L’arbre qui cachait la forêt
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« Je ne fais pas de la Showpolitik », assurait, en août 2025, Léon Gloden au Land. C’est pourquoi il ne communiquerait pas sur les patrouilles auxquelles il participe. Le ministre des Affaires intérieures a manifestement changé d’avis. Samedi, une courte vidéo a été publiée sur son profil…
« Je ne fais pas de la Showpolitik », assurait, en août 2025, Léon Gloden au Land. C’est pourquoi il ne communiquerait pas sur les patrouilles auxquelles il participe. Le ministre des Affaires intérieures a manifestement changé d’avis. Samedi, une courte vidéo a été publiée sur son profil Instagram. Elle est rythmée par des tambours et des cordes en staccato. On y voit Léon Gloden, entouré d’une demi-douzaine de policiers, longer les avenues du quartier de la Gare. Sous son blouson matelassé, on aperçoit un gilet pare-balles. C’est l’accessoire de trop qui expose le ridicule de sa posture law & order. L’accoutrement paraît d’autant plus insolite que la maire de la Ville et le procureur général d’État, également présents lors de cette patrouille, sont vêtus en civil. « Ich habe mich in Begleitung der Polizei sehr sicher gefühlt », déclarera Lydie Polfer au Wort.
L’opposition se gausse. Marc Baum (Déi Lénk) s’étonne d’un ministre qui « esou excitéiert zuckt ». Dans une question parlementaire, Dan Biancalana (LSAP) veut savoir si le ministre « considère que le niveau de menace dans le quartier de la Gare justifie désormais le port d’un gilet pare-balles ». Léon Gloden a répondu en très peu de temps et à la première personne : « J’ai participé à une patrouille de la Police […] en conditions réelles. Au cas où la patrouille aurait été appelée à intervenir, je l’aurais accompagnée ». Ce n’est pas le premier coup de com’ qui trahit l’orgueil du notable mosellan. En mai 2024, il avait fait publier « Een Dag ënnerwee mam Innenminister », un court reportage qui, par moments, ressemblait à une pub pour la BMW Série 7, tellement la voiture de fonction était magnifiée et choyée par la caméra.
On pourrait simplement savourer ce petit spectacle d’été. Mais voilà : La maladroite tentative d’auto-promotion ministérielle cimente l’idée (très répandue mais fausse) que les rues de la Stater Gare seraient une no-go area. Le quartier connaît certes ses difficultés et frictions, mais il demeure le plus vivant, cosmopolite et urbain de la Ville. Le trafic de drogues s’y concentre depuis des décennies. C’est devant la Gare centrale de Luxembourg qu’Ewan McGregor s’était préparé à son rôle dans Trainspotting (1996), observant les junkies qui piquaient du nez. (Il se trouvait au Grand-Duché pour le tournage d’un film de Peter Greenaway.) « On my days off, I would go to the train station just to watch. I don’t know why there’s a lot of addicts at train stations… », racontera l’acteur écossais trois décennies plus tard.
Depuis les nineties, la scène a changé. L’héroïne qui régnait en reine se voit peu à peu remplacée par la cocaïne et le crack. « While heroin was used in 93% of consumption episodes in 2013, this share decreased to 41% in 2024 », lit-on dans le dernier National Drug Report (NDR). Selon ces données, recueillies à la Fixerstuff, la cocaïne serait passée de quatre à 37 pour cent. L’atmosphère s’en est fait ressentir : Elle est devenue plus survoltée. La nouvelle offre pose également un défi médical. Depuis 1989, les programmes de substitution pour les opioïdes (méthadone, buprénorphine, héroïne pharmaceutique) ont été élargis et affinés : près de 1 200 personnes y sont actuellement inscrites. Or, il n’existe pas de programme de substitution pour la cocaïne.
À l’heure où, partout en Europe, le libéralisme politique est en recul, plaider pour une approche sanitaire et sociale du problème des drogues, c’est prendre le risque de passer pour angélique, voire niais. Gloden mise sur les actions « coup de poing » et un « Platzverweis renforcé » (aux contours très flous), c’est-à-dire un autre tour de carrousel entre les policiers et les dealers (et leur clientèle captive). Mais alors que la « war on drugs » ne cesse d’échouer et que la demande ne cesse de générer de l’offre, il serait peut-être temps de faire preuve de « pragmatisme », cette vertu qu’on dit typiquement luxembourgeoise.
Une telle approche commencerait par s’inspirer des expériences de dépénalisation, que ce soit au Portugal, à Zurich ou aux Pays-Bas, pour voir ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Elle continuerait par une décentralisation des salles de consommation (entre les communes et au sein de la capitale), qui supposerait que les édiles trouvent le courage de la défendre face aux riverains. Elle imposerait enfin d’arrêter l’hypocrisie : Le toxicomane, ce n’est pas toujours l’Autre, et le phénomène n’est pas circonscrit au quartier de la Gare. Les consommateurs de cocaïne se trouvent également au Kirchberg et dans les beaux quartiers. La principale différence étant que le marché y est moins visible et que le service-client y est meilleur : La poudre est livrée à domicile. « Cocaine purity has shown a steady increase over the past five years and a consistent upward trend over the past decade », analyse le NDR.
Une épée de Damoclès pend au-dessus de cet imbroglio sanitaire, social et sécuritaire. C’est le fentanyl, cette puissante drogue de synthèse qui, aux États-Unis, ravage des quartiers entiers, sans parler des cœurs et des cerveaux de ses usagers. Cela fait plusieurs années que les experts annoncent son inéluctable arrivée au Luxembourg. La menace ne s’est pas encore concrétisée. En 2024, la substance a été une première fois détectée. Mais il s’agissait d’un petit échantillon en transit. « As of this day, there were no other fentanyl samples identified », lit-on dans le NDR. Pourvu que le sursis dure…
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