Le 14 mars 2022, 18 jours après l’invasion russe de l’Ukraine, la corporation de fonctionnaires CGFP a publié un communiqué, à la veille de la « réunion tripartite convoquée par le gouvernement sur l’évolution des prix dans le secteur de l’énergie ». Celui-ci contenait une phrase qui mérite une analyse approfondie : « Il est inacceptable que les ménages privés doivent supporter les coûts d’une guerre et d’une pandémie dont ils ne sont pas responsables. » La corporation des classes moyennes luxembourgeoises, rémunérées par l’État ou par des organismes parapublics, exprimait ainsi sa vive inquiétude quant au maintien du niveau de vie relativement élevé de sa clientèle, composée des salariés bénéficiant des meilleures protections sociales et du droit du travail au Luxembourg. En effet, à l’explosion des prix de l’immobilier et aux pénuries d’approvisionnement pendant la pandémie s’ajoute désormais une hausse sensible des prix des denrées alimentaires et de l’énergie.
Mais ce qui a surtout inquiété la CGFP, c’est la déclaration du Premier ministre Bettel, qui semblait pourtant tout à fait raisonnable, selon laquelle la paix et la défense de nos valeurs avaient un prix que nous devions tous être prêts à payer. C’est précisément ce genre de sacrifice collectif que la CGFP voulait éviter. Ce faisant, la corporation des fonctionnaires s’est bercée de l’illusion que les habitants du Luxembourg, et en particulier les Luxembourgeois, pourraient traverser sans encombre et sans incidence financière la grande crise géopolitique et économique qui se profile actuellement, sous l’égide de l’État, véritable « Vierge à l’Enfant » laïque. Finalement, la CGFP, tout comme le LCGB et les organisations patronales, a accepté un accord comprenant trois séries de mesures : pour les entreprises, pour le pouvoir d’achat, ainsi que des mesures en matière de politique du logement.
L’OGBL a en revanche refusé de signer l’accord. En effet, celui-ci prévoyait qu’après l’indexation d’avril 2022, l’indexation déjà prévue pour août 2022, liée à un taux d’inflation supplémentaire de 2,5 %, soit reportée à avril 2023. Toute adaptation supplémentaire éventuellement due pour 2023 serait suspendue jusqu’en 2024, mais atténuée par de nouvelles mesures de compensation. Pour la présidente de l’OGBL, Nora Back, cet accord n’est « rien d’autre qu’une manipulation de l’indice ». Mais au lieu de s’engager avant tout en faveur des petits et moyens salariés, qui constituent la majeure partie de ses adhérents, elle s’est mise elle-même sur la touche, à force de maladresses malheureuses, en endossant le rôle d’une défenseuse acharnée de l’indexation intégrale, y compris pour les salaires annuels élevés.
À cet égard, l’OGBL partageait avec la CGFP l’illusion selon laquelle tous les salariés pourraient traverser la crise et la guerre sans encombre. Ainsi, Nora Back déclarait dans le journal *Land* : « En tout état de cause, nous ne tolérerons aucune remise en cause profonde de notre système d’indexation, même sous prétexte qu’une guerre fait rage en Europe. » Ce n’est qu’après coup que l’OGBL a évoqué d’autres pistes de solution, socialement plus justes et plus avantageuses pour ses membres, telles que l’ajustement du barème fiscal à l’inflation et l’aplanissement de la « bosse de la classe moyenne », ainsi que l’imposition de certaines entreprises et des revenus élevés. Il n’a pas non plus réclamé des mesures particulièrement conformes aux normes de l’UE ou respectueuses du climat, telles que la réduction de la TVA et des accises. Mais c’est surtout face aux modifications de l’impôt sur le revenu que non seulement le DP, mais aussi d’autres, ont voulu se protéger comme le diable devant l’eau bénite. Bettel a pleinement tiré parti du fait que ni le LSAP ni Déi Gréng ne peuvent sortir de l’ombre de son DP, et a ainsi imposé son blocage et ses idées. L’époque du « bâtisseur de ponts » est révolue. À moyen terme, le front social au Luxembourg est tout sauf apaisé, même si Bettel a eu, pour finir, le culot de déclarer, en faisant mine de prendre du recul, que personne ne perdrait quoi que ce soit à la suite de cet accord.
