu. « J’ai déjà vécu le cas inverse : une vache se trouvait dans l’étable pour laquelle nous n’avions pas d’étiquette », explique la vétérinaire. Avant de quitter l’étable, nous lavons soigneusement la semelle de nos bottes en caoutchouc : « C’est la règle d’or lors des visites de ferme en ferme, pour ne pas propager de parasites. »

Le ministère souhaite éradiquer la rhinotrachéite infectieuse bovine (IBR) et organise donc des tests dans les étables en hiver, avant la mise au pâturage. Il s’agit d’une maladie causée par un herpèsvirus ; une maladie infectieuse que les animaux portent souvent de manière latente, mais qui, lorsqu’elle se manifeste, peut entraîner une forte fièvre, un écoulement nasal et une baisse de la production laitière. La lutte contre ce virus prend beaucoup de temps : bien qu’une vaccination protège contre les symptômes, elle n’empêche pas l’infection par le virus sauvage, de sorte que les animaux peuvent rester porteurs latents du virus et le transmettre ; c’est pourquoi des contrôles de routine sont effectués régulièrement.

Vers midi, nous sommes de nouveau assis dans le break Volkswagen, bourré d’armoires à pharmacie ; un stéthoscope est posé devant le pare-brise, sur lequel ses deux chats ont laissé des empreintes de pattes, et un chien en peluche se balance à son porte-clés. « Devenir vétérinaire, c’était mon rêve d’enfant. Nous avions des vaches laitières et des vaches nourrices, et mon père était négociant en bétail – l’atmosphère que dégagent les vaches est tout simplement particulière. » Elle raconte son enfance insouciante dans l’est de la Belgique, une région peu peuplée. Elle élève aujourd’hui quatre vaches «Blanc-Bleu» dans un troupeau de vaches allaitantes appartenant à un agriculteur du canton de Redange. Elle est l’une des trois vétérinaires spécialisées dans le gros bétail à travailler seule, sans équipe. Une question lui trotte dans la tête : « En tant qu’entreprise individuelle, je peux m’organiser comme je l’entends. Mais je ne peux pas déléguer de gardes à des collègues. » Actuellement, elle doit se lever la nuit environ deux fois par mois pour des césariennes. Il y a 25 ans, elle s’occupait de plusieurs troupeaux de vaches allaitantes composés de Charolais et de Blondes d’Aquitaine, des races chez lesquelles les complications à la naissance sont plus fréquentes. « À l’époque, je ne rentrais chez moi que vers minuit, et ce pendant des semaines entières. »

Nous nous arrêtons près d’Ettelbruck dans une exploitation laitière de taille moyenne. Les exploitants soupçonnent un déplacement du caillette. Un incident assez fréquent chez les vaches à haut rendement comme la Holstein-Friesian : chez la vache, la caillette se trouve dans la partie inférieure droite de la cavité abdominale et peut se remplir de gaz et se déplacer en cas de troubles digestifs. Marie-France pose un autre diagnostic en introduisant sa main dans l’intestin de la vache : il s’agirait d’un trouble digestif. Mais la cause de ce trouble est difficile à déterminer : « Parfois, cela peut être dû à des boîtes de conserve que les automobilistes jettent sans réfléchir par la fenêtre en passant devant les champs et qui, contrairement à la tôle, ne sont pas triées par la moissonneuse-batteuse ou l’ensileuse », explique-t-elle. Elle sort de son coffre une perfusion Baxter ; une solution saline de cinq litres fait gonfler l’enveloppe en plastique. Pendant que le liquide est administré par voie intraveineuse, la vache de six ans grignote du foin. Marie-France injecte également à la vache de la vitamine B12 pour faciliter la digestion et un anti-inflammatoire. « Ce sont des moments qui me font plaisir », confie la vétérinaire plus tard, pendant la pause-café. D’autres situations sont plus difficiles à digérer. « Il arrive que des agriculteurs souhaitent faire euthanasier une vache légèrement handicapée. Et d’autres appellent le vétérinaire trop tard ; il ne reste alors plus d’autre choix que de leur proposer de la soulager. Je suis alors tiraillée entre mes convictions et celles des agriculteurs. »

