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Arts plastiques 6 min de lecture

Le « Dreschflegel » dans l’application

Dans le sillage de la crise du coronavirus, les musées régionaux allemands se tournent vers le numérique

Article paru dans Édition octobre 2021
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Lorsque le monde devient confus et incertain, les Germains cherchent réconfort et repères au « Heimatmuseum », une institution allemande pour laquelle il n’existe ailleurs que des traductions approximatives. Lorsque l’industrialisation a fait son apparition au XIXe siècle, des enseignants et d’autres citadins ont sillonné la campagne pour collectionner des fléaux de moisson, des bidons à lait et des costumes traditionnels mis au rebut. Lorsqu’il n’existait pas de coutumes viables dans le village, on inventait sans hésiter des traditions – comme les horloges à coucou. Lorsque, après 1945, les Allemands furent chassés d’Europe de l’Est, ils aménagèrent dans leurs lieux de refuge des « Heimatstuben » (salons du patrimoine) avec des reliques provenant de leurs régions d’origine perdues. Lorsque, dans les années 1970, l’éclat de la modernisation s’est estompé, des « ateliers d’histoire » alternatifs ont redécouvert l’histoire du quotidien : des musées du patrimoine au vert.

Aujourd’hui, la mondialisation et les migrations font peur. C’est avec des slogans tels que « Notre pays, notre patrie » que le parti d’extrême droite AfD a fait son entrée au Parlement allemand en 2017. Les partis traditionnels ont aussitôt craint de se retrouver sans patrie. Les Länder de Bavière et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont créé à cette fin des ministères « de la Patrie ». Lorsque le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, a annoncé lors d’une conférence de presse le changement de nom de son ministère en « Ministère fédéral de l’Intérieur, de la Construction et de la Patrie », il a eu un lapsus et s’est vanté de son « musée de la patrie ».

En toute logique, on pense aujourd’hui encore aux musées locaux, qui créent une ambiance chaleureuse, dans le cadre de la lutte contre la pandémie de coronavirus. L’année dernière, le gouvernement fédéral a lancé un « programme d’aide d’urgence aux musées régionaux », doté dans un premier temps de 2,5 millions d’euros, qui s’étend pour l’instant jusqu’en 2022 et est géré par l’Association allemande d’archéologie en coopération avec la Fédération allemande des musées : Dans les « zones rurales comptant jusqu’à 20 000 habitants », ou dans les quartiers à « caractère rural », les musées locaux, les salles d’histoire locale, les musées en plein air, les parcs archéologiques et les organismes gestionnaires de sites archéologiques peuvent solliciter des subventions pouvant aller jusqu’à 25 000 euros chacune pour des « mesures de modernisation et des investissements liés aux programmes ».

Cette année, le budget alloué aux musées régionaux a été porté à trois millions d’euros. Par ailleurs, un « programme d’aide d’urgence aux musées agricoles » spécifique a été lancé : le ministère fédéral de l’Agriculture met à disposition quatre millions d’euros pour les musées situés dans des « zones rurales comptant jusqu’à 30 000 habitants » et consacrés à l’agriculture, à la production alimentaire, à l’alimentation, à l’horticulture, à la viticulture ou à la pêche. Ces musées peuvent solliciter jusqu’à 50 000 euros chacun. Comme pour les musées régionaux, les fonds sont gérés par l’Association des archéologues, et les musées doivent apporter une contribution propre d’au moins 25 % des coûts.

Comparé aux 2,5 milliards d’euros que le ministère fédéral des Finances alloue à un « fonds spécial pour les manifestations culturelles » destiné à couvrir les pertes liées à l’annulation d’événements, le budget consacré aux musées locaux semble modeste. Sur les plus de 6 800 musées que compte l’Allemagne, les statistiques en classent environ 3 000 dans la catégorie « histoire locale et traditions populaires » – parmi lesquels seul un sur dix environ pourra bénéficier des programmes d’aide d’urgence. D’un autre côté, il est remarquable que le gouvernement fédéral s’intéresse tant à l’univers extrêmement varié des musées régionaux. Il s’agit pour la plupart de minuscules établissements accueillant moins de 5 000 visiteurs par an, souvent dirigés par des bénévoles tenaces. Et en réalité, le gouvernement fédéral n’a pas à s’en mêler.