Pourtant, le pays n’en est qu’au début d’une période géopolitiquement périlleuse, durant laquelle la défense de la démocratie, de l’État de droit et des droits fondamentaux, mais aussi la lutte contre la crise climatique, exigeront des sociétés des États membres de l’UE et de l’OTAN un prix élevé et imprévisible, qui pourrait ne pas être uniquement matériel. Sur le plan politique, cette période ne pourra être surmontée que si ce fardeau est réparti de manière équitable au sein de la société. Dans un tel moment de crise, le rôle unificateur, souverain et redistributif de l’État passe au premier plan. Il n’est donc nullement absurde d’évoquer une réforme fiscale à la hauteur de ce moment historique.
Au lieu de jouer cartes sur table et de reconnaître qu’en période de crise existentielle, rien ni personne – pas même les particuliers fortunés, ni les autres revenus élevés exonérés d’impôt – ne peut être exempté d’une hausse d’impôt, le gouvernement a misé sur le statu quo. C’est à la fois cynique et dangereux, car si la crise devait avoir un coût humain, ce sont les personnes à faibles et moyens revenus qui, comme dans tout conflit, se retrouveront en première ligne. Mais comme la crise actuelle n’est manifestement pas encore considérée comme existentielle par toutes les parties prenantes – même pour l’OGBL, fondamentalement pacifiste, cette guerre répugnante n’est dans un premier temps qu’un prétexte pour démanteler la protection sociale –, le gouvernement et les partenaires sociaux ont préféré se laisser aller, avec insouciance et légèreté, vers les vacances d’été déjà prévues.
Les traces de la guerre
Pourtant, la guerre en Ukraine, qui est déjà devenue, à ce stade, une guerre européenne, a depuis longtemps laissé des traces profondes dans la société, la politique et l’économie luxembourgeoises. Des milliers de réfugiés sont arrivés au Luxembourg, où des centaines de professionnels et de bénévoles leur viennent en aide. Des manifestations de solidarité ont eu lieu. Le drapeau ukrainien flotte devant de nombreux bâtiments publics. Le ministre de la Défense, François Bausch (Déi Gréng), a rapidement fait livrer en Ukraine des armes et du matériel de guerre provenant des stocks de l’armée luxembourgeoise. Le Luxembourg s’est à maintes reprises rallié aux sanctions économiques européennes et internationales, et les a mises en œuvre après un long délai, sous la houlette de la nouvelle ministre des Finances Yuriko Backes (DP), qui venait tout juste de prêter serment. Les yachts des oligarques russes visés par les sanctions ne sont plus autorisés à battre pavillon luxembourgeois. Des avions et des hélicoptères sont cloués au sol, leur licence luxembourgeoise leur ayant été retirée. Plusieurs milliards d’euros appartenant à des oligarques ont été gelés. Le secteur des technologies de l’information s’est préparé à faire face aux cyberattaques. Le ministre de l’Économie, Franz Fayot (LSAP), a par ailleurs engagé une réflexion plus approfondie sur les critères que le Luxembourg devrait prendre en compte à l’avenir dans le choix de ses principaux partenaires commerciaux. Sous la pression de l’opinion publique et du LSAP, au nom duquel ils exerçaient leurs fonctions ministérielles, les anciens ministres de l’Économie Jeannot Krecké et Étienne Schneider ont dû démissionner de leurs postes au sein des conseils d’administration d’entreprises russes, même s’ils n’ont pas encore réussi à se distancier de manière crédible de la guerre d’agression menée par Poutine. Les sondages montrent qu’une grande partie de la population souffre psychologiquement de cette guerre.