Ensuite, la Break repart vers le sud. En chemin, Marie-France me glisse une fiche entre les mains : « Chaque année, j’évalue les exploitations en matière d’élevage, d’alimentation et d’hygiène. Ce principe d’évaluation est un peu curieux, car en tant qu’indépendante, je note mes clients, et par le passé, de mauvaises notes ont conduit des agriculteurs à ne plus vouloir travailler avec moi ». En réalité, il vaudrait mieux que ces évaluations ne soient pas effectuées par le vétérinaire traitant. Arrivés à l’ancienne ferme seigneuriale, nous voyons deux veaux sautiller derrière un enclos paillé. Une couverture est attachée à leur dos. Ils ont la grippe. Marie-France est contrainte d’agir et leur administre un antibiotique. Pour déterminer l’antibiotique approprié, on pourrait au préalable réaliser un antibiogramme permettant de détecter les résistances aux antibiotiques ; mais aujourd’hui, nous n’avons pas le temps de le faire.

Les antibiotiques constituent un sujet sensible dans le secteur agricole. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) met en garde depuis plusieurs années contre les bactéries résistantes aux antibiotiques, susceptibles de déclencher une pandémie. L’utilisation d’antibiotiques dans l’élevage intensif de porcs et de volailles y contribue notamment. Il n’est pas rare que l’on administre ce que l’on appelle des « antibiotiques de réserve », qui ne devraient en réalité être utilisés qu’en cas d’urgence. De plus, l’antibiotique Excenel inquiète le corps vétérinaire, car contrairement à d’autres préparations, il ne nécessite pas d’interruption de la production laitière. Son utilisation est donc plus facile à dissimuler. Normalement, les agriculteurs doivent noter dans leur carnet de médicaments ce qu’ils administrent à une vache donnée et pendant combien de temps, tandis que les vétérinaires doivent consigner dans leur registre de délivrance les médicaments qu’ils vendent aux agriculteurs. Il n’est toutefois pas exclu que des médicaments soient achetés sur Internet.

L’automédication n’est pas un phénomène récent. Il y a dix ans déjà, un vétérinaire spécialisé dans les grands animaux faisait état, dans le journal *Der Land* (6 juin 2014), de diagnostics recherchés sur Google et d’autoformation aux traitements via YouTube. Les éleveurs de taureaux reproducteurs et de vaches laitières surveillent de plus en plus leur budget, alors que dans la société en général, on n’hésite pas à mettre la main au portefeuille pour les chats et les chiens, a expliqué ce spécialiste des chevaux. Marie-France observe également ce phénomène : on lui demande des conseils de traitement par messages WhatsApp. Pour les veaux mâles en particulier, une consultation ne semble pas vraiment rentable aux yeux de certains agriculteurs. Un veau mâle peut actuellement être vendu environ 70 euros. Or, une visite chez le vétérinaire coûte environ 38 euros, auxquels s’ajoute une facture distincte pour les médicaments. Une opération, qui peut durer jusqu’à 90 minutes, coûte environ 150 euros.

En route vers le cabinet de Marie-France, nous allons chercher ses deux ânes gris, Pepe et Titi, dans le pré et les mettons à l’abri pour la nuit. Au cabinet, elle accueille un chien croisé au pelage hirsute, qui porte une « chaussette » rose-orange à la patte arrière droite, recouverte d’un pansement. « Il s’est arraché une griffe et je lui remets un nouveau pansement pour éviter que la plaie ne s’infecte », explique la vétérinaire. Sur une étagère à côté de la table d’examen se trouvent des brochures contenant des informations sur les funérailles et les crémations d’animaux. De plus en plus de propriétaires de chiens et de chats font appel à des services funéraires. « Pour certains agriculteurs, c’est incompréhensible – que quelqu’un dépense de l’argent pour ça. » Elle-même a fait incinérer son chien et l’une de ses vaches ; elle ne fait aucune distinction entre les animaux de compagnie et les animaux d’élevage. Quiconque s’occupe intensément d’une vache constate qu’il est possible de nouer avec elle une relation similaire à celle que l’on entretient avec un chien. À côté, dans sa cuisine, Marie-France me sert un café. Au-dessus de nos têtes vole un moineau, Piou-Piou, avec une patte qui dépasse ; elle était cassée. Elle l’a ramené d’une ferme et l’a soigné. « Parfois, le soir, allongée dans mon lit, je repense à tout ce qui s’est bien passé pendant la journée ; d’autres jours, je réfléchis à ce que je pourrais encore faire pour les vaches malades dont je m’occupe actuellement. »