C’est notamment en raison des mauvaises expériences vécues avec Goebbels, ministre de la Propagande du Reich nazi, que l’Allemagne est organisée selon un système fédéral : depuis 1949, l’éducation, les médias et la culture relèvent de la compétence des Länder, voire des villes et des communes. Depuis tout aussi longtemps, divers gouvernements fédéraux s’efforcent de recentraliser ces instruments de soft power et de les placer sous leur contrôle à l’aide de subventions. À ce jour, il n’existe certes pas de ministère de la Culture à l’échelle nationale, mais seulement une « déléguée du gouvernement fédéral à la culture et aux médias » (BKM), la ministre d’État de la CDU Monika Grütters. La BKM, ce ministère de la Culture qui n’a pas le droit de porter ce nom, compte toutefois désormais 390 collaborateurs et dispose, pour l’année en cours, d’un budget de 2,14 milliards d’euros (près d’un cinquième de l’ensemble des dépenses publiques consacrées à la culture en Allemagne).

La définition exacte de ce qu’est la « patrie » reste d’ailleurs aussi floue qu’à l’époque de son invention au
XIXe siècle. Les ministères allemands chargés des affaires régionales l’opérationalisent sous les termes de « cohésion sociale » et de « mise en place de conditions de vie équivalentes ». Concrètement, les responsables politiques entendent par là le développement des autoroutes, de la téléphonie mobile et du haut débit. Sans surprise, les programmes d’aide d’urgence destinés aux musées régionaux ne visent pas seulement la protection contre les incendies, l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite et de nouveaux panneaux explicatifs, mais surtout « l’équipement multimédia », la « mise en ligne des collections » et l’installation du Wi-Fi.

D’autres programmes du plan de relance « Neustart Kultur » du gouvernement fédéral contribuent également à la numérisation des musées : par exemple, le programme « dive in », doté de 31,3 millions d’euros, vise à promouvoir l’interaction numérique, « Kultur.Gemeinschaften », doté de 11 millions d’euros, la production de contenus numériques, et « museum4punkt0 », doté de 30 millions d’euros, le développement d’applications, de jeux et d’applications de réalité virtuelle. Parmi les « investissements liés à la pandémie », qui bénéficient d’une aide totale de 35 millions d’euros pour les musées régionaux, les musées privés et les centres d’exposition, figurent expressément les ordinateurs, le matériel informatique et les guides multimédias.

Peut-être que ce nouvel engouement pour des musées jusqu’ici plutôt peu fréquentés n’est-il qu’un prétexte pour d’autres objectifs ? Le projet « Reconnaissance faciale et contrôle du port du masque basés sur l’IA », par exemple, pourrait intéresser non seulement les musées du carnaval, mais aussi les forces de l’ordre. Les nouveaux outils d’analyse des entretiens avec des témoins de l’époque, actuellement testés à la Maison de l’Histoire à Bonn, pourraient également servir aux services secrets. De telles considérations sinistres sont bien sûr totalement étrangères aux responsables politiques allemands. « Nous voulons préserver notre patrimoine culturel », affirme la ministre d’État Grütters : « Les musées régionaux forgent l’identité et renforcent la cohésion sociale. »

Aide à la mise en réseau pour les musées régionaux allemands : dva-soforthilfeprogramm.de

Des prototypes pour les musées numériques de demain : museum4punkt0.de

Dans sa thèse intitulée « Heimatfabrik Lokalmuseum », l’historienne Marie-Paule Jungblut compare non seulement les musées régionaux du Luxembourg et de Wallonie, mais aussi l’histoire du concept de « Heimat » dans l’espace germanophone par rapport à celui de « pays/terroir » en France : melusinapress.lu