« Peut-être ne devrait-on plus du tout aller en ville, ou alors juste avec un simple trench », tel était le titre d’une lettre de lecteur publiée dans le Luxemburger Wort en avril de cette année. Dans cette lettre, une femme s’indignait : « Les gens devraient pouvoir se promener tranquillement dans notre beau pays, admirer nos belles boutiques. Des clients fortunés devraient venir ici, et tout cela devrait nous donner une bonne image. Ce n’est tout de même pas normal que notre État nous laisse tomber comme ça et qu’on nous dise sans cesse qu’on ne peut rien y faire. (…) Il n’est pas question de porter un sac de la Philipsgaass ni un foulard arborant un logo connu, et encore moins de parler d’une chaîne ou d’une bague provenant de nos belles bijouteries. »
La première mesure prise par Léon Glodens (CSV) en tant que ministre de l’Intérieur aura sans doute été de veiller à ce que les riches aient moins à se préoccuper de la pauvreté des autres. Peu avant Noël, il a donné son feu vert à l’interdiction générale de la mendicité dans la capitale, que sa prédécesseure socialiste, Taina Bofferding, avait encore bloquée en mai dernier. Une période transitoire est désormais accordée aux mendiants jusqu’au 1er janvier. Le Grand-Duché a ainsi fait la une de la Süddeutsche Zeitung hier, jeudi.
Ce lundi après-midi, le froid fait claquer les dents ; les nombreuses lumières de Noël de la capitale scintillent dans la brume. Près de l’Hamilius, trois sans-abri sont assis, chacun ayant posé un gobelet en carton à ses pieds. Ils sont assis sur des couvertures pliées en trois pour pouvoir rester sur le sol. L’une d’entre elles, Sonia, vit dans la rue depuis près de deux mois, dit-elle. Elle est venue cette année du Portugal avec son mari ; on lui avait promis un emploi et un logement, mais rien de tout cela ne s’est concrétisé. Ses deux enfants, âgés de quatre et cinq ans, sont chez leur grand-mère. À l’approche de Noël, il devient plus difficile que d’habitude de s’en sortir. Sonia a entendu parler de la nouvelle réglementation ; ce week-end, des policiers sont même passés près d’elle, mais personne ne s’est offusqué de sa présence. Elle craint que les passants ne lui donnent désormais moins d’argent. Un autre homme sans domicile fixe passe par là. Il dit qu’il vient d’être chassé de la Groussgaass. En effet, cet après-midi-là, la rue commerçante est totalement dépourvue de mendiants, qui se sont plutôt dispersés dans d’autres rues.
Au Cercle Cité, juste à côté du marché de Noël, Max est assis. Une casquette verte lui tombe sur les sourcils, il fixe le vide devant lui. Ce Luxembourgeois de 23 ans vit dans la rue depuis neuf jours ; le soir, il a une place dans un centre d’accueil de nuit, explique-t-il. Comment vit-il cette interdiction ? « C’est dommage que tout le monde soit désormais pénalisé à cause du mauvais comportement de certains. » Il voit les « bandes, la mafia » qui talonnent les gens et ne les laissent pas tranquilles, qui demandent de l’argent « même à des enfants de huit ans ». « Moi, en revanche, je suis simplement assis ici. » Lors d’une très bonne journée, il rentre chez lui avec 30 euros. Souvent, cependant, il n’en a que cinq, ce dont il se réjouit, car cela lui permet de s’offrir une boisson chaude et de quoi manger. S’il n’a plus le droit de mendier, il « cherchera autre chose », explique-t-il.