La guerre a également laissé des traces dans le domaine culturel. Les films russes ont été retirés du LuxFilmFest, ce qui a suscité une vive polémique. Tout aussi controversés ont été le retrait, par des citoyens courageux, du voile ridiculement bourgeois qui recouvrait le buste de Youri Gagarine dans le parc thermal de Mondorf, l’annulation par Esch de l’érection d’un monument en hommage aux prisonniers de guerre soviétiques morts au Luxembourg pendant la Seconde Guerre mondiale (c’est-à-dire aussi bien des Russes que des Ukrainiens), ou encore les appels hystériques au boycott général des acteurs de la culture russe. Mais malgré les nombreuses critiques à l’égard de la Russie, la russophobie n’a pas pris le dessus, sans doute aussi parce que plusieurs personnalités de la diaspora russe au Luxembourg se sont ouvertement prononcées contre la guerre ou ont pris, de manière plus discrète, le parti des Ukrainiens.
faux pas
Les interventions de Bettel et d’Asselborn sur la scène diplomatique internationale ont suscité une gêne générale. Il y a d’abord eu les discours creux, truffés de vœux pieux et dépourvus d’objectif, prononcés par le Premier ministre Bettel les 14 et 19 mars, d’abord avec Poutine, puis, à la demande de ce dernier, avec Zelensky. Bettel les a fièrement relayées sur les réseaux sociaux, avec une certaine vanité, au lieu de prendre conscience qu’il ne pouvait être, au mieux, qu’un poids plume politique (et, au pire, un pion manipulé) dans le champ de forces de la guerre en Ukraine. La situation semblait d’autant plus surréaliste qu’une semaine et demie auparavant, Jean Asselborn, qui est tout de même le ministre des Affaires étrangères le plus ancien de l’UE, s’était ridiculisé sur la scène internationale. Dans une interview à la radio, il avait souhaité l’élimination physique de Poutine comme moyen de sortir de la crise. Face à la vague de critiques qui s’est abattue de toutes parts, Asselborn s’est excusé en prétextant que ses émotions avaient pris le dessus. Poutine s’est ainsi retrouvé en position de force quelques jours plus tard lorsqu’il s’est entretenu avec le chef du gouvernement luxembourgeois, car Bettel était en dette envers lui à cause de la gaffe d’Asselborn. Poutine a pu, sans risque, jouer au chat et à la souris avec Katz, « le chouchou de tout le monde », et l’utiliser comme messager, ce que ce dernier a fait de bon gré. Non seulement ces incidents ont fait que la politique étrangère du Luxembourg est « devenue de plus en plus une farce », comme l’a constaté Christoph Bumb dans une analyse très remarquée publiée sur Reporter.lu, mais ils ont également mis en évidence à quel point les compétences souveraines du Luxembourg sont entre des mains fragiles.
Bien que Bettel se soit montré très loquace avec Poutine, il ne s’est toujours pas exprimé en détail devant ses concitoyens sur les enjeux de la guerre en Ukraine pour le Luxembourg, ni sur la politique qu’il doit ou souhaite mener à cet égard. Le ministre des Affaires étrangères se montre en revanche moins taciturne, mais il n’a surtout cessé de souligner à quel point le cours de l’histoire l’avait pris au dépourvu, pour ensuite déplorer l’impuissance de la diplomatie ainsi que les dangers et les violences naissants que la guerre entraînerait. Pour le reste, il n’a rien su ajouter de plus que ce qui est déjà largement connu grâce aux médias. En tant que représentant d’une petite nation dont la majorité des citoyens se considèrent comme innocents face au cours de l’histoire et trop indulgents, Asselborn a certes fait expulser un diplomate russe, mais il a exprimé dans le même temps l’espoir que les Russes s’abstiendraient de prendre une mesure de rétorsion similaire. L’ambassade du Luxembourg à Moscou ne compte en effet que trois diplomates et ne pourrait sinon plus fonctionner correctement. Depuis le début de la crise, le ministre des Affaires étrangères se présente comme un spectateur et un commentateur, mais pas comme le représentant mandaté des pouvoirs souverains d’un petit État riche disposant d’un fort potentiel d’influence.
