« La circulation risque de ralentir à nouveau ce mercredi dans la région de Schengen », a annoncé RTL-Radio mercredi matin. À 10 heures, des représentants des jeunes agriculteurs luxembourgeois ont rencontré leurs homologues allemands, belges et français dans la région des trois frontières. « Aujourd’hui, il ne s’agit pas de problèmes nationaux, mais de la situation dans son ensemble, il s’agit de l’UE », a déclaré Charel Ferring, président des jeunes agriculteurs locaux, sur Radio 100,7. Le manque de relève dans le secteur constitue par exemple un problème à l’échelle européenne. Un tiers de tous les exploitants agricoles de l’UE ont plus de 65 ans et seuls 11 % ont moins de 40 ans. Le député Luc Emering (DP), agriculteur à Dippach, s’est rendu sur place en tracteur pour manifester sa solidarité avec les jeunes agriculteurs. Claire Delcourt (LSAP), Ben Polidori (Parti pirate) et Tom Weidig (ADR) ont également fait le déplacement jusqu’à Schengen.
Lors du sommet européen début février, des cortèges d’environ 1 300 tracteurs ont traversé Bruxelles. Devant le Parlement, des manifestants ont allumé des fumigènes et brûlé des palettes. Le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, qui participait au sommet, a assisté à ces scènes. Depuis fin décembre, des routes ont également été bloquées dans les pays voisins du Luxembourg, ainsi qu’au Portugal, en Pologne, en Espagne, en Italie et en Roumanie. Les agriculteurs réclament essentiellement des allègements fiscaux, une réduction des formalités administratives, une adaptation de la PAC à l’inflation et moins de contraintes. Sur les pancartes des agriculteurs wallons, on pouvait souvent lire « Stop Mercusor », tandis que les Français se considéraient désavantagés car ils sont soumis à des restrictions plus strictes en matière de pesticides que les autres pays de l’UE.
Afin de prendre le pouls du secteur agricole, le Premier ministre Frieden, en collaboration avec la ministre de l’Agriculture du CSV, Martine Hansen, a organisé une réunion avec les trois syndicats agricoles ce jeudi. Il s’agissait d’une sorte de réunion préliminaire en vue de la table ronde sur l’agriculture prévue début mars. Dans ce cadre, l’Alliance des agriculteurs, la Centrale des agriculteurs et le Fräie Lëtzebuerger Bauer (FLB) travaillent conjointement sur les thèmes de la réduction des émissions d’ammoniac, des permis de construire dans la zone verte et de la simplification de la transmission des données. « La pratique et les directives administratives divergent souvent, car l’agriculture dépend des conditions météorologiques », déplore Christian Wester, président de la Bauernzentrale, dans une interview accordée au journal « Land ». Cet agriculteur d’Alzingen ne souhaite pas s’avancer davantage : il faut attendre l’issue des discussions avec la ministre de l’Agriculture et le ministre de l’Environnement, Serge Wilmes (CSV).
Des tensions ne sont pas à exclure dans la lutte pour trouver une position commune. Ainsi, la centrale agricole considère les « Eco-Schemes » comme une écologisation forcée imposée par Bruxelles. Les « Eco-Schemes » sont des paiements directs issus du fonds bruxellois de la PAC, d’un montant de 365 milliards d’euros, qui sont liés à des mesures respectueuses de l’environnement. Par ailleurs, la Central des agriculteurs déplore que la stratégie « De la ferme à la table » prévoie une mise en jachère annuelle de 4 % des terres arables (l’argument en faveur de la mise en jachère étant que si les périodes de jachère sont trop courtes, la fertilité des sols diminue de manière irréversible). L’Alliance des agriculteurs, en revanche, voit dans le Green Deal de Bruxelles une occasion de concilier écologie et rentabilité économique. Le budget alloué aux mesures agro-écologiques serait toutefois trop serré – c’est le message qu’elle souhaitait transmettre jeudi au Premier ministre Frieden. Le FLB se prononce lui aussi en faveur d’un budget plus important pour les programmes environnementaux. Sous la houlette de son président Aloyse Marx, il entend en outre mettre l’accent sur les procédés techniques permettant de réduire les émissions.
