BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Économie 8 min de lecture

La productivité à la peine en Europe

Quelques pistes pour améliorer la compétitivité du Vieux Continent

Article paru dans Édition juillet 2026
Partager l'article sur

Peu avant la tenue, du 2 au 4 juillet, des 26e Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence, un important forum international, le McKinsey Global Institute (MGI) organe de recherche du cabinet de conseil stratégique, a publié deux documents* consacrés en grande partie à la question du décrochage de productivité entre l’Europe et les États-Unis. Au-delà d’un diagnostic plutôt sévère de la situation, il propose une série de « pistes de rupture » pour combler cet écart, devenu un sujet majeur de préoccupation. Pour autant qu’elles soient pertinentes, elles semblent pour le moment hors d’atteinte des pays européens.

Les données de McKinsey confirment que l’écart de productivité horaire s’est accentué sur les 25 dernières années entre les deux rives de l’Atlantique nord. La productivité a bien augmenté en Europe, mais nettement moins qu’aux États-Unis. Ainsi entre 2018 et 2025, elle n’a progressé que de 0,2 pour cent par an en France, 0,6 pour cent au Royaume-Uni et 0,7 pour cent en Allemagne contre 2,1 pour cent aux États-Unis. Finalement, la productivité européenne est aujourd’hui inférieure d’un tiers au niveau américain.

Les gains de productivité apparaissent très concentrés : ils ne proviennent généralement pas d’une amélioration touchant l’ensemble des secteurs, mais des performances de quelques entreprises, appartenant davantage à la catégorie des « fleurons historiques » qu’à celle des « disrupteurs ». Selon les pays 80 pour cent des gains de productivité sont dus à une petite minorité de sociétés (entre 0,2 pour cent et cinq pour cent d’entre elles). MGI a calculé que les gains étaient trois fois mieux répartis aux États-Unis qu’en Allemagne et étaient surtout le fait d’entreprises de technologie.

Mc Kinsey attribue cette situation à un manque d’investissements productifs, à la quasi-absence de géants technologiques capables de tirer l’économie vers le haut et à une présence insuffisante dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Le déficit d’investissements productifs permettant à l’Europe de rester compétitive face aux États-Unis (et à la Chine) est estimé au montant colossal de 700 milliards d’euros par an, surtout dans les secteurs de pointe.

Pour MGI le problème n’est pas tant d’arriver à mobiliser des fonds publics et privés pour combler ce retard, que de les affecter aux secteurs les plus susceptibles de booster la productivité globale. McKinsey en a identifié 18 allant de l’e-commerce au nucléaire de nouvelle génération en passant par l’IA, le cloud, la cybersécurité, l’industrie spatiale et la défense, les véhicules électriques, la robotique ou les biotech. Ils génèrent déjà 4 000 milliards de dollars de revenus et se développent à un rythme dix fois supérieur au reste de l’économie. Mais ils sont encore sous-représentés en Europe, dont la part du marché mondial de ces activités ne dépasse pas huit pour cent.

Face au risque de dispersion des efforts, le rapport préconise d’amorcer la pompe en ciblant en priorité dix à vingt projets industriels stratégiques de plusieurs milliards d’euros pour créer un effet d’entraînement sur le reste du tissu économique.

Parallèlement l’Europe devrait entreprendre des réformes structurelles. Alors qu’elle investit beaucoup dans l’immatériel (R&D, compétences, logiciels), elle peine à concrétiser ses efforts en termes de production matérielle. Pour McKinsey il est crucial que la recherche se traduise plus rapidement par des applications commerciales et industrielles sur le sol européen, évitant par la même occasion la fuite des cerveaux et des technologies vers l’écosystème américain. Par ailleurs, il faut réduire la trop grande fragmentation qui affecte certains secteurs (comme le spatial, la défense mais aussi les services financiers) en favorisant des opérations de fusions-acquisitions, idéalement au niveau transfrontalier.

Enfin McKinsey fonde beaucoup d’espoirs sur l’IA. Dans une étude publiée en mai 2026, la société de conseil évalue à quelque 1 900 milliards de dollars les gains possibles d’ici 2030 dans dix économies européennes majeures, car 58 pour cent des heures de travail pourraient techniquement être automatisées ou assistées par l’IA (un taux similaire à celui des États-Unis).

