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Feuilleton 8 min de lecture

Des mondes décalés

Le fait que des bâtiments tels que le moulin à vent du CHL soient actuellement démontés pierre par pierre pour être reconstruits ailleurs est un événement rare au Luxembourg

Article paru dans Édition mai 2026
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À droite du comptoir du bar « Namur », une ancienne lithographie de Michel Engels, intitulée « La place Wilhelms à Luxembourg en 1867 », orne le mur dans son cadre. Il s’agit d’un détail tiré du panorama d’Engels, large d’environ deux mètres, représentant la ville et l’ancienne forteresse fédérale, dessiné vers 1890 depuis la tour de la cathédrale. Il offre une vue panoramique s’étendant au-delà du centre historique de Luxembourg jusqu’à la campagne à l’horizon.

Au premier plan, cette vue montre la place Guillaume, très animée, alors encore bordée de rangées d’arbres, entourée de maisons bourgeoises et de bâtiments publics serrés les uns contre les autres. Derrière la ville, au-delà de l’actuel boulevard Royal, s’étend une ceinture verte de grands arbres ; derrière laquelle s’étendent des champs, des collines vallonnées et la forêt. En haut à gauche, sur une colline lointaine qu’Engels mentionne dans la légende comme menant à Arlon, apparaît un petit moulin à vent dont les ailes fines se détachent à peine sur le ciel clair. Il s’agit du moulin à vent de Val-Fleuri, qui vient d’être démantelé ces derniers jours et qui constituait pour beaucoup de ceux qui se rendaient à l’hôpital – surtout les enfants – un repère, une image aperçue en passant, presque un signe de bienvenue silencieux. Il devrait être reconstruit en 2029, au croisement avec la route d’Arlon.

Malgré tout ce battage, il semble qu’il n’ait jamais vraiment fonctionné, ou tout au plus pendant quelques années seulement. Peu après sa construction, il était déjà mis en vente – servant davantage de décor que de moulin. Et pourtant, il avait une certaine importance, non pas sur le plan technique, mais sur le plan atmosphérique, et ce, apparemment, déjà pour ses contemporains. « Les moulins à vent sont rares au Luxembourg », peut-on lire en 1865 dans un article consacré à la tour construite « récemment » non loin de l’endroit « où la route de Merl croise la route d’Arlon » et « où se dressait autrefois une potence ».

La région a longtemps eu mauvaise réputation – et pas seulement à cause des nombreux condamnés qui y ont trouvé la mort. Située au milieu des champs, loin de la capitale, mais constituant néanmoins un lieu de passage, elle offrait apparemment des conditions propices aux attaques.

À peine deux ans plus tard, en 1867, l’année de la crise de Luxembourg, un huissier de justice met aux enchères le « moulin à vent hollandais (…) de construction très récente, dont l’engrenage est en fer et l’enceinte en maçonnerie massive (sic !) ». Dès 1872, il est à nouveau mis en vente – cette fois-ci avec « une machine à vapeur de 8 chevaux-vapeur ». Cela montre qu’avec la révolution industrielle, les moulins à vent devenaient de plus en plus superflus. À un moment donné, il ne restait plus qu’une structure vide et sans ailes.

Mais dès 1890, Michel Engels (1851-1901), qui avait encore été témoin du retrait de la garnison prussienne et de la démolition de la forteresse, se livrait à une idéalisation nostalgique de ces images. « L’œuvre de M. Engels, unique en son genre, nous fait revivre de la manière la plus charmante qui soit l’ancienne forteresse fédérale et la ville telle qu’elle était à l’époque. Côté nord et ouest, on aperçoit l’ancienne route reliant Luxembourg à Arlon, avec le premier moulin à vent de l’époque, qui a depuis disparu », rapporte l’Obermoselzeitung à cette époque.

Rares sont les types de bâtiments qui incarnent aussi bien le cycle des choses. Ce n’est sans doute pas un hasard si elle a été érigée sur l’emplacement d’une ancienne potence. Dans le christianisme, le moulin des sacrements devient même un symbole de purification et de transformation, le grain de blé étant interprété comme la parole des anciens prophètes. Ne serait-ce que du point de vue de l’air du temps, une démolition définitive n’aurait pu se justifier qu’avec cette certitude prudente qui découle davantage de l’oubli que de la raison. Pendant cent cinquante ans, personne n’a vu de raison de « se battre contre des moulins à vent ». M3Architectes l’avaient même envisagé comme une maison de jardinier. Mais aujourd’hui, à la demande du corps médical, il doit céder la place au nouveau centre hospitalier et laisser place à l’entrée des services de consultations externes – et ainsi servir un autre cycle, dans lequel ce ne sont plus le blé et le temps, mais les urgences et les soins qui dictent le rythme.

