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Économie nationale 6 min de lecture

Ce que j’ai retenu de ma discussion avec le secteur agricole

La semaine dernière, Luc Frieden s'est essayé au rôle de responsable de la politique agricole. Lors du débat sur le Mercosur, il a réclamé un assouplissement des normes. Et s'est heurté à une opposition 

Article paru dans Édition décembre 2024
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Luc Frieden s'entretient avec des représentants du secteur agricole © SIP

Vendredi dernier, la Commission européenne a conclu un accord de libre-échange avec le Mercosur, une union d’États d’Amérique du Sud. Avec plus de 700 millions d’habitants, il s’agit de la plus grande zone de libre-échange au monde. Afin d’écouter les préoccupations des agriculteurs nationaux, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, a rencontré les syndicats agricoles en début d’après-midi vendredi. Les normes salariales et de production étant moins strictes dans les pays du Mercosur, les agriculteurs européens craignent une atteinte à leur compétitivité. Le soja, le sucre, la volaille et surtout la viande bovine pourraient ainsi être commercialisés à des prix avantageux sur le marché européen en vertu de cet accord.

Plus tard dans l’après-midi, Luc Frieden a déclaré lors d’une conférence de presse qu’il « comprenait les préoccupations des agriculteurs ». Il a d’abord affirmé vouloir veiller à ce qu’il n’y ait aucun abaissement des normes. Il a toutefois fait marche arrière : « (…) ce qui ressort de mes discussions avec le secteur agricole, c’est » qu’il fallait adapter les normes au niveau international. On ne peut pas freiner le marché européen, « alors qu’en Amérique du Sud, on autorise une production massive de viande destinée à l’exportation ». Au lieu d’introduire des conditions d’accès plus strictes au marché européen, les responsables politiques pourraient donc plaider en faveur d’une baisse des normes en Europe afin d’être éventuellement compétitifs face aux producteurs sud-américains à l’avenir. Des économistes tels que Peter Wehrheim ou Mathias Binswanger mettent en garde contre l’idée selon laquelle les agriculteurs issus de sociétés post-industrialisées pourraient s’imposer sur le marché mondial.

Le président de l’Alliance des agriculteurs et maire de Harlingen (DP), Marco Koeune, semble se sentir mal compris par le Premier ministre Frieden. Il a publié mercredi un article dans le journal *Das Wort*, dans lequel il écrit : « Les normes environnementales, climatiques et relatives au bien-être animal dans les pays en question datent du siècle dernier. » Dans certains pays d’Amérique du Sud, la forêt amazonienne – un important puits de carbone et un habitat pour de nombreuses espèces animales et végétales – est déboisée au profit de cultures de soja et de pâturages, met en garde M. Koeune. De plus, dans les pays du Mercosur, l’utilisation d’antibiotiques et d’hormones dans l’engraissement des bovins serait très répandue. Compte tenu de la politique de repli sur soi du futur gouvernement Trump, il comprend qu’une certaine pression pèse sur la Commission européenne pour qu’elle agisse. L’accord doit toutefois reposer sur des règles respectueuses des aspects sociaux et environnementaux.

Du côté du secteur agricole, on a également pu entendre ces dernières semaines que certains agriculteurs luxembourgeois ne craignaient pas particulièrement, pour l’instant, la concurrence des parcs d’engraissement sud-américains. En effet, la viande surgelée exercerait une pression à la baisse sur les prix, notamment dans les grands abattoirs et les chaînes de magasins discount allemands et français. Au Luxembourg, en revanche, la chaîne de supermarchés Cactus soutient les produits locaux grâce au label « Rëndfleesch vum Lëtzebuerger Bauer ». Cactus serait par ailleurs en train d’élargir son offre de produits régionaux et mettrait l’accent sur une qualité élevée. À cet égard, les normes de qualité pourraient offrir aux agriculteurs luxembourgeois un certain avantage concurrentiel par rapport à la viande provenant d’outre-mer.

Luc Frieden avait déjà exprimé son soutien à cet accord en septembre et, dans une lettre signée conjointement avec dix autres chefs d’État et de gouvernement de l’UE, avait appelé à une conclusion rapide des négociations. Le Premier ministre du CSV espère que ces nouveaux partenaires commerciaux auront des répercussions positives sur les services financiers luxembourgeois. La rencontre avec les syndicats agricoles visait donc à apaiser les tensions, et non à transmettre des suggestions à Bruxelles. Bruxelles a toutefois été au centre des discussions lors de la deuxième table ronde sur l’agriculture, qui s’est tenue hier, jeudi. Les discussions ont notamment porté, en présence de la ministre de l’Agriculture du CSV, Martine Hansen, et de représentants du secteur agricole, sur le rapport du politologue et germaniste Peter Strohschneider, également appelé « Strategic Dialogue Report ». Aucun détail concernant cette deuxième table ronde agricole n’avait été communiqué avant la clôture de la rédaction. Avec 29 acteurs issus du secteur agricole, du monde universitaire et de la société civile, M. Strohschneider a élaboré, à la demande de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, des recommandations à l’intention du commissaire européen à l’agriculture. Christophe Hansen (CSV) doit désormais, sur la base de ce rapport, présenter, au cours des 100 premiers jours de son mandat, une vision pour l’agriculture et le marché alimentaire.

Le rapport de Strohschneider suggère d’introduire des rémunérations ayant un impact sur les revenus pour les services publics et de supprimer les compensations liées aux pertes de productivité. Au lieu d’exiger des impôts plus élevés pour compenser les dommages environnementaux, une agriculture globalement plus écologique pourrait justifier des prix plus élevés, qui se traduiraient en même temps par des revenus plus importants pour les agriculteurs. Afin de revaloriser les zones rurales, le rapport préconise en outre de soutenir, dans l’intérêt général, les structures de petite agriculture – même lorsqu’elles ne sont guère rentables.

Si le Premier ministre Luc Frieden a laissé entrevoir la semaine dernière une baisse des normes, les propositions contenues dans le rapport Strohschneider ne devraient sans doute pas l’intéresser outre mesure. De plus, il a choisi de mettre l’accent sur un autre aspect : il a en effet constaté « qu’il existe une tendance générale à compliquer la vie des agriculteurs par le biais de réglementations ». Il ne peut approuver cette évolution et c’est pourquoi il s’engagera auprès du nouveau commissaire à l’agriculture, Christoph Hansen, contre « une surréglementation » qui « met notre agriculture à genoux ». Le Parlement a également rejeté une motion de Joëlle Welfring (déi Gréng), qui demandait que le commissaire à l’agriculture s’aligne sur le rapport présenté. Aucun membre du DP ni du CSV n’a voté en faveur de cette motion. Marco Koeune s’est interrogé mercredi en parole sur la capacité du commissaire Hansen à mettre en œuvre simultanément les recommandations du rapport Strohschneider et l’accord avec le Mercosur.