Même dans ses fonctions de ministre de l’Immigration, chargé donc des problèmes concrets liés à l’accueil initial des réfugiés de guerre, Asselborn a semblé à plusieurs reprises dépassé par les événements. Le doyen des ministres des Affaires étrangères, qui ne se prive jamais de passer en revue l’actualité mondiale, s’est posé maladroitement, tel un albatros, sur le pont de la réalité. Il a commenté ainsi le nombre, qui n’est pas vraiment astronomique, de 18 centres d’accueil pour réfugiés au Grand-Duché : « Mir sinn zimmlech domadder geplot ». Ce n’était donc pas « avec eux », mais « avec ça » : c’est ce qui lui a échappé lors d’une interview au sujet des 5 000 Ukrainiens que l’on estimait présents au Luxembourg à la mi-avril, comme s’il n’était pas le ministre, mais un maire stressé, et l’État luxembourgeois une commune.
stratège
Le ministre de la Défense Bausch, en revanche, a fait preuve de plus de professionnalisme. Avant même la guerre, il avait mis en place une politique visant à renforcer les effectifs et à acquérir du nouveau matériel pour la petite armée luxembourgeoise. Fin mars, lors d’une conférence de presse, il a fait remarquer de manière objective qu’il était impossible pour le Luxembourg d’investir 2 % de son PIB dans la défense, comme l’exige l’OTAN, car les conditions nécessaires à l’absorption d’un budget annuel de près de 1,7 milliard d’euros par l’armée n’étaient pas réunies. Il a retracé comment le budget de l’armée et de la défense avait presque doublé en dix ans, et a présenté la participation du Luxembourg aux missions de l’ONU, de l’UE et de l’OTAN dans les trois pays baltes et en Afrique. Ce faisant, l’armée luxembourgeoise s’est tellement diversifiée en termes de missions qu’il devient de plus en plus difficile de garantir une qualité constante dans tous les domaines d’activité.
Si le Luxembourg consacrait réellement 2 % de son PIB à la défense, a déclaré M. Bausch, il pourrait financer tous les trois ans le programme d’acquisition des F-35 de l’armée de l’air belge. Il ne cherchait en aucun cas à pousser le raisonnement jusqu’à l’absurde. Il a plutôt soulevé une difficulté à laquelle sont également confrontées toutes les armées des pays voisins, à savoir celle de dépenser leur budget, de recruter suffisamment de personnel qualifié et de se procurer le matériel adéquat afin de pouvoir l’utiliser de manière coordonnée et interopérable au sein de l’OTAN. Si le Luxembourg devait par exemple participer au programme aérien belge, comme il l’a fait avec l’A400M, il devrait également fournir les ressources humaines nécessaires. Mais cela nécessiterait, au-delà de la question de savoir où trouver des centaines de pilotes, de mécaniciens et de logisticiens, une administration capable d’organiser tout cela. À titre de comparaison : la France a recruté 10 000 spécialistes pour gérer un budget de 41 milliards d’euros, l’Allemagne 9 500 pour un budget de 51 milliards. Si l’on transpose ces chiffres au Luxembourg, cela représenterait entre 320 et 420 experts de toutes les branches des forces armées, économistes, planificateurs, techniciens, juristes et experts en appels d’offres, pour pouvoir gérer un budget de défense de 1,7 milliard. Cela représenterait près de la moitié des militaires en service. Or, le Luxembourg ne dispose actuellement que d’une vingtaine de spécialistes de ce type.
Contrairement à Bettel et à Asselborn, Bausch a pris au sérieux les questions relatives à l’armée soulevées par le débat public sur la défense en Europe et dans le pays. Il a fourni des informations aussi objectives que possible, sans mettre en avant ses sentiments personnels ni son état d’esprit. Cela n’a toutefois pas changé directement la situation concrète et fragile de la petite armée luxembourgeoise. En effet, celle-ci ne se contente pas d’assumer des missions militaires très variées, mais prend également en charge, de plus en plus, des missions civiles, comme dans le cadre de la pandémie de Covid, de la peste porcine, lors de catastrophes naturelles ou, récemment, lors de la mise en place et du démantèlement de structures d’accueil provisoires pour les réfugiés de guerre. Ces interventions, généralement appréciées, ne font toutefois pas directement partie des missions principales de l’armée, de sorte qu’elles ne peuvent plus être menées aussi efficacement en raison du manque de temps consacré aux exercices. Mais en abordant sérieusement la fonction souveraine de la défense dans le nouveau contexte géopolitique, Bausch modifie le climat dans lequel est traitée politiquement la problématique de l’armée, souvent reléguée au second plan et considérée comme un mal nécessaire. Il en parle dans un langage qui prend le citoyen au sérieux et qui a au moins le potentiel d’être lui aussi abordé sérieusement par ce dernier. En effet, la question de la défense se pose désormais sous un jour nouveau, dans un contexte historique difficile à l’échelle continentale, dont le Luxembourg ne peut plus se libérer à coups de chèque.
