Lorsque des agents de l’administration forestière se sont rendus dans une ferme située près de la capitale afin de se renseigner sur une éventuelle pollution d’un ruisseau, l’agriculteur a soudainement adopté « un comportement inapproprié ». C’est ce qu’indique le jugement du tribunal d’arrondissement de Luxembourg-Ville, rendu le 22 octobre 2025. L’accusé aurait traité les agents de « sales nazis verts », d’« idiots stupides » et de « salauds verts ». Les agents ayant porté plainte pour ces propos hostiles, l’agriculteur a dû s’expliquer : il a déclaré que les agents l’avaient pris pour cible et s’étaient présentés à plusieurs reprises et sans préavis sur sa propriété, ce qui perturbait son travail quotidien. L’accusé a admis avoir réagi de manière excessive sous le coup de l’émotion, mais a nié avoir qualifié les agents de « nazis ». Au total, des agents de l’Office de gestion des eaux se seraient présentés à neuf reprises au cours de cette année-là. De plus, selon cet homme de 59 ans, ils se seraient comportés de manière « arrogante ». Le tribunal n’a toutefois pas mis en doute la crédibilité des plaignants et a prononcé, en première instance, une amende de 500 euros.
Ce n’était pas la première fois que cet agriculteur insultait des fonctionnaires. En 2013, des policiers s’étaient rendus dans sa ferme pour vérifier s’il s’était rendu coupable d’avoir tué des corbeaux. Ils avaient en effet découvert trois oiseaux tués dans un piège. L’agriculteur s’était alors mis en colère et avait traité les policiers de « pauvres âmes » et de « Gestapo », comme l’a rapporté le journal *Der Journal*. Son agitation était par moments si violente que les agents avaient décidé de le placer brièvement en garde à vue. Les conflits entre les autorités et l’agriculteur remontent toutefois à bien plus loin. À l’automne 2010, les habitants de sa commune se sont plaints d’une odeur nauséabonde. À l’époque, la police avait constaté la présence, sur sa propriété, de silos fissurés et surchargés appartenant à une installation de biogaz. De plus, des eaux usées se déversaient dans le ruisseau voisin, dont la teneur en oxygène baissait en raison d’un apport trop élevé en phosphore et en azote. Les conséquences peuvent être fatales : si la teneur en oxygène chute, cela peut entraîner la mort des poissons et des plantes aquatiques. À cette date, aucune autorisation de production d’énergie n’avait encore été délivrée – bien qu’une fonctionnaire administrative ait déjà averti en 2009 l’agriculteur, qui est le gérant unique de la société de biogaz, qu’il ne devait pas construire son installation illégalement, comme le rapporte le Journal.
Il semble pourtant que l’agriculteur ait travaillé pendant des années à la réalisation de ce projet. Dans un portrait intitulé « Ce qui fermente longtemps devient bon », publié en 2012, le producteur de biogaz affirmait s’intéresser aux installations de biogaz depuis 1999. La moitié des déchets organiques de la capitale y est fermentée ; les restes de cantines ou les déchets des fabricants de produits alimentaires – comme les raviolis farcis –, ainsi que le maïs provenant des champs, finissent également dans ses cuves. Lors de sa visite, le journaliste n’a constaté qu’une odeur de soufre « particulièrement gênante ». L’exploitant de l’installation a indiqué qu’à l’avenir, un « biofiltre » permettrait de remédier à ce problème, mais que celui-ci avait « encore besoin d’un peu de temps pour devenir opérationnel ». Animé d’un esprit d’entreprise débordant, il a déclaré qu’il « regardait vers l’avenir » : des plans d’extension se trouvaient déjà dans son tiroir ; il souhaitait raccorder une centrale de cogénération à son installation, afin qu’un moteur alimenté au biogaz puisse produire de l’électricité. La loi ne prévoit certes pas qu’une installation de biogaz produise à la fois de l’électricité et du gaz, mais il se montre patient. D’ailleurs, il est un véritable pionnier en matière d’énergies renouvelables : dès 2004, il avait fait installer des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa ferme. ,
En raison de la pollution des eaux constatée en 2010, l’agriculteur et producteur de biogaz a finalement été traduit en justice en 2014. Et il n’avait toujours pas obtenu d’autorisation d’exploitation. Des ingénieurs en génie civil ont expliqué au juge qu’il y avait eu des travaux répétés et non concertés, ce qui les avait pratiquement empêchés de se coordonner avec les autorités et de demander des autorisations. Dans un portrait publié par le journal *Das Wort*, le propriétaire de l’installation évoque une extension réalisée à la hâte en raison de problèmes de rentabilité – il semble qu’il ait lui-même participé aux travaux de construction. Un autre expert a par ailleurs indiqué au parquet que de l’acier non conforme avait été utilisé dans les silos, ce qui avait provoqué les fissures et entraîné des fuites de substances toxiques issues de processus de putréfaction. L’exploitant de la station de biogaz a finalement été condamné à une amende de 10 000 euros.
