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Scènes 4 min de lecture

L’Europe et la mort à Theresienstadt

Le diptyque « À nos sœurs, à nos frères » réunit deux drames musicaux très différents. Une expérience audacieuse qui semble séduisante en théorie, mais qui ne fonctionne pas dans la pratique.

Article paru dans Édition février 2022
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Ce projet de coopération semble prometteur : pour *En vertu de…*, une création mondiale, le compositeur Eugene Birman a mis en musique des articles de la Convention européenne des droits de l’homme et d’autres accords, interprétés par un soliste. Ensuite, cet interprète (Michel de Souza) endosse le rôle principal de l’opéra de chambre de Viktor Ullmann, *L’Empereur d’Atlantis*, que ce dernier a composé en 1943/44 au camp de concentration de Theresienstadt.

« La soirée tire sa force des tensions et des résonances entre la sobriété significative des textes de l’UE et l’allégorie d’Ullmann d’une guerre de tous contre tous, dans laquelle la mort décide de refuser ses services », peut-on lire dans l’annonce. Parallèlement, le metteur en scène Stéphane Ghislain Roussel met en lumière la fragilité de notre situation politique et remet en question, d’une manière aussi provocante que raffinée, la relation entre démocratie et dictature.

Michel de Souza (baryton) interprète de manière saisissante les articles de la Convention des droits de l’homme. Dans le bâtiment historique de l’UE, l’Hémicycle, les spectateurs sont assis dans les gradins et écoutent avec respect les articles chantés. Mais l’effet s’estompe assez rapidement et cela finit par paraître répétitif.

La deuxième partie de la soirée se déroule au Grand Théâtre. Stéphane Ghislain Roussel y met en scène *L’Empereur d’Atlantis* – un opéra de chambre (pièce en un acte) de Viktor Ullmann, qui en a également rédigé le livret en collaboration avec Peter Kien. Au moment de la création de l’œuvre, tous deux étaient détenus dans le ghetto de Theresienstadt, qui n’était pas un camp d’extermination comme Auschwitz, mais était plutôt considéré comme un « camp modèle », servant principalement aux nazis de l’époque à des fins de propagande et de lieu de transit pour les victimes de premier plan avant leur transfert vers les camps d’extermination. Leur œuvre a été composée entre 1943 et 1944, mais n’a été créée qu’en 1975 à l’Opéra d’Amsterdam.

Au Grand Théâtre, les spectateurs assistent en quelque sorte à une répétition publique et découvrent ainsi la genèse de l’opéra. Peu à peu, le décor s’ouvre et le quatrième mur disparaît… Le public découvre un décor composé de barbelés et de baraques en bois (Peggy Wurth), devant lequel se recroquevillent les comédiens, qui portent sur leurs haillons une étoile jaune.

L’OPL (Orchestre de Chambre du Luxembourg) se trouve à gauche de la scène – cette impressionnante musique de chambre dirigée par Corinna Niemeyer est pourtant étonnamment peu présente pour un opéra et passe malheureusement au second plan, y compris sur le plan acoustique, face à la représentation théâtrale.

La scène regorge d’éléments surréalistes et dégage une impression de pauvreté. Les comédiens et comédiennes sont généralement accroupis au bord de la scène, l’air détaché, tandis que l’Empereur Overall, incarné de manière tout aussi impressionnante par Michel de Souza, est (plus) présent. La Mort (Julien Ségol) et l’Arlequin (Benjamin Alunni) narguent le public, entourés de squelettes ; à la fin, du gaz va envahir une cabine… Une pièce haute en couleur qui, par moments, sait captiver, voire envoûter. Mais les décors et les costumes cherchent à transmettre l’horreur en misant sur des impressions de camp de concentration. La mise en scène renforce cette impression dérangeante par un pathos excessif et n’est pas exempte de clichés.

L’approche artistique de Stéphane Ghislain Roussel, qui mise sur le contraste entre les deux lieux et genres qui s’y affrontent (et qui explique dans le livret d’accompagnement que son objectif explicite était de remettre en question les formes musicales), ne fonctionne que partiellement. En effet, la mise en scène de l’opéra au Grand Théâtre reste surtout assez conventionnelle, semble parfois trop complaisante et ne parvient pas à créer des images vraiment émouvantes qui lui soient propres. L’ordre dans lequel les deux parties du spectacle sont présentées ne correspond d’ailleurs pas à la réalité historique, la Convention européenne des droits de l’homme ayant pourtant été une réponse à cette rupture civilisationnelle.

Pour autant, le public issu de la bourgeoisie cultivée luxembourgeoise (il faut comprendre le français, l’anglais et l’allemand) peut éprouver un sentiment pédagogique réconfortant d’avoir opposé aux crimes le triomphe de la démocratie et une Europe des valeurs. Une confirmation pour tous ceux qui se sont toujours considérés comme étant du bon côté.

À nos sœurs, à nos frères. Concept et mise en scène : Stéphane Ghislain Roussel. Musique : Viktor Ullmann & Peter Kien/Eugene Birman. Solo : Michel De Souza. Direction musicale : Corinna Niemeyer, Orchestre de Chambre du Luxembourg. Dramaturgie : Sandra Pocceschi, décors et costumes : Peggy Wurth, éclairage : Renaud Ceulemans, assistante à la mise en scène : Daliah Kentges.