En ce lundi après-midi, cinq personnes s’affairent dans la librairie Ernster, au Knuedler. Une femme aux cheveux roux ondulés dit à une amie : « Je dois acheter ce livre à un collègue de travail, il s’intéresse à l’histoire du Luxembourg. » On peut lire « D’Amerikaner zu Lëtzebuerg » sur la couverture. On y voit des soldats américains en train de boire de la bière. À la caisse, une femme d’une cinquantaine d’années demande comment commander des livres via le portail en ligne d’Ernster. « C’est très simple », répond un vendeur. Dans la vitrine sont exposées des nouveautés et des best-sellers consacrés à la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg. Jean Fohrmann : Mémoires, une biographie écrite par Alex Bodry sur son grand-père, qui présente également des détails historiques sur Dudelange, fait l’objet d’une promotion à l’aide de plusieurs affiches. La succursale a emprunté un uniforme militaire au musée militaire de Diekirch afin d’illustrer le thème de la vitrine.
Les librairies Ernster aident les éditeurs luxembourgeois à gagner en visibilité. Ces derniers en ont grandement besoin, car ils passent inaperçus sur le portail du géant du commerce Amazon. Selon le secteur de l’édition, 80 à 90 % des ventes de livres s’effectuent dans les librairies locales. La « Walfer Bicherdeeg », le festival littéraire de Bettembourg et les événements littéraires offrent d’autres occasions de vente. Pour les librairies, la collaboration avec les éditeurs luxembourgeois est tout aussi profitable : on estime qu’elle représente environ 15 à 20 % de leur chiffre d’affaires. « Mais il existe de grandes différences entre les succursales. Au centre commercial Belle-Étoile et dans les points de vente du nord du pays, les livres luxembourgeois sont très demandés. En revanche, dans la nouvelle boutique du centre commercial Cloche d’Or, ce sont principalement des frontaliers et des expatriés francophones qui font leurs achats ; là-bas, les ventes d’ouvrages luxembourgeois se situent à un chiffre », explique Paul Ernster, qui occupe le poste de chef de projet au sein de l’entreprise familiale. Tout comme son père Fernand Ernster, il a lui aussi acquis de l’expérience dans de grandes librairies allemandes afin de suivre les tendances actuelles du secteur du livre (et de devenir la plus grande entreprise de vente de livres du Luxembourg).
L’ouverture d’une succursale Ernster de 950 mètres carrés au centre commercial Cloche d’Or n’est pas un détail anodin. Elle montre que le commerce du livre n’a pas disparu, malgré les livres électroniques et Amazon : Lorsque Fernand Ernster a envisagé, dans les années 1990, d’ouvrir une succursale dans l’Auchan de Kirchberg, on lui a d’emblée fait savoir qu’on ne voulait pas entendre parler de livres. L’étude de marché réalisée par le centre commercial Cloche d’Or est toutefois parvenue à une conclusion différente. Les librairies créent une atmosphère apaisante – peut-être les responsables de l’étude de marché en ont-ils tenu compte. Les librairies sont en quelque sorte comparables à des bibliothèques, explique Laurent Bevi, employé de la succursale Ernster située au Knuedler. « C’est un refuge. » Des personnes qui ont simplement besoin de discuter, comme les résidents de maisons de retraite, y font régulièrement un tour. D’autres viennent simplement pour fouiner un peu dans les rayons, sans nécessairement vouloir acheter un livre. « Pour nous, c’est agréable, cela montre le côté humain d’une librairie. C’est agréable de travailler ici », conclut Laurent Bevi, passionné de livres. Souvent, des inconnus entament la conversation grâce aux livres.
Outre « Luxemburgensia », les best-sellers constituent l’activité principale des succursales Ernster. « La série “Les Sept Sœurs” de Lucinda Riley, en particulier, se vend comme des petits pains. À peine sortis du magasin, certains acheteurs se mettent déjà à la lire sur le trottoir », a observé Bevi. La recette du succès de l’auteure irlandaise Lucinda Riley, décédée d’un cancer il y a deux ans, repose sur le fait qu’elle mêle toute la palette des émotions : l’espoir, la peur, la douleur, l’amour. Elle mêle le tout à des mythes autour des sept étoiles des Pléiades et à des personnages féminins forts. « Les romans policiers de Jörg Bong sont également très prisés ; sous le pseudonyme de Jean-Luc Bannalec, il écrit des enquêtes menées par le commissaire Georges Dupin, un personnage de son invention », explique Bevi. La plupart des histoires se déroulent dans la région de Concarneau et du golfe du Morbihan – des lieux en Bretagne que le commissaire Dupin, originaire de Paris, découvre aux côtés des lecteurs. La région peut désormais tirer profit du succès commercial de ces romans policiers : de plus en plus de touristes sont attirés en Bretagne grâce aux descriptions des lieux.