Confusions
Plus de deux mois après le début de la guerre en Ukraine et la première stupéfaction face à la brutalité de l’attaque russe, et malgré l’indignation suscitée par les crimes commis par l’armée de Poutine contre la population civile, les manifestations de soutien à Kiev se sont essoufflées. L’aide aux réfugiés est devenue un casse-tête quotidien pour d’innombrables salariés et bénévoles. Après Pâques, les premiers enfants et adolescents ukrainiens ont fait leur rentrée scolaire. L’inflation continue de faire des ravages et inquiète les entrepreneurs locaux. Depuis début avril, le chef du gouvernement n’a plus rien dit sur l’Ukraine sur les réseaux sociaux, comme s’il avait tenu compte de la mise en garde de Bausch sur Reporter.lu, selon laquelle « la tendance à l’autopromotion sur les réseaux sociaux n’améliore pas forcément la situation ». Le gouvernement reste tout aussi discret que son Premier ministre. L’OGBL a montré, une fois de plus, ce lundi de Pâques, en participant à une manifestation pour la paix où se côtoyaient le KPL, des pro-Palestiniens opportunistes du CPJPO, des charlatans et des partisans de la sortie de l’OTAN, montré qu’il n’avait pas compris, comme lors de la pandémie, les signes des temps. Il a dénoncé une « hystérie de guerre », entendant par là, de manière polémique, aussi bien la peur de la guerre que les réflexions de nombreux citoyens sur la meilleure façon de soutenir l’Ukraine attaquée et de défendre avec détermination leurs propres valeurs.
D’un autre côté, certains journalistes influents relaient quotidiennement, presque sans filtre, les revendications compréhensibles de Kiev, de la Pologne ou des États baltes en faveur d’un embargo gazier ou de livraisons d’armes lourdes, sans examiner les conséquences que ces revendications pourraient avoir pour les populations du Luxembourg, de ses pays voisins et de l’ensemble de l’UE, qui ne sont préparées ni à des arrêts de production ni à une guerre. Ils reprochent à certains gouvernements européens, notamment au gouvernement allemand, leur indécision, voire leur lâcheté. Or, ces gouvernements cherchent par tous les moyens à fournir des armes lourdes à l’Ukraine sans que leur propre population ou leur pays n’en subisse de dommages disproportionnés.
On considère désormais systématiquement que l’Ostpolitik a échoué. Le fait que le changement par le commerce et le rapprochement ne fonctionne plus aujourd’hui ne saurait toutefois effacer l’expérience historique de plus de 70 ans de paix en Europe occidentale, que la diplomatie allemande, mais aussi les autres diplomaties d’Europe occidentale, ont obtenue au prix de négociations et de flux financiers vers les caisses de l’État russe, oui, « acheté », comme si cela avait quelque chose de déshonorant dans les relations internationales entre États. Et cela, parallèlement à une tolérance tacite, rarement interrompue, de la part des gouvernements et des populations occidentales face aux aspects sombres du régime autoritaire soviétique, avec tout ce que cela impliquait. Après tout, l’effondrement de l’Union soviétique a été suivi de l’émergence de nouvelles démocraties et de l’élargissement de l’UE, en guise de récompense.
Il y a ensuite les appels en faveur d’une adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE. On ignore ainsi que le discours sur le tribut sanglant que les Ukrainiens paient pour leur liberté pourrait prendre le pas sur la primauté du droit, qui distingue justement l’UE, en tant qu’union d’États, de toutes les autres. On évite également d’évoquer ce à quoi ressemblerait l’UE de l’intérieur si, outre certains partenaires d’Europe centrale dont le respect de l’État de droit est déjà douteux, des Ukrainiens victorieux sur le plan militaire, héroïsés et élevés au rang de figures salvatrices, y entraient précipitamment, avant même que l’État de droit, la démocratie et une économie de marché libre et régie par le droit de l’UE ne fonctionnaient pas encore véritablement chez eux, ils pouvaient sans complexe mettre en œuvre leurs méthodes de politique intérieure, jusqu’ici brutales, au sein des institutions de l’Union.
