Retour en arrière : Peer Steinbrück est encore considéré aujourd’hui comme le candidat à la chancellerie du SPD qui a essuyé un échec cuisant, car il n’avait recueilli que 25,7 % des suffrages en 2013. Fin septembre de cette année, Olaf Scholz a lui aussi recueilli 25,7 % des voix lors d’une élection au Bundestag. Il a remporté la chancellerie et incarne aujourd’hui l’espoir de son parti. C’est ça, la politique.
Cela fait désormais un peu plus d’une semaine que le nouveau gouvernement fédéral, composé de sociaux-démocrates, de Verts et de libéraux, est en fonction à Berlin. Près de quatre années supplémentaires devraient suivre. Si l’on en croit Olaf Scholz, voire davantage. En effet, avant même l’élection, la prestation de serment et la prise de fonction en tant que chancelier fédéral la semaine dernière, il avait clairement fait savoir qu’il comptait diriger la coalition « feu tricolore » au-delà de la législature actuelle. C’est ce qu’il a annoncé le week-end dernier lors du congrès du SPD. Il n’est toutefois pas certain que cela suffise pour cela, voire pour un mandat de chancelier de 16 ans. En effet, le souverain, également appelé « le peuple », se montre bien moins confiant à ce sujet. Selon un sondage réalisé par l’institut de sondage YouGov, deux personnes interrogées sur trois ne croient pas qu’Olaf Scholz restera à la chancellerie fédérale plus de quatre ans. Une personne sur cinq estime même que la coalition tripartite va se désagréger avant même les prochaines élections et que celles-ci seront anticipées.
Pourtant, l’Allemagne a bel et bien l’expérience des coalitions tripartites – comme ces 16 dernières années, durant lesquelles la CDU et la CSU ont gouverné avec des partenaires qui changeaient régulièrement. Il faut garder à l’esprit que la CSU, en particulier, a toujours campé sur ses positions et que, à l’époque, le président de la CSU bavaroise et ministre-président Franz-Josef Strauß parvenait sans cesse à mener à la baguette le gouvernement fédéral conservateur-libéral de Helmuth Kohl. Les expériences avec ce qu’on appelle une « coalition feu tricolore » sont en revanche mitigées – même si, jusqu’à présent, celles-ci n’ont vu le jour qu’au niveau régional : dans le Brandebourg et à Brême, elles ont échoué au début des années 1990, peu avant la fin de la législature. En Rhénanie-Palatinat, en revanche, on en est à un deuxième mandat depuis ce printemps. Mais la politique régionale n’est pas la politique fédérale. La ministre-présidente de Rhénanie-Palatinat, Malu Dreyer (SPD), a beau être une personnalité aussi conciliante soit-elle, à Berlin, ce sont trois hommes dominants qui siègent à la table du Conseil des ministres : Olaf Scholz, Robert Habeck (Les Verts) et Christian Lindner (FDP). Les conflits qui, au sein d’un gouvernement régional, se règlent discrètement et en toute tranquillité, sont à Berlin négociés et réglés sous les yeux de toute la République. En Bavière ou en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, personne ne se soucie de ce que la coalition « feu tricolore » de Mayence parvient ou non à accomplir, mais les gouvernements régionaux de Munich et de Düsseldorf regardent d’autant plus avec impatience vers Berlin que c’est là que les décisions sont prises.
Et c’est ainsi que l’on voit très clairement, dans la capitale fédérale, qui est en réalité la « troisième roue du carrosse » – celle qui peut soit servir de roue d’appui, soit être tout simplement superflue. S’agit-il des Démocrates libres ? Ils ont dû ravaler leur revendication d’une gestion moins autoritaire de la crise du coronavirus, mais ont en revanche réussi, lors des négociations de coalition, à tirer le maximum de ce qu’il y avait à tirer et à dissuader leurs deux partenaires de coalition de s’attaquer à leurs sujets de prédilection : la limitation de vitesse et les hausses d’impôts. Ou bien les Verts ? Ceux-ci ont dû céder au FDP le ministère des Transports, très prestigieux au sein de leur parti. Ou bien le SPD ? Ces trois partis s’adressent à des électorats différents, envers lesquels ils doivent tenir les promesses politiques faites pendant la campagne électorale. Celles-ci sont le plus souvent diamétralement opposées aux concessions faites par les autres partenaires de la coalition. C’est le cas, par exemple, du revenu de base. Le SPD doit absolument le mettre en œuvre pour éviter une nouvelle débâcle comme celle de la réforme du droit social Hartz IV au début du millénaire. D’un autre côté, les libéraux, en tant que gardiens des finances, tenteront précisément d’empêcher cela.
Les conflits sont inévitables et les parties tiendront un registre minutieux indiquant qui a cédé quel millimètre et à quel moment, afin de gagner un mètre symbolique de concessions lors du prochain différend. Il apparaît ainsi d’autant plus clairement que les trois partis se trouvent dans une coalition de circonstance vouée à la réussite commune, tout en poursuivant des objectifs stratégiques divergents. Les Verts ont complètement raté leur campagne électorale cette année, mais la situation pourrait changer d’ici quatre ans au plus tard, et Robert Habeck tentera alors de s’emparer de la chancellerie, ce que Scholz entend empêcher. Le FDP préférerait de toute façon une coalition avec les chrétiens-démocrates dirigés par Friedrich Merz – ou par un autre homme. Au plus tard lorsque les instituts de sondage prévoient une baisse des cotes de popularité pour l’un, voire deux des trois partenaires de la coalition, indiquant ainsi que les électeurs fidèles sont mécontents des compromis négociés et de la voie empruntée par le gouvernement, la situation deviendra alors tendue au sein de la coalition « feu tricolore » et chaque partenaire de coalition en difficulté durcira son propre programme, aggravant ainsi la crise. C’est ainsi que fonctionne la politique. Et telle est la nature d’un ménage à trois : instable.
Pour Olaf Scholz, un quatrième adversaire vient s’ajouter à la liste : l’opposition interne de l’aile gauche du parti. Certes, il a tenté ce week-end de l’intégrer en élisant Kevin Kühnert au poste de secrétaire général, mais l’amitié entre Scholz et Kühnert n’est pas des plus étroites. Le secrétaire général ne manquera pas de rappeler au chancelier que sa position au sein du parti repose uniquement sur son succès électoral, et non sur l’affection de ses camarades.
Les autres partis tentent quant à eux de s’adapter à la situation. Les chrétiens-démocrates se sont lancés dans une réflexion sur leur identité, qui devrait aboutir à l’élection d’un nouveau président du parti. Friedrich Merz a de bonnes chances de réussir enfin à la troisième tentative. Il va redorer le blason des chrétiens-démocrates en mettant en avant leur identité conservatrice et libérale sur le plan économique. Le premier aspect vise à rallier les membres de l’AfD à sa cause, le second à courtiser de toutes ses forces le FDP – et ainsi créer un point de rupture au sein de la coalition « feu tricolore ». La Gauche s’est perdue dans un débat de fond avec son ancienne présidente, Sahra Wagenknecht. L’AfD cherchera à se radicaliser davantage, car seul ce franchissement des limites lui apporte des suffrages. La polarisation sociale engendrée par les manifestations contre les mesures Covid joue ici en sa faveur. Le parti d’extrême droite tente ici de tirer à tout prix un capital politique des divers mouvements de protestation. C’est aussi ça, la politique. Et il ne peut en être autrement.