Alors que, d’un point de vue historique, c’étaient surtout la « Bauernzentrale » et la FLB qui s’opposaient, c’est plutôt une ligne de démarcation entre l’Alliance et la « Bauernzentrale » qui se dessine pour les années à venir. L’Alliance compte parmi ses membres de nombreux agriculteurs bio qui débattent notamment de productions de niche, de circuits courts de commercialisation et de la protection de l’eau. Au sein de la Bauernzentrale, en revanche, les arguments tendent souvent de manière unilatérale à attribuer à la politique la responsabilité des craintes existentielles des agriculteurs. Les réseaux politiques des organisations d’intérêt présentent par ailleurs des caractéristiques légèrement différentes. Depuis six mois, Marco Koeune, agriculteur bio et maire de Harlingen (DP), préside l’Alliance des agriculteurs. La « Bauernzentrale » est, depuis ses débuts, proche du CSV. L’oncle de son premier secrétaire général, Mathias Berns, était Pierre Dupong, ministre d’État du CSV, à qui l’hebdomadaire *De Letzebuerger Bauer* avait déjà adressé des revendications concrètes dès son premier numéro en 1944. Le frère de Christian Wester, Guy Wester, est un élu local du CSV. Ensemble, ils dirigent une exploitation agricole en périphérie comptant environ 120 vaches laitières.
Cette proximité politique dérangeait tout particulièrement l’agriculteur Robert Mehlen, de Manternach. Suite à des désaccords avec Berns, il fonda en 1982 le FLB et en resta le président jusqu’en 1998. À ce titre, il s’est interrogé à plusieurs reprises sur l’existence d’un lien entre les dons versés au CSV et les subventions accordées par des responsables politiques chrétiens-démocrates à la centrale agricole. Un premier incident a éclaté en 1979 entre Robert Mehlen et le secrétaire général Berns lors d’une assemblée générale de Luxlait. M. Mehlen, membre du comité, reprocha à M. Berns son « style de direction autoritaire » et son manque de transparence. M. Mehlen était lui-même initialement membre du CSV, mais il rejoignit l’ADR dans les années 1980. À ses côtés, Maria Marx (la mère de l’actuel président de la FLB) et le viticulteur Roger Weber, ancien maire de Remerschen, se sont engagés en faveur de l’ADR. On ne peut toutefois pas reprocher à la FLB une proximité systématique avec l’ADR. De par leur profil, les agriculteurs du FLB étaient « déi déck Mëllechbauern », qui fournissaient initialement la Milch-Union Hocheifel, laquelle a fusionné en 2012 avec le groupe danois Arla. Toutefois, avec le renouvellement générationnel intervenu depuis les années 1980, le FLB est moins axé sur la production laitière.
À l’exception des jeunes agriculteurs qui ont manifesté mercredi à Schengen, le calme a régné parmi les agriculteurs luxembourgeois. Fin janvier, la Fédération des agriculteurs a été la première à annoncer que les discussions avec le ministère de l’Agriculture, désormais dirigé par Martine Hansen (CSV), s’étaient « améliorées ». À la mi-janvier, la ministre de l’Agriculture aurait déjà confirmé qu’aucune aide ne serait réduite, ce que la plus grande organisation agricole du Luxembourg a salué. Cette semaine, les agriculteurs bio se sont par ailleurs exprimés plus largement pour la première fois. Mercredi, la présidente de l’association Biovereenegung, Daniela Noesen, a fait part de sa compréhension à l’égard de la revendication d’une réduction de la bureaucratie. Elle estimait toutefois que les problèmes du secteur tenaient moins aux politiques bruxelloises et nationales qu’au pouvoir de marché des groupes agroalimentaires : « L’agriculture conventionnelle s’est mise en situation de dépendance tant en amont – engrais, pesticides, semences – qu’en aval, c’est-à-dire dans la transformation alimentaire. » Ce dernier point concerne certes aussi l’agriculture biologique, mais ce sont surtout les exploitations dépendantes de moyens de production à forte intensité énergétique qui « en font les frais ». Au lieu de dénigrer les instruments d’orientation politique, ceux-ci pourraient justement protéger les agriculteurs face au pouvoir de négociation des géants de l’agroalimentaire.