« Nous observons le même phénomène au Luxembourg. Les romans de Tom Hillenbrand, dans lesquels le chef Xavier Kieffer enquête sur des affaires de meurtre et où est dépeint le milieu gastronomique luxembourgeois, remportent un franc succès auprès des habitants et des touristes. Les clients de la librairie nous confient qu’ils se rendent délibérément dans les lieux décrits dans les livres de Hillenbrand ». Parmi les best-sellers, on trouve également des ouvrages documentaires présentant un ancrage local indéniable : notamment *111 lieux incontournables au Luxembourg* de Joscha Remus et *L’histoire du Luxembourg* de Michel Pauly, qui figurent en tête de liste. « Depuis des années, la demande pour *Schwätz Dir Lëtzebuergesch*, un manuel d’apprentissage de la langue utilisé dans les cours de luxembourgeois, ne cesse d’augmenter. D’une manière générale, l’intérêt pour les livres consacrés à l’apprentissage des langues est en hausse », analyse Bevi. Du côté de la direction, Paul Ernster précise par ailleurs que, depuis quelques mois, les ventes de livres traitant du bien-être sont en hausse. On ne peut qu’émettre des hypothèses : ce boom n’aurait-il pas dû se produire plutôt pendant la pandémie ou lors du choc inflationniste de 2022 ? Sur le site web d’Ernster, les livres les plus vendus sont actuellement *La déclaration d’impôt 2024* et une bande dessinée de Gaston.
À quelques rues de la librairie Ernster am Knuedler se trouve la librairie Alinéa, dans la Kapuzinerstraße. Dans la vitrine latérale, on trouve des ouvrages en anglais consacrés au Black History Month, qui a lieu chaque année en février aux États-Unis et au Canada. « Je m’intéresse de près au marché du livre anglophone, qui est en pleine croissance dans notre pays », explique la codirectrice Ava Najafi. Elle publie régulièrement ses recommandations sur les réseaux sociaux, comme *The Things We Do to Our Friends*, un roman sur des étudiants à l’ambition obsessionnelle. C’est pourquoi la librairie Alinéa s’éloigne de plus en plus de l’image de la librairie francophone, même si la langue de notre voisin du sud reste en tête des ventes. Les adolescents, en particulier, lisent majoritairement des romans en anglais, et les auteurs anglophones font le buzz sur BookTok. « Cependant, ce ne sont pas forcément les meilleurs livres qui remportent le plus de succès. Récemment, il y a eu un véritable engouement autour de l’auteure Colleen Hoover, qui idéalise les relations toxiques. » Il y a cinq ans, la littérature jeunesse était en perte de vitesse, « heureusement, cette tendance s’est inversée », estime Ava Najafi. À la caisse, un dépliant rose informe sur le Prix Laurence, dédié à la littérature jeunesse – Alinéa souhaite soutenir activement la scène littéraire jeunesse. Tout comme à la Librairie Ernster, ce sont les livres papier qui attirent les clients en cette fin d’hiver ; huit personnes choisissent des livres dans les rayons.
Après avoir repris la librairie d’Edmond Donnersbach en 2019, les sœurs Ava et Elmira Najafi ont commencé à faire le tri dans les rayons : « Au fil des ans, des ouvrages médiocres s’étaient accumulés, qui ne trouveraient plus preneur. Nous avons passé des mois à faire le tri – une tâche titanesque ». Edmond Donnersbach a indiqué au forum qu’il proposait 50 000 titres. Il proposait de nombreux romans à la fois en allemand et en français, une particularité qui prenait beaucoup de place. Lorsque Alinéa s’est installée dans les locaux de la Kapuzinerstraße, elle a abandonné l’assortiment multilingue d’un même titre et a réduit son catalogue à 20 000 titres. « La librairie est certes plus petite, mais plus visible ; elle attire toujours des clients de passage et accueille davantage de touristes qu’auparavant », analyse Ava Najafi. Les ouvrages qui suscitent une forte demande sont ceux qui ont été récompensés par le prix Servais, le Prix du livre allemand ou le prix Goncourt. « Il arrive parfois qu’un article de journal découpé donne lieu à une demande de livre. Lorsque la biographie d’Aline Mayrisch écrite par Germaine Goetzinger est parue, des clients sont arrivés en trombe, la critique littéraire à la main », se souvient la gérante. Outre les critiques publiées, la demande augmente lorsqu’un auteur fait l’objet d’un article, comme ce fut le cas la semaine dernière après le décès de Robert Badinter. Les bandes dessinées, les romans graphiques et les livres pour enfants luxembourgeois sont des valeurs sûres.