Des normes ébranlées
La guerre d’agression menée par Poutine, avec les crimes contre la population civile ukrainienne froidement calculés et perpétrés par la Russie, ainsi que le réflexe de solidarité légitime qu’elle a suscité, ont entraîné chez nous, d’une manière perverse, une suspension temporaire et partielle de nos propres normes « européennes ». C’est ce que montrent les réactions à un tweet du Premier ministre Bettel daté du 3 avril. Dans ce tweet, il exprime son horreur face aux meurtres de civils innocents à Boutcha et ailleurs en Ukraine « pendant l’occupation russe ». Il appelle ensuite, en toute logique au regard des tribunaux internationaux qui se sont penchés sur ce type de crimes depuis Nuremberg, à la mise en place d’une enquête indépendante sur toutes les atrocités commises contre des civils en Ukraine, afin que les responsables puissent être traduits en justice. Le fait de recueillir des preuves solides selon une méthodologie éprouvée, afin de garantir une procédure conforme à l’État de droit, a été jugé par certains comme une « réaction insuffisante » : on connaîtrait déjà les responsables, Bettel se faciliterait la tâche, ce serait un hypocrite, l’invasion russe suffirait comme preuve. On a même reproché au Premier ministre de protéger les meurtriers.
La pandémie a fortement ébranlé les normes de la vie en société. Avec la guerre en Ukraine, le langage commun et le respect de règles communes dans les relations entre les États et les grandes puissances ont pratiquement disparu. Au Luxembourg également, ces normes ont été mises à rude épreuve dans les relations civiles entre les partenaires sociaux ou entre l’État et les citoyens. L’état d’esprit des gens est instable. Tantôt ils refoulent la guerre, tantôt ils sont pris par vagues de crainte d’y être personnellement entraînés. Ils ressentent la précarité de leur situation, pris entre le spectacle médiatique autour de jeux de guerre lointains et le flot pyroclastique qui pourrait rapidement se rapprocher d’eux. La glorification de la guerre est certes restée marginale. Mais l’appel à l’envoi d’armes à l’Ukraine est fort. La plupart des gens pensent que l’aspect militaire est l’affaire des autres, des Ukrainiens et de l’OTAN, comme si l’OTAN n’était pas, en fin de compte, eux-mêmes. Avant la guerre, l’Ukraine n’était pas une démocratie au sens occidental du terme, et encore moins un État de droit. Elle ne l’est toujours pas. L’idéalisation de l’Ukraine est toutefois déjà si avancée qu’il est considéré comme inconvenant d’énoncer ces évidences. Ce qui est nouveau, c’est que la guerre et le soutien nécessaire à l’Ukraine face à l’agression russe ont contraint tous les gouvernements de l’UE à se poser enfin à nouveau la question stratégique de la défense de l’Europe. Des réponses cohérentes à ces questions ne laisseront aucune place aux demi-vérités ni au déni des faits dérangeants.
D’autant plus qu’il semble bien que l’Europe soit sur le point de se restructurer après la guerre en Ukraine, comme l’a laissé entendre Emmanuel Macron, entre autres. C’est pourquoi il serait important que le Luxembourg s’organise dès à présent de manière plus équitable sur le plan social. Il devrait, fort de toute sa richesse et de ses relations internationales très diversifiées, en tirant pleinement parti des pouvoirs souverains dont dispose ce petit État – et non pas en se contentant d’un rôle de spectateur passif –, s’intégrer dans le tissu d’une Europe souveraine, plus autonome sur les plans économique et stratégique, et plus fédérale, qui devrait voir le jour après cette guerre. Mais si le Luxembourg se comporte comme un petit État en restant en retrait, en déléguant, se contentant d’agiter son chéquier tout en proclamant son innocence innée, au lieu de justifier concrètement, en tant que petit État et métropole régionale, sa viabilité souveraine face à la crise géopolitique qui s’annonce, les cartes pourraient être redistribuées et sa souveraineté redéfinie. Car souveraineté et innocence s’excluent mutuellement.