En évoquant cette inégalité des positions de négociation, Noesen a également abordé le paradoxe apparent de la production dans les pays postindustriels : en effet, une offre accrue de matières premières (comme le lait ou les céréales) n’entraîne pas ici une augmentation des revenus des producteurs, mais une baisse des prix. Or, selon les calculs de l’économiste suisse Mathias Binswanger, les consommateurs ne paient pas moins cher lorsque la production primaire augmente ; ce sont les marges des intermédiaires qui s’accroissent. Pour les nombreux agriculteurs, il est pratiquement impossible d’exiger des prix plus élevés auprès de leurs acheteurs, car les transformateurs alimentaires détiennent toujours le plus grand pouvoir de marché. Le risque du « principe du tapis roulant » se concrétise : face à la baisse des prix, les agriculteurs doivent produire toujours plus pour pouvoir survivre. À cela s’ajoute le fait que les agriculteurs sont désormais en concurrence avec des fonds d’investissement et des sociétés immobilières disposant de moyens financiers importants pour l’acquisition de terres.
Christian Wester a également évoqué la semaine dernière dans le journal *Das Wort* le problème lié à une position de négociation défavorable : « En tant qu’agriculteur, on a toujours l’impression que lorsque nos produits se vendent bien sur le marché mondial, cela se répercute sur le consommateur. Mais lorsque nos revenus diminuent, rien ne change de l’autre côté. Entre les deux, il y a toujours quelqu’un qui s’en met plein les poches. » La viande et les céréales, en particulier, sont exposées aux fluctuations d’un marché libéral : « Là, beaucoup de choses dépendent uniquement de l’offre et de la demande. Les céréales, surtout, sont faciles à stocker et à transporter », explique M. Wester. À cet égard, on pouvait peut-être comprendre que certains agriculteurs aient bloqué, la semaine dernière, les centres de distribution des grossistes alimentaires. Le commerçant Goy Grosbusch voyait les choses différemment. Interrogé par le journal *Das Wort*, il a déclaré : « C’est bien sûr absurde que des agriculteurs empêchent la livraison de leurs propres marchandises. »
Tom Kass, agriculteur Demeter originaire de Rollingen, a évoqué en début de semaine un autre aspect qui explique la frustration de ses confrères : l’isolement. Dans des exploitations de plus en plus grandes, la charge de travail repose sur un petit nombre de personnes. « J’ai cinq employés qui s’occupent de mes 100 hectares, mais dans une exploitation conventionnelle, l’agriculteur travaille souvent tout seul sur cette superficie. D’un point de vue psychologique, c’est certainement épuisant et déstabilisant », a-t-il déclaré au Quotidien. Laurent Schüssler, directeur de la Bauernzentrale, voyait ailleurs la cause du stress psychologique. Se référant au psychothérapeute Khashayar Pazooki, il a estimé que les « contraintes imposées par la politique » entraînaient de l’insécurité, des angoisses et éventuellement des dépressions.
« Nous sommes confrontés à de sérieux problèmes de concurrence dus aux produits importés dans l’UE en provenance de pays tiers qui n’appliquent pas les mêmes normes », a déclaré mercredi un jeune agriculteur manifestant sur RTL Radio. Dans la revue, Christian Wester s’est également fait l’écho des critiques à l’encontre de l’accord Mercosur, qui ne prévoit en aucun cas des normes équivalentes. Si l’accord Mercosur entre en vigueur, l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay pourront exporter de la viande vers l’UE. Et ce, en quantités considérables : chaque année, 99 000 tonnes de viande bovine et 180 000 tonnes de volaille, entre autres, pourraient arriver sur le marché européen. Le vote sur cet accord devrait figurer à l’ordre du jour d’un sommet ministériel de l’Organisation mondiale du commerce, prévu fin février. « Pourquoi réfléchir ici à une réduction du cheptel alors que ces accords autorisent l’importation de viande d’outre-mer ? », critique Aloyse Marx, du FLB, à propos de cet accord de libre-échange dans le journal *Der Land*. Il reprochait au gouvernement précédent de se tromper dans ses calculs, car « réduire la production agricole de manière globale » ne signifierait pas pour autant réduire l’impact sur l’environnement. Le Luxembourg est un pays de pâturages où l’élevage de ruminants a tout son sens. Si l’on s’écarte de cette voie, il existe « le risque que la production alimentaire soit délocalisée vers des régions du globe où les aspects environnementaux sont moins pris en compte et où nous deviendrons plus dépendants », a-t-il écrit dans une tribune libre.
