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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

Pas de discours pour le simple plaisir de parler

Allemagne

Article paru dans Édition avril 2022
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La description du poste de soldat peut se résumer en quelques mots : il faut être prêt à tout moment à mourir pour la cause commune. Une définition du métier peu attrayante en ces temps-ci. Et qui plus est, une phrase avec laquelle les Allemands, épris de pacifisme, ont du mal à se réconcilier. Pendant des décennies, on s’est illustré comme grand maître des discours émouvants sur la paix. Et on se retrouve aujourd’hui face aux décombres de cette vision sociale. Pourtant, la surprise a été grande lorsque le chancelier fédéral Olaf Scholz a déclaré avec emphase, fin février – quelques jours après le début de l’attaque russe contre l’Ukraine –, lors d’une séance extraordinaire du Bundestag : « Désormais, nous investirons chaque année plus de 2 % du produit intérieur brut dans notre défense.» À cette fin, un « fonds spécial » de 100 milliards d’euros serait créé – « pour les investissements nécessaires et les projets d’armement ». Cela ressemblait à un coup de libération pour le chancelier Scholz. Et à une prise au dépourvu pour les Allemands. « Nous agissons ainsi aussi pour nous-mêmes, pour notre propre sécurité, tout en sachant pertinemment que toutes les menaces futures ne pourront pas être contenues par les seuls moyens de la Bundeswehr », a poursuivi Scholz dans sa déclaration gouvernementale de l’époque.

Au cours des six semaines qui se sont écoulées depuis, beaucoup de choses se sont passées. Les images en provenance d’Ukraine sont devenues de plus en plus violentes, brutales et désespérées. Les appels à soutenir l’armée ukrainienne se sont intensifiés. Mais à Berlin, la coalition gouvernementale a, phrase après phrase, point par point, revu à la baisse l’annonce faite par le chancelier fédéral. Il n’est plus question d’augmenter le budget de la défense à 2 % du produit intérieur brut (PIB) pour financer le fonctionnement courant de l’armée. Dans les projets de budget pour 2022 et les années suivantes, qui ont été débattus le mois dernier au Bundestag, on ne trouve aucune trace d’une augmentation du budget à « plus de 2 % ». Si cet objectif avait été pris au sérieux, le budget aurait dû passer à plus de 72 milliards d’euros, mais il reste plafonné à un peu plus de 50 milliards d’euros. Ce montant était déjà prévu avant la guerre en Ukraine et correspond à environ 1,4 % du PIB allemand. Ce plafond devrait être maintenu au cours des années suivantes.

Les experts de la coalition gouvernementale berlinoise tentent d’apporter des explications. Dans son discours, Scholz n’aurait pas annoncé la création d’un fonds spécial en plus de l’augmentation du budget de la défense, mais ce fonds spécial signifierait une augmentation du budget de quelque 50 milliards à plus de 70 milliards d’euros – soit plus de 2 % du PIB. C’est le résultat auquel on parvient en répartissant les 100 milliards d’euros du fonds spécial sur les budgets courants de quatre à cinq ans. Cette explication se trouve un peu cachée et entre les lignes dans le discours prononcé à l’époque par Scholz. Lorsque les médias ont relayé la formule « fonds spécial plus 2 % », le gouvernement n’a pas rectifié cette information dans les jours qui ont suivi.

Or, la Bundeswehr a besoin des deux. D’une part, le fonds spécial pour financer les investissements manqués au cours des dernières décennies en matériel et en équipement. Depuis la réunification de 1989, le déficit s’élève à environ mille milliards d’euros – soit dix fois le montant du fonds spécial. Le ministère de la Défense souhaite investir dans de nouveaux avions de combat et dans la défense antimissile, et participer à des projets d’armement européens, tels que le Future Combat Air System (FCAS). De plus, l’armée allemande a besoin que le budget courant soit porté à 2 % du PIB. En effet, le sous-financement qui perdure depuis des années est l’une des principales raisons pour lesquelles la Bundeswehr se trouve dans l’état que Olaf Scholz a dénoncé en février lors de la Conférence de Munich sur la sécurité : « Nous avons besoin d’avions qui volent, de navires qui prennent la mer et de soldats qui soient équipés de manière optimale pour leurs missions. » Aujourd’hui, les unités envoyées en mission doivent emprunter l’équipement, les véhicules, les armes et les munitions nécessaires à d’autres unités qui restent au pays et se retrouvent alors elles-mêmes à court de ressources. Cela explique également la réserve stoïque de l’Allemagne face aux demandes insistantes de l’Ukraine concernant la livraison d’armes lourdes : la Bundeswehr ne peut tout simplement pas répondre à ce souhait. Remédier à ces lacunes en matière d’équipement ne constitue pas une remilitarisation de l’Allemagne, mais simplement une condition nécessaire et un préalable au bon fonctionnement d’une armée.

La hausse des dépenses liées aux carburants ou au personnel pèse également sur le budget de la défense. À elles seules, ces deux augmentations de coûts devraient représenter entre 8 et 10 % du budget courant – ou, le budget n’étant pas revu à la hausse, environ 40 % du fonds spécial, sur une période de quatre à cinq ans. On ignore également ce qu’il adviendra après le mandat de la coalition actuelle, en 2025, lorsque le fonds spécial sera épuisé mais que le budget de la défense restera plafonné. Et dès aujourd’hui, ce fonds spécial suscite des convoitises, bien qu’il n’ait même pas encore été créé par le Bundestag. Il serait destiné à la sécurité au sens large, dit-on, y compris à la protection civile, elle aussi négligée depuis trente ans, et à la protection des réseaux de données civils contre les cyberattaques. Et enfin, pour la politique culturelle également, a réclamé la ministre d’État chargée de la Culture, Claudia Roth, car il s’agit là aussi de politique de sécurité. Tout comme la diplomatie. Olaf Scholz y a fait référence dans son discours sur la défense fin février : « Même dans cette situation extrême, la diplomatie a pour mission de maintenir ouverts les canaux de communication. Je considère que toute autre attitude serait irresponsable. » L’invasion de l’Ukraine par la Russie marque un tournant pour la politique étrangère allemande. Il s’agit désormais de « faire preuve d’autant de diplomatie que possible, sans être naïf : cette exigence reste d’actualité. Ne pas être naïf signifie toutefois aussi ne pas parler pour le simple plaisir de parler. »