La vente de manuels scolaires représente jusqu’à un tiers du chiffre d’affaires des petites librairies. Un marché sur lequel Alinéa ne se positionne toutefois pas. « Les manuels scolaires prennent beaucoup de place et leurs marges avoisinent les 15 %, alors qu’elles sont d’environ 35 % pour les autres livres », explique la directrice générale. Alinéa mise sur des livres de qualité et des auteurs connus – pour ces derniers, elle commande entre 150 et 200 exemplaires lors d’une première commande. Pour les nouvelles parutions moins connues, elle ne tient pas plus de dix exemplaires en stock, tandis que les classiques et les ouvrages de référence ne figurent qu’une seule fois en rayon. Les nouveautés sont généralement commandées longtemps à l’avance ; les grandes maisons d’édition allemandes ont déjà fait parvenir leurs catalogues de commande pour 2025. Elles sont très présentes sur le marché luxembourgeois ; les commandes supplémentaires sont livrées en l’espace d’une journée. Les éditeurs français, en revanche, ne livrent les librairies luxembourgeoises qu’une fois par semaine. Cela désavantage le commerce physique par rapport à la vente en ligne.
Alinéa ne dispose pas de boutique en ligne – l’entreprise estime pouvoir s’en passer. Avec l’arrivée d’Amazon, Ernster a quant à lui commencé à investir dans un portail de commande en ligne. Environ 10 % des ventes d’Ernster sont réalisées en ligne. Les commandes de livres numériques y sont toutefois très peu nombreuses. L’impact d’Amazon est difficile à mesurer pour la branche ; le secteur estime que les ventes pourraient être deux fois plus élevées s’il n’y avait pas la concurrence de ce géant. Interrogé par Land, Amazon a répondu ne pas souhaiter divulguer de données sur les expéditions de livres vers le Luxembourg ; et a invité ceux qui souhaitent se faire une idée de la demande à consulter les listes des meilleures ventes d’Amazon France et Allemagne. Mais Amazon n’est pas le seul concurrent des librairies physiques. Le nouvel album d’Astérix, par exemple, peut être proposé à un prix plus avantageux chez Auchan au Luxembourg que dans les librairies, grâce à ses stocks. En France et en Allemagne, cela n’est pas possible en raison du prix fixe du livre – c’est-à-dire d’un prix imposé par la loi. Des discussions sont certes en cours pour introduire également ici le prix fixe du livre, mais rien de concret n’a encore été annoncé.
« Lorsqu’Albert Daming a ouvert la librairie Promoculture en 1972, il s’est concentré sur les ouvrages scientifiques, car il s’agissait à l’époque d’un véritable vide sur le marché », explique Maggy Fratini, qui travaille dans cette librairie depuis les années 1990 et en assure la direction depuis 2012. La rue André Duscherer n’attire guère de clients de passage. La librairie Promoculture est quelque peu cachée derrière la Pariserplatz. Mais elle s’est forgé une réputation auprès des personnes à la recherche d’ouvrages spécialisés en droit, en médecine et en psychothérapie. L’ouvrage de Georges Ravarani, *La responsabilité civile des personnes privées et publiques*, est un ouvrage de référence très demandé. « On trouve ici la biographie de Gengis Khan ou encore celle d’Hannibal – les livres d’histoire trouvent souvent preneur. Et aujourd’hui, nous vendons davantage de romans qu’à nos débuts. » La librairie Promoculture propose principalement des titres français, « mais les ouvrages en anglais sont de plus en plus nombreux ». Les clients commandent désormais davantage sur Internet et se font livrer leurs livres à domicile, ou bien ils achètent les livres de Promoculture sur des stands de vente, précise Mme Fratini. « Deux à trois fois par mois, je participe à des conférences et des lectures avec un stand de livres. » Elle sort *Thérapie to go* de Sacha Bachim – un best-seller du *Spiegel*. Ce thérapeute comportementaliste luxembourgeois donne souvent des conférences lors de congrès spécialisés. Le mois prochain, Bernhard Schlink donnera une lecture lors d’un événement organisé par l’IPW ; Mme Fratini sort une pile de livres de l’auteur, sur laquelle sont représentées deux chaises longues au bord d’une piscine. On voit bien qu’elle ne doute pas un instant que cette pile va bientôt diminuer.