Il est tout à fait compréhensible qu’un acteur du secteur primaire souhaite protéger son marché contre les importations à bas prix. On aborde plus rarement la question de savoir dans quelle mesure les exportations de l’UE vers les pays tiers provoquent un dumping des prix. Bartholomäus Grill, ancien correspondant en Afrique, décrit dans son livre « Bauernsterben » (La mort des agriculteurs), qui vient de paraître, comment des femmes gambiennes n’arrivent pas à écouler leurs oignons. À côté d’elles, des commerçants libanais vendaient des oignons importés des Pays-Bas, qui semblaient « sortir d’une imprimante 3D ». Ces excédents européens coûtaient 50 centimes le kilo – un prix cassé que les agricultrices locales ne pouvaient pas battre. Dès les années 1980, d’énormes quantités de viande subventionnée étaient exportées vers l’Afrique de l’Ouest, ce qui a fait s’effondrer le prix des bovins locaux. « C’est ainsi que leurs troupeaux se sont agrandis, ce qui a finalement conduit au surpâturage du Sahel – et à l’exode de cette région déjà pauvre en ressources », écrit Grill. Tout est lié. En agriculture, les effets imprévus sont difficilement maîtrisables.
Depuis quelques années, le ministère de l’Agriculture soutient des initiatives en faveur de la production alimentaire saisonnière et régionale afin de promouvoir l’agriculture durable – peut-être aussi pour lutter contre le dumping des prix sur le marché africain, déjà précaire. Les appels lancés aux consommateurs ne manquent pas : « C’est précisément en cette période où la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement internationales devient évidente que les consommateurs devraient saisir l’occasion de repenser leurs habitudes d’achat », indique le site Internet Regionalsaisonal. Mais tout comme les consommateurs, les producteurs oscillent entre un marché local et un marché mondial. Un peu plus de 50 % du lait trait ici est destiné au groupe agroalimentaire Arla. Pour cette entreprise scandinave, le plus grand marché hors d’Europe est constitué par les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ; elle possède en outre des usines à Bahreïn et à Riyad. Et la pression sur les vaches laitières ne cesse d’augmenter. Ici aussi, la plupart d’entre elles ne sont jamais mises au pâturage. Ces vaches laitières passent leur vie devant la mangeoire à concentrés.
Les jeunes agriculteurs sont conscients des multiples interrelations qui existent dans le secteur agricole. Le changement climatique, avec ses périodes de sécheresse et ses fortes pluies, pèse également sur les agriculteurs. Mais le secteur n’est pas seulement victime : les principaux responsables sont avant tout les grands groupes agricoles à forte consommation d’énergie. Selon le GIEC, les émissions anthropiques nettes totales de gaz à effet de serre dans le système alimentaire mondial – production, transformation et consommation comprises – se situent actuellement entre 21 et 37 %. « Nous voulons protéger nos moyens de subsistance, nous adapter au changement climatique et faire partie de la solution », ont déclaré les jeunes agriculteurs à Schengen. « Mais bon sang, on ne peut pas rester sur nos frais », a déclaré Charel Ferring au journal *Das Wort*. Au lieu d’une critique généralisée de la politique, il faut donc davantage de fonds publics pour les services d’intérêt général : préservation de la biodiversité, protection des sols et de l’eau.