L’Office de gestion des eaux ayant encore constaté des problèmes liés aux eaux usées en 2015, l’homme a de nouveau comparu devant le tribunal en octobre 2016. Cette fois-ci, l’accent a été mis sur les canalisations de drainage provenant de terres agricoles domaniales que l’agriculteur avait utilisées pour déverser des eaux polluées dans un ruisseau. L’accusé a reconnu avoir pollué l’eau, mais a nié l’avoir fait intentionnellement. Devant le tribunal, il a par ailleurs fait preuve d’un sens de la justice bien particulier, comme l’a rapporté le Journal : selon lui, les coupables seraient les fonctionnaires qui l’auraient traité de manière injuste. Le tribunal a fixé une amende de 15 000 euros – une sanction clémente pour un récidiviste, car la pollution de l’eau est passible d’amendes pouvant aller jusqu’à 750 000 euros et de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à six mois.
Parallèlement aux plaintes concernant la pollution de l’eau, le ministère de l’Agriculture a émis des doutes quant aux documents fournis par l’entreprise de biogaz. La Cour des droits de l’homme (à laquelle il s’est adressé par la suite) a noté dans son rapport que l’agriculteur avait évoqué, dans un courrier, un investissement total de près de 15 millions d’euros. Dans un premier temps, le ministère a versé près de quatre millions et demi d’euros au demandeur début septembre 2011 ; à la fin du même mois, il a toutefois suspendu le versement des aides et transmis le dossier au parquet. La même année encore, l’agriculteur a fait appel de cette suspension des aides. Mais il a fallu attendre février 2013 pour que l’agriculteur, soupçonné de fraude, soit interrogé pour la première fois par la police judiciaire. Il a finalement été entendu par le juge d’instruction en décembre 2014 et inculpé de fraude aux subventions, d’abus de biens sociaux et de faux en écriture. Lorsque l’agriculteur et producteur de biogaz s’est heurté à une impasse avec son recours contre la suspension du versement des subventions, il a décidé de saisir la Cour européenne des droits de l’homme pour demander des dommages-intérêts en raison de la durée inhabituellement longue de la procédure pénale. En 2017, le juge de Strasbourg a toutefois rejeté la requête : le Luxembourgeois n’avait pas encore épuisé les voies de recours internes et n’avait donc pas de motif suffisant pour saisir la Cour européenne des droits de l’homme.
En mars 2023, le journal s’est à nouveau rendu sur place. Le journaliste n’a pas abordé les incidents juridiques, mais la pression financière qui pèse désormais sur l’exploitant de l’installation. Sous le titre « Une ambiance un peu tendue », le journal en ligne a rapporté qu’au cours des cinq dernières années, quatre installations avaient enregistré des déficits et cessé leur activité. L’installation de l’exploitant située près de la capitale a elle aussi enregistré une perte d’un peu plus de 300 000 euros en 2023 et en 2022. Et ce, bien qu’au total, 27 000 tonnes de restes alimentaires et de lots défectueux, ainsi que 8 000 tonnes de biomasse agricole, aient été livrées à l’installation et que, selon l’exploitant, 1 800 foyers soient alimentés en gaz. L’agriculteur a expliqué que la pression financière résultait des tarifs de rachat fixés pour une durée de 15 ans, alors que les coûts de l’électricité ont fortement augmenté. Le président de l’association du biogaz, Pol Wagner, estime également que la production de biogaz est une activité difficile : elle entraîne des coûts et des investissements imprévisibles – « tantôt des fournisseurs se retirent, tantôt les prix des matières premières ou les frais de transport changent ».
La même année, un conflit avec les autorités s’est à nouveau aggravé. En mai 2023, lorsque les agents ont procédé à une analyse de la qualité de l’eau de l’Alzette après avoir reçu des signalements faisant état d’une mousse brune à la surface de la rivière, ils ont constaté une altération de l’écosystème du cours d’eau. Dans un ruisseau affluent, ils ont par ailleurs trouvé un nombre élevé de bactéries filamenteuses ainsi qu’une teneur en oxygène insuffisante pour la vie aquatique. Il avait été constaté à plusieurs reprises, il y a deux ans, que l’installation de biogaz en question avait « déversé indirectement, sans l’autorisation requise, de l’eau collectée dans le cadre de l’exploitation de l’installation de biogaz » dans un ruisseau. Le parquet a donc accusé l’accusé, en mars de cette année, d’actes portant atteinte à la nature, ce qui lui a valu une amende de 30 000 euros. L’agriculteur n’a pas respecté les mesures d’urgence ordonnées par le ministère de l’Environnement pour endiguer la pollution de l’eau. Il y avait pourtant été invité à plusieurs reprises : en mars, mai et juillet 2024, il avait reçu des courriers à cet effet. Mais sans résultat. Finalement, en décembre 2024, le ministère de l’Environnement a fait fermer les silos défectueux de l’installation qui étaient à l’origine de la pollution, comme l’a rapporté le journal *Das Wort*. D’autres parties de l’installation ont toutefois pu rester en service.
Ce n’est pas un cas isolé
Les dérives juridiques ainsi que la pollution de l’eau causée par le site décrit ici sont d’une ampleur sans précédent. Pourtant, les dommages environnementaux liés aux installations de biogaz ne constituent pas une exception. Depuis 2015, les interventions de l’Office de la gestion des eaux sont enregistrées dans une base de données. Il en ressort qu’au cours des dix dernières années
22 cas de pollution ont été constatés, ce qui correspond à une moyenne de 2,2 cas par an. Les sites de production de Colpach, Itzig, Gonderange, Manternach et Beckerich apparaissent à plusieurs reprises dans la base de données. Ils ont contribué à la pollution des 106 masses d’eau répertoriées au Luxembourg – dont aucune, selon l’Office de la gestion des eaux, ne se trouve en bon état écologique.