Ce qui se passe ici n’est pas une simple césure due à la démolition, mais un déplacement : un déplacement de pierre en pierre qui dissout le lieu sans le détruire complètement, et laisse ouverte la question de savoir ce qu’il reste de l’esprit d’un édifice lorsque son emplacement change. Pourtant, cette procédure est loin d’être courante au Luxembourg. La Maison Berbère (en réalité la Villa Goebbels) a été démolie en 2010 dans la rue Glesener et devait ensuite être reconstruite sur la route de Trèves à Grevenmacher. Seize ans plus tard, elle fait à nouveau parler d’elle, mais elle n’est toujours pas debout.

D’une manière générale, au Luxembourg, on a eu tendance à préserver des fragments plutôt que des édifices dans leur intégralité. Une délocalisation avait pourtant déjà été envisagée dans le cas de la caserne d’Echternach, menacée puis finalement démolie (d’Land, 28 mai 2021).

La reconstruction, en 1902, de l’ancien poste de garde principal de la garnison prussienne dans le parc Heintz van Landewyck, qui se trouvait auparavant sur la Place d’Armes depuis 1827, constitue un exemple historique sur le territoire de la ville de Luxembourg. Un autre exemple est le portail de l’ancienne villa Brincour à Bonnevoie. Albert Lutgen, alors propriétaire du « garage Mercedes », l’a fait réinstaller en 1973 pour en faire un élément phare de son bâtiment situé rue de Neufchâteau à Bonneweg. Il avait l’intention d’y aménager un musée de l’automobile. D’autres exemples sont les portails baroques et les encadrements de fenêtres de l’ancienne Maison Mayer-Ensch dans la cour intérieure du ministère de l’Éducation, l’arc d’entrée de l’ancienne abbaye cistercienne de Bonneweg, le portail de la Brasserie Mansfeld ou encore le déplacement de la statue de la Vierge Marie sur l’avenue de la Porte-Neuve, qui, en 1871, lors de la démolition de la porte Neuf, avait été déplacée dans une niche d’une maison d’angle située à l’angle de la porte Neuve et de la rue des Bains, puis, lors de la démolition de cette maison en 1970, intégrée dans une arche moderne du Forum Royal, l’original se trouvant depuis 1992 au musée de la ville. À cela s’ajoutent les pavillons de limonade du parc municipal et la passerelle piétonne transférée de Belval vers le quartier de la gare.

Les dépendances de la Villa Baldauff ont certes été démolies pendant un certain temps, mais elles ont été reconstruites au même endroit. On ignore toutefois si l’ancien bâtiment de l’octroi situé sur le Glacis, qui servait de poste de police pendant la Schobermesse et qui a été « démoli pierre par pierre et (…) numéroté », se trouve effectivement « encore aujourd’hui quelque part dans un dépôt de l’administration de la capitale » (Wort, 26 juillet 2020).

Parmi les exemples nationaux, on peut citer le kiosque à musique originaire de Grevenmacher, situé dans le parc de Mertert, ainsi que, dans le sud industriel, à Fond-de-Gras, l’Épicerie Binck de Differdange.

À l’échelle internationale, cette forme de déplacement architectural est de plus en plus visible. À Chicago, au XIXe siècle, des rues entières ont été surélevées et des maisons déplacées afin de protéger la ville contre les inondations et de réorganiser les infrastructures. En Égypte, dans les années 1960, les temples d’Abou Simbel ont été entièrement démontés en raison de la construction du barrage d’Assouan, puis déplacés au millimètre près, en respectant notamment l’orientation précise de la lumière du soleil à l’intérieur. Le temple de Dendour a lui aussi été reconstruit par la suite au Metropolitan Museum de New York. Le cloître de Saint-Guilhem-le-Désert se trouve aujourd’hui au Cloisters Museum, à Manhattan.

Dans le contexte colonial, la translocation revêt toutefois un caractère ambivalent : elle n’est pas seulement un sauvetage, mais aussi une appropriation. L’autel de Pergame, à Berlin, illustre parfaitement ce glissement de contexte, de sens et de pouvoir.

Dans le cas du moulin à vent de Val Fleuri, cette tension reste discrète. Il n’a jamais été un monument, mais plutôt un élément marginal du paysage. Et pourtant, elle avait son importance. Son démantèlement et sa reconstruction non loin de là soulèvent la question de savoir si elle restera identique ou si elle deviendra autre chose : un objet reconstruit, un lieu de mémoire déplacé, un nouveau repère dans le tissu urbain. Peut-être son essence même réside-t-elle justement dans le fait que sa signification n’a jamais découlé de sa pérennité, mais de la possibilité de sa disparition. Sa reconstruction ne serait alors pas un retour, mais la réaffirmation de ce même vide – en un autre lieu, avec la même ombre.