Des facteurs propres au Vieux Continent rendent ces objectifs difficilement atteignables à moyen terme. L’Europe peine à canaliser son abondante épargne vers les emplois productifs. Le taux d’épargne, estimé à quinze pour cent dans l’UE, est cinq à six fois plus élevé qu’aux États-Unis, mais par souci de sécurité, les économies des ménages sont principalement détenues sous forme de comptes à vue, de dépôts à court terme ou de fonds en euros d’assurance-vie. Seule une petite partie est investie en titres finançant les entreprises, et le morcellement des marchés financiers s’avère dissuasif. Il est significatif qu’une part importante de l’épargne européenne gérée par des institutionnels (fonds de pension, assureurs) finisse par être investie… aux États-Unis, où les marchés offrent de meilleurs rendements et plus de liquidité. Des start-ups européennes prometteuses choisissent souvent Wall Street pour leur entrée en bourse. Les incitations fiscales qui existent dans plusieurs pays se révèlent coûteuses et peu efficaces. Seul un « big bang » créant un marché unique des capitaux permettrait de redresser la barre.

Autre obstacle important : le vieillissement accéléré de la population. D’ici à 2050, dans l’UE la proportion de personnes âgées de plus de 65 ans avoisinera les trente pour cent, contre environ vingt pour aujourd’hui. Selon une estimation du FMI sur la zone euro, une hausse de cinq points de la part des 55-64 ans dans la population active est associée à une baisse d’environ trois pour cent de la productivité du travail. Or la tendance est à faire travailler davantage les seniors : l’Allemagne a prévu de reculer l’âge légal de départ à la retraite au-delà de 67 ans à partir de 2031, et au Danemark il sera porté à 70 ans d’ici 2040. De gros efforts restent à accomplir en termes de conditions de travail des salariés âgés pour ne pas plomber la productivité totale.

Concernant l’IA, quel que soit le périmètre géographique de son application, les études récentes sèment le doute. Dans un article académique publié en avril 2024, l’économiste Daron Acemoglu, récompensé quelques mois plus tard par le prix Nobel, reprenait à son compte le fameux paradoxe exprimé par son collègue Robert Solow, également prix Nobel, en 1987, quand il déclarait voir l’impact de l’informatique partout, « sauf dans les statistiques de la productivité ». Appliquant ce constat à l’IA, il estimait que son apport aux gains de productivité était au maximum de 0,71 pour cent par an sur les dix années suivantes.

En mai 2026, une étude menée par des chercheurs du M.I.T et de Stanford révélait même, dans l’industrie manufacturière américaine, l’existence d’une « courbe en forme de J ». L’adoption de l’IA entraîne souvent une baisse immédiate de la productivité en raison de coûts d’ajustement des organisations et de formation. Durant cette phase de transition, les entreprises perdent en temps et en efficacité.

Le phénomène est connu en Europe. Dans un document publié par le ministère français de l’Économie et des Finances fin juin 2026 on pouvait lire : « les économistes s’accordent sur le potentiel de l’IA à générer des gains de productivité dans le futur, mais la quantification précise de l’ampleur de ces gains au niveau agrégé reste incertaine ». De nombreux facteurs entrent en jeu : le rythme et l’ampleur de la diffusion de l’IA dans l’économie, la performance attendue des différents outils d’IA, le développement des infrastructures nécessaires à son déploiement et l’adaptation progressive des travailleurs et des entreprises.

McKinsey est sur la même ligne, après avoir observé, sur un important échantillon d’entreprises allemandes, que la productivité avait bien progressé grâce à l’IA dans trois quarts d’entre elles, mais d’une manière limitée. Une faible augmentation également constatée au niveau de l’ensemble de l’économie.

Les attentes des dirigeants d’entreprises ont souvent été déçues. Selon plusieurs enquêtes publiées par MGI depuis 2022, soixante à 70 pour cent d’entre eux, selon les secteurs, anticipaient des gains de productivité majeurs, notamment grâce à l’automatisation de tâches représentant jusqu’à un tiers du temps de travail.

Si la réalité s’est révélée différente, c’est parce que la majorité des organisations utiliseraient l’IA comme un simple outil pour accélérer les tâches existantes, sans toucher aux modes de production. Or pour McKinsey, il importe de repenser intégralement les processus de travail autour des capacités de l’IA et de l’automatisation. L’IA doit être traitée comme le nouveau « système d’exploitation de l’entreprise ».

C’est à cette condition que l’on peut espérer enregistrer des gains substantiels et durables de productivité, cette dernière étant devenue, selon l’enquête mondiale State of Organizations 2026, publiée par McKinsey en février, la priorité absolue de 43 pour cent des dirigeants interrogés.

Mais les entreprises sont averties : mettre seulement l’accent sur la productivité est une stratégie vouée à l’échec si elle ne s’accompagne pas d’investissements dans les compétences et le bien-être des salariés, ainsi que d’une refonte des organisations et des méthodes de management. Trois-quarts des entreprises échoueraient à maintenir leurs performances sur le long terme à cause de systèmes managériaux trop rigides. Un défaut plus souvent observé en Europe qu’aux États-Unis et difficile à corriger. p