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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

Une fin de match décevante

Allemagne

Article paru dans Édition septembre 2022
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« J’avais l’impression qu’on rechargeait un fusil pointé sur moi. » Patricia Schlesinger, ancienne directrice générale de la chaîne publique régionale Radio Berlin Brandenburg (RBB), ne lésine pas sur les comparaisons frappantes lorsqu’il s’agit d’expliquer les circonstances qui ont conduit, début août, à sa démission de la tête de la chaîne. Pour justifier ses actes et ses décisions, elle s’est exprimée la semaine dernière dans une longue interview accordée à l’hebdomadaire *Die Zeit*. Elle s’y est dite incomprise, mal interprétée, prise au dépourvu et finalement mise à l’écart. Elle a ainsi suivi un schéma de justification bien connu. Lorsque des membres de l’élite sont chassés de leurs fonctions et de leurs honneurs, le même rituel se répète immanquablement : ils se font discrets pendant un court laps de temps, puis, à travers une interview exclusive, s’attachent à soigner leur image, à sauver ce qui peut encore l’être, à afficher un léger soupçon de remords, avant de riposter avec vigueur et de mettre en avant leur ego blessé – pour finalement reprendre le contrôle de l’interprétation de leurs propres actes et agissements. Le tout accompagné du désir le plus ardent de pouvoir tourner la page. C’est notamment ce qu’a fait Julian Reichelt, ancien président de la rédaction en chef du quotidien *Bild*. Et tout comme Reichelt, Schlesinger n’a fait qu’une seule chose : elle est passée à côté du sujet.

Car les justifications ne manquent pas actuellement. L’affaire Schlesinger – concernant des invitations à des soirées privées facturées par la RBB, une voiture de fonction coûteuse équipée de sièges de massage, ainsi que l’accusation d’avoir obtenu des avantages pour son mari – a entre-temps déclenché un effet domino. La directrice technique de la Bayerischer Rundfunk (BR) s’est retrouvée dans la ligne de mire des critiques en raison d’un règlement concernant les voitures de fonction. De même, la Norddeutscher Rundfunk (NDR) est visée, car une responsable de rédaction aurait empêché la publication d’articles critiques pour des motifs personnels, tandis qu’une autre responsable de rédaction aurait mis en avant, au sein de sa propre rédaction, des sujets proposés par l’agence de relations publiques de sa fille. Il est question de faveurs et d’omissions de couverture médiatique au profit de décideurs politiques, de conjoints et d’autres élites. Le centre régional de la NDR situé dans le Schleswig-Holstein, gouverné par la CDU, est régulièrement dans le collimateur. Mais contrairement au cas de la RBB, il ne s’agit pas ici d’une perte de contrôle ni d’un gaspillage, mais bien du cœur même de la radiodiffusion publique : l’indépendance et la crédibilité.

La NDR est tout de même la deuxième plus grande chaîne de l’Association des chaînes de télévision publiques de la République fédérale d’Allemagne (ARD). Joachim Knuth, directeur général de la chaîne, a entre-temps reconnu qu’« au siège régional de Kiel, il ne s’agit pas seulement de faire de la sensibilisation, mais aussi de changer les choses ». Il s’agit désormais d’instaurer un « climat de courage ». Ce faisant, il a donné l’impression de ne pas être au courant, alors que le service juridique et le comité de rédaction de sa chaîne traitent précisément de ces questions depuis des années.

Toutes ces affaires et tous ces scandales, mais aussi les tentatives d’apaisement, les faux-fuyants et les dénégations des responsables jusqu’à preuve du contraire, une éthique de leur propre invention et l’arrogance du pouvoir, incarnée et justifiée par les dirigeants et les cadres, détruisent désormais de l’intérieur l’idée d’une radiodiffusion publique en tant qu’affaire d’intérêt général, en tant que joyau de la société. C’est par exemple la mission d’un directeur régional de la radiodiffusion de veiller à ce que les rédactrices et rédacteurs puissent travailler, mener leurs recherches et rendre compte de manière indépendante et sans subir d’influence. Pour cela, il perçoit, à Kiel par exemple, un salaire mensuel d’environ 22 000 euros. Ce salaire est financé par 1 200 contribuables. Ce montant n’inclut pas les provisions pour sa retraite ni les autres frais liés à son poste, comme une voiture de fonction. Si un foyer refuse de payer la redevance audiovisuelle, celle-ci est saisie. Sans aucune exception.

Si l’on examine la structure de l’audiovisuel public en Allemagne après toutes ces irrégularités, on en arrive à la conclusion qu’il serait préférable pour toutes les parties concernées – mais surtout pour les contribuables – de démanteler complètement l’audiovisuel public sous sa forme actuelle et de le reconstruire à fond. En effet, tous ces scandales ne sont qu’un symptôme, et non la maladie dont souffrent l’ARD, la ZDF et Deutschlandradio – les trois piliers de l’audiovisuel public en Allemagne. Qu’il s’agisse de l’ancienne directrice générale de la RBB ou du directeur régional de la NDR, le problème ne relève pas d’une seule personne ou d’une équipe de direction, mais est de nature globale et peut se résumer en trois points : trop grand, trop cher, trop dépendant. Cette triple problématique ne sera pas résolue, même lorsque les scandales actuels auront été élucidés et réglés. Il est plutôt à craindre que l’on se contente désormais de faire un ou deux exemples, sans pour autant procéder à un examen en profondeur de la situation.

Les chaînes de télévision publiques devraient se soumettre à une cure de cheval. Celle-ci devrait commencer par une remise en question du système lui-même et par une réduction significative de sa taille. Cela va bien au-delà de la simple fusion des deux plus petites chaînes régionales, la Saarländischer Rundfunk (SR) et Radio Bremen (RB), avec d’autres chaînes. Mais ce ne sont pas les chaînes qui en sont responsables, mais les responsables politiques, qui doivent également définir plus précisément ce que recouvre le service public et où s’arrêtent ses limites. De même, les responsables politiques doivent repenser leur propre rôle et se demander si les organes de contrôle des différentes chaînes doivent être composés en premier lieu de délégués des gouvernements et des parlements régionaux respectifs. Il faut instaurer et garantir une plus grande indépendance. Il est compréhensible que les responsables des chaînes de télévision se mettent au service des partis au pouvoir, car ce sont eux, en fin de compte, qui décident du financement et du cadre juridique de ces organismes. Les chaînes de service public doivent également prendre à nouveau conscience qu’elles ont une mission d’information et non une mission de divertissement, ni même d’éducation. Alors que le paysage médiatique a évolué à un rythme effréné sous l’effet du progrès technologique, les chaînes publiques continuent de défendre leurs prérogatives depuis longtemps dépassées. Sans perspective d’une issue heureuse pour les téléspectateurs.