Selon le Code pénal, la « mendicité organisée », invoquée par le ministre de l’Intérieur Léon Gloden et par le conseiller municipal CSV-DP de la capitale comme justification de l’interdiction actuelle de la mendicité, est passible, depuis la réforme de la loi sur la traite des êtres humains en 2014, de peines d’emprisonnement de cinq à dix ans et d’amendes de 50 000 à 100 000 euros. Conformément à l’article 41 du règlement de police, la « mendicité organisée » est également interdite au niveau communal dans la capitale. Selon le nouvel article 42, « toutes les autres formes » de mendicité peuvent désormais être poursuivies entre 7 h et 22 h dans plusieurs rues de la ville. (À Diekirch et à Ettelbrück, une interdiction saisonnière de la mendicité est en vigueur de mai à octobre.) Toutefois, selon le Code pénal, la mendicité simple n’est plus interdite depuis 2008. Léon Gloden, ministre de l’Intérieur et de la Police, partisan de la « loi et de l’ordre », ne laisse toutefois pas passer l’idée qu’aucune restriction supplémentaire ne soit nécessaire. Il s’appuie sur une jurisprudence du tribunal administratif et sur un décret de 1789 stipulant que le maire est responsable de l’hygiène publique et de la tranquillité de sa ville. Léon Gloden interprète différemment l’arrêt Lacatus rendu en 2021 par la Cour européenne des droits de l’homme, qui a estimé qu’une interdiction de mendicité et les dispositions pénales y afférentes constituaient une mesure disproportionnée.
On ne cesse de répéter que, dans la capitale, il ne s’agit que de bandes organisées, jusqu’à ce que cette affirmation s’ancre dans la mémoire collective. Un prétexte, car cela évite d’admettre ce que le conseiller communal du LSAP, Tom Krieps, avait déjà fait remarquer avec sarcasme en mars dernier, lors d’une séance houleuse avec le conseil des échevins de la capitale, à propos des mendiants en général et en faisant référence à l’aveugle de Jéricho : « Ces gens ne peuvent-ils pas souffrir en paix ? Ils nous tapent sur les nerfs. » Il a précisé qu’il ne serait plus disposé à « ramer dans le même sens » si d’autres formes de mendicité venaient à être visées par la réglementation.
Lundi matin, sur Radio 100,7, le Premier ministre Luc Frieden (CSV) a rendu hommage aux institutions caritatives. Il a expliqué que l’interdiction de la mendicité n’était pas une décision du gouvernement, mais une décision de Léon Gloden, que le gouvernement soutenait toutefois. La décision de l’ancienne ministre de l’Intérieur aurait été « politique », une affirmation qui vise à donner l’impression que la décision de Gloden est politiquement neutre. Les personnes venant régulièrement de l’étranger au Luxembourg s’y « installeraient », ce qui conduirait à une « certaine confusion ». « Cela ne peut pas être le cas dans une ville comme la nôtre. » Il est indigne que des personnes dorment dans la rue et il faut leur venir en aide. S’il y avait un sous-entendu à cette décision prétendument chrétienne, sociale et libérale, il serait le suivant : « Nous ne voulons pas voir la pauvreté des autres. »
Le DP et le CSV invoquent souvent les nombreuses organisations sociales qui œuvrent pour venir en aide aux personnes dans le besoin en ville (Lydie Polfer en dénombre 16) ou l’important budget social de la capitale (67 millions pour 2024). En mars, Lydie Polfer avait affirmé que le Conseil communal de la ville « partageait son manteau chaque jour » et « incarnait la politique sociale ». À l’exception de la Stëmm vun der Strooss, pratiquement aucune institution sociale ne s’est exprimée à ce jour sur cette réglementation. « Cette interdiction est une forme de purge sociale », estime Frédéric Braun, journaliste au journal *Stëmm*, dans un entretien accordé au *Land*. Tenter de déformer ainsi la réalité d’une ville reviendrait à de la censure – à savoir faire comme si les inégalités croissantes n’existaient pas. Cela reviendrait également à jeter de l’huile sur le feu entre les personnes les plus démunies et les sans-abri, car cela attiserait la polarisation en leur sein. Les Luxembourgeois pourraient dire : « Les Roumains ont détruit notre Manche. » Au Royaume-Uni, des sans-abri vendent des journaux de rue. Serait-ce une option pour *La Stëmm* si l’interdiction était légalement adoptée ? « Il faudrait examiner cela en interne. Ce serait certainement une possibilité, notamment pour humaniser ces personnes. »
Ni le DP ni le CSV ne prononcent les mots « Roms » et « Sintis ». Pourtant, c’est parfois d’eux qu’il est question lorsqu’on évoque les bandes organisées qui « descendent de berlines allemandes immatriculées en Belgique sur le boulevard Royal », comme l’a déclaré Léon Gloden sur la radio 100,7. La Commission nationale des droits de l’homme (CCDH) ne voit en revanche aucune base légale à cette réglementation et évoque un « amalgame dangereux entre mendicité et traite des êtres humains », ainsi qu’une criminalisation qu’elle juge inadéquate pour lutter contre la pauvreté. Dans le Tageblatt, l’avocat spécialisé dans les droits de l’homme Frank Wies a souligné qu’à son avis, une liberté publique était restreinte par cette réglementation communale. La proportionnalité de cette restriction ne serait toutefois pas respectée, ce qui pourrait rendre la réglementation inconstitutionnelle.