La gérante de Promoculture a installé une table avec des livres de jardinage dans la rue Duscherer. Est-ce que son offre suit les saisons ? « Non, c’est une nouveauté. On m’a fait remarquer qu’il n’était pas facile de trouver de bons livres sur le jardinage. » Cependant, l’évolution des principes de publication scientifique vient actuellement perturber le modèle économique de la librairie. Autrefois, la librairie était une référence incontournable pour les étudiants, « mais aujourd’hui, on étudie sur ordinateur ». De plus, de nombreux débats scientifiques ne trouvent plus leur place dans les monographies, mais sont traités dans des articles soumis à un comité de lecture, qui ne paraissent souvent plus qu’en ligne. Certains fonds de recherche insistent par ailleurs de plus en plus pour que, au nom de l’équité, les recherches financées par l’argent des contribuables soient librement accessibles à tous en libre accès. Parallèlement, l’offre des bibliothèques s’étoffe : on peut se connecter à leur catalogue de livres électroniques depuis le confort de son domicile.
À la bibliothèque, c’est comme au magasin
Les préférences en matière d’emprunt dans les bibliothèques diffèrent-elles fortement des comportements d’achat ? En discutant avec Tamara Sondag, bibliothécaire à la bibliothèque municipale d’Esch, on constate un intérêt similaire à celui observé dans les librairies : les titres allemands et français arrivent largement en tête, avec respectivement 45 et 43 pour cent. « Mais l’anglais gagne du terrain. Ce sont surtout les adolescents qui lisent des œuvres anglaises en version originale », explique-t-elle. Et on ne saurait en aucun cas accuser les jeunes d’avoir une aversion pour les livres : la bibliothèque d’Escher enregistre 500 nouvelles inscriptions chaque année ; la plupart de ces inscriptions concernent les 10-19 ans. Ils empruntent surtout des mangas, des bandes dessinées et des séries fantastiques. Les livres sur le Luxembourg et écrits au Luxembourg représentent 3 % de l’ensemble des prêts à la bibliothèque communale d’Escher. « Les employés de la bibliothèque s’efforcent d’attirer l’attention sur les auteurs luxembourgeois, mais la demande s’oriente avant tout vers les lauréats du Prix Servais », précise Mme Sondag. « Précisément parce que ces livres sont mis en avant dans les journaux et sur le site Internet de RTL. Nous observons le même phénomène en ce qui concerne les titres français et allemands. » La Bibliothèque nationale n’échappe pas non plus à ce phénomène : en 2021, le titre le plus demandé était *Anéantir* de Michel Houellebecq. Dans les onze bibliothèques qui proposent conjointement un service de prêt de livres numériques, on trouvait en 2021 *Sapiens : Une brève histoire de l’humanité*, dont on a beaucoup parlé dans les pages culturelles des grands journaux, ainsi que *L’anomalie*, lauréat du prix Goncourt. « Nous sommes par ailleurs surpris de constater que, malgré les applications linguistiques et le cours de langue multimédia *Le Luxembourgeois à grande vitesse* d’Assimil, le titre le plus emprunté à la médiathèque soit *Le droit judiciaire privé au Grand-Duché* de Thierry Hoscheit », explique Christine Kremer, collaboratrice de la BNL. Et, comme le constate également Maggy Fratini, on observe un engouement pour les ouvrages juridiques : *Le droit judiciaire privé au Grand-Duché* de Thierry Hoscheit et le Code pénal de 2020 ont été, en 2021, les ouvrages consacrés au Luxembourg les plus empruntés à la BNL. Cela s’explique facilement : le Luxembourg compte de nombreux étudiants en droit et s’est forgé une bonne réputation académique internationale dans cette discipline. De plus, la Cour de justice de l’Union européenne est située à Kirchberg.