Mardi soir, ce sujet a fait l’objet d’une séance parlementaire de près de deux heures. À l’exception de l’ADR, l’opposition était plus ou moins sur la même longueur d’onde. Alors que la présidente du groupe parlementaire du LSAP, Taina Bofferding, a regretté que l’on n’ait pas attendu le jugement du tribunal administratif et a reproché au gouvernement d’appliquer lane fonctionne pas en matière de mendicité, son collègue de parti Dan Biancalana a invoqué les propos du pédagogue suisse Johann Pestalozzi : « Qui rabaisse la pauvreté, augmente l’injustice ». Les députés Marc Baum (Gauche), Marc Goergen (Parti pirate) et Meris Sehovic (Verts) se sont également indignés de cette interdiction. Ce dernier a demandé : « Comment comptez-vous punir quelqu’un qui n’a plus rien ? Voulez-vous lui prendre les quelques euros qui lui restent dans son gobelet en carton ? » Laurent Mosar (CSV) a fait remarquer que les mendiants pouvaient toujours demander de l’argent ailleurs (par exemple au Kirchberg ou à Bonneweg) et que la liberté de mendier ne pouvait se faire au détriment d’autrui. À la question de savoir comment une personne assise par terre pouvait restreindre la liberté d’autrui, Léon Gloden – ainsi que Lydie Polfer – ont répondu à plusieurs reprises qu’il ne s’agissait pas de ces mendiants-là. Lydie Polfer a déclaré faire confiance à la police : les agents seraient certainement en mesure de faire la distinction entre les deux types de mendicité (simple ou organisée).
La discussion a dérivé à plusieurs reprises vers l’absurde lorsque le conseil municipal a débattu précisément de la question de savoir qui était visé par l’interdiction – et de l’interprétation de la phrase figurant à l’article 42 : « toute autre forme de mendicité ». « Pourquoi n’avez-vous pas inscrit dans le texte ce que vous souhaitez combattre ? », a demandé Sam Tanson (Les Verts). Depuis que seule la mendicité organisée est visée, rien ne s’est passé, la situation s’est même plutôt aggravée, a répondu Lydie Polfer. Lorsque le ministre de l’Intérieur, Léon Gloden, s’est finalement présenté devant la Chambre, il a déclaré : « Ce n’est pas le diable qui se tient devant vous, ni un homme sans cœur. C’est le ministre de l’Intérieur qui veille au contrôle de légalité des règlements communaux. » Un État de droit fort et un État social fort ne s’excluent pas mutuellement. Il n’a toutefois pas évoqué le fait que les responsables politiques devraient promulguer des lois compréhensibles pour la police, que celle-ci n’ait pas à interpréter elle-même.
Sur l’avenue Monterey, alors que la nuit tombe déjà, Sven, un Allemand, est assis avec sa chienne Luna. Il se décrit comme un « bon vivant » et parcourt l’Europe depuis plus de cinq ans. Devant lui se trouve un livre présentant des œuvres d’art qu’il souhaite vendre. Il trouve l’interdiction de mendier catastrophique, car elle entrave la « libre économie de marché » et « déssocialise encore davantage les gens et les marginalise ». Au cours de la conversation, un homme sort de la boutique Gucci avec son fils d’environ 15 ans et trois sacs bien remplis. Sven lui lance : « Il vous reste quelque chose ? » L’homme répond en riant : « Tu peux me faire de la monnaie sur un billet de cinquante ? » Il fouille dans sa poche, revient vers Sven et lui tend un billet de dix euros. En se quittant, ils se souhaitent de